samedi 13 mai 2017

Syrian Democratic Forces 1/Liwa Thuwar al-Raqqa

Liwa Thuwar al-Raqqa, devenue Jaysh Thuwar al-Raqqa, est une composante des SDF qui illustre sans doute bien la limite de cette coalition voulue comme multiforme par les Etats-Unis, en particulier. Groupe arabe rebelle né fin 2012 dans la province de Raqqa, il est obligé de se rapprocher du front al-Nosra pour contrecarrer l'EIIL qui cherche à mettre la main sur la ville après sa chute en mars 2013. Si le début du combat armé contre l'EIIL en janvier 2014 lui permet de reprendre son autonomie, il n'est plus de taille, sans allié, à résister à l'EIIL et doit se placer sous la protection des Kurdes de l'YPG, avec lesquels il avait déjà opéré, à Kobane. Dès lors le groupe, pas assez conséquent pour pouvoir peser, lie son sort à celui des Kurdes, finit par intégrer les SDF, non sans hésitation et fortes tensions avec les Kurdes, et reste assez marginalisé et de peu de poids dans la bataille en cours pour libérer Raqqa.



Historique


Liwa Thuwar al-Raqqa (la brigade des révolutionnaires de Raqqa, LTR) est une formation née le 26 septembre 2012 dans la province de Raqqa. Elle naît juste après la chute de Tal Abyad, perdue par le régime syrien, qui est alors chassé des points frontaliers du secteur avec la Turquie. Au départ, elle se place sous le « label » Armée Syrienne Libre. Le 25 décembre 2012, elle rejoint 3 autres formations ou coalitions pour constituer le Front de Libération de Raqqa. LTR est une coalition de factions rebelles mues par le désir de renverser le régime syrien, sans projet particulier pour l'avenir de la Syrie ; l'emblème initial du groupe, en revanche, a une coloration nettement islamiste.

4 juillet 2013 : communiqué de LTR lors d'une opération conjointe contre un convoi du régime sortant de la base de la brigade 93, avec al-Nosra, l'EIIL, Ahrar al-Sham. On note le drapeau au fond.


La brigade se rapproche du front al-Nosra qui marque sa présence dans la ville de Raqqa à partir de septembre 2013 pour contrer la montée en puissance dans la localité de l'EIIL, né en avril. Ce dernier, confondu sur place avec le front al-Nosra jusqu'en juillet, prend alors son autonomie et cherche à s'imposer dans la ville, prise au régime en mars. Abu Saad al-Hadrami et Abu Dajana, les chefs de la branche locale d'al-Nosra, qui s'étaient ralliés à l'EIIL en avril, recréent une branche d'al-Nosra avec leurs fidèles, et se replient à Tabqa, à l'ouest de Raqqa. C'est à ce moment-là que des groupes liés à l'ASL rallient al-Nosra, non par proximité idéologique, mais parce qu'Abu Saad était apprécié (il est d'ailleurs enlevé par l'EIIL en septembre). LTR toutefois joue sur les deux tableaux, adopte des symboles proches de l'EIIL (jusqu'au drapeau dans au moins un cas), mène des opérations conjointes avec ce dernier groupe contre les bases militaires tenues par le régime dans la province de Raqqa. LTR craint l'EIIL, mais a aussi des conflits avec Ahrar al-Sham, autre acteur puissant dans la ville.
 

Dirigé par Abou Eisa, LTR se désolidarise du front al-Nosra lorsque les combats contre l'EIIL éclatent à partir de janvier 2014. Les rebelles ASL qui étaient venus se placer sous la bannière d'al-Nosra l'avaient en effet voulu pour combattre l'EIIL à Raqqa ; or, le front al-Nosra tente de désamorcer le conflit, car l'EIIL l'accuse notamment de s'allier à des groupes comme LTR qui a combattu l'EIIL dans le nord de la province, vers Tal Abyad, avec les Kurdes de l'YPG. L'EIIL accuse donc le front al-Nosra de faire le jeu du PKK (sic), ce que ce dernier dément formellement en avril 2014. LTR est à ce moment-là dans une situation difficile. Le groupe est en pointe du combat dans la ville de Raqqa quand l'EIIL s'en empare (et exécute Abu Saad), alors que les autres factions se retirent faute de munitions, comme Ahrar al-Sham. LTR se réfugie ensuite en dehors de la ville et jusqu'à Kobane, où il est pris sous l'aile des Kurdes de l'YPG (d'où l'accusation de l'EIIL). Il s'était d'abord arrêté à Sireen, dans la province d'Alep, et avait même accueilli un groupe de défecteurs de l'EIIL ; puis il avait été défait par la force d'Omar al-Shishani, perdant 40 morts et 60 blessés, ce qui le force à chercher refuge à Kobane. En avril 2014, il combat l'EI dans l'est de la province d'Alep, autour de Manbij. Il continue d'harceler les positions de l'EIIL à Raqqa. Dans le secteur de Kobane, il combat avec une autre brigade liée à l'ASL, Liwa al-Jihad fi Sabill Allah. Le 9 juin, les deux groupes revendiquent une attaque sur un pont et des checkpoints tenus par l'EIIL près de Raqqa, et encouragent les rebelles de Deir-es-Zor à faire face à l'assaut du groupe. LTR aurait échangé 3 prisonniers de l'EIIL contre 13 captifs de ce groupe. En septembre 2014, LTR fait partie de la nouvelle coalition Euphrates Volcano créée par les Kurdes de l'YPG avec des factions arabes sunnites des provinces d'Alep et de Raqqa. LTR avait déjà fait partie du Jabhat al-Akrad, une coalition pilotée par l'YPG. LTR participe à la bataille de Kobane et à la poussée vers l'est après l'échec de l'EI : c'est le principal soutien de l'YPG avec Kata’ib Shams al-Shamal (ancienne composante du groupe Liwa al-Tawheed), qui fait partie des brigades de l'Aube de la Liberté recrutant essentiellement au nord-est de la province d'Alep, autour de Manbij. Les deux groupes ne réunissent alors que 150 à 250 combattants. En octobre 2014, LTR exécute deux prisonniers de l'EI, dont un adolescent de 15 ans, à l'ouest de Kobane. Abou Eisa, le chef de LTR, manque d'être enlevé par des gangsters turcs en cheville avec l'EI à Sanliurfa, en Turquie (octobre 2014), et n'est sauvé que par l'intervention des garde-frontières turcs. 

9 juin 2014 : communiqué après une attaque contre l'EIIL près de Raqqa.
 

Alors que LTR pousse avec les Kurdes vers Tal Abyad (reprise en juin 2015), le groupe met en avant la « repentance » pour les combattants adverses, à l'image de ce qu'avait fait l'EI, sauf pour ceux qui ont massacré des Syriens, qui ont vocation à être tués. LTR change d'emblème et reprend les canons de l'ASL : il se veut le porte-parole des tribus arabes du nord de la province de Raqqa et revendique le contrôle de la zone d'Ain Issa au sud de Tal Abyad. Le problème qui se pose est le différend politique avec les Kurdes de l'YPG : le projet de LTR vise une Syrie unie, ce qui est peu compatible avec l'autonomie voulue par les Kurdes. D'autant plus qu'en réalité, l'YPG mène le gros du combat contre l'EI et que c'est lui qui contrôle le terrain, par le biais de sa police, l'Asayish. La nouvelle coalition des Syrian Democratic Forces, bâtie en octobre 2015, est articulée autour de l'YPG, les groupes rebelles arabes comme LTR n'y jouant qu'un rôle secondaire. Devenue Jabhat Thuwar al-Raqqa (JTR) en novembre 2015 après avoir fusionné avec l'Armée des Tribus (issue des tribus arabes autour de Tal Abyad), le groupe hésite quelque peu avant de rejoindre les SDF ; néanmoins, en octobre 2015, il réceptionne 500 combattants fraîchement entraînés. Abou Eissa prétend alors que sa formation dispose de 800 hommes. Cependant JTR dément avoir reçu l'armement parachuté par les Américains dès le mois d'octobre, qui est probablement allé à l'YPG. Le collectif des tribus de Raqqa, lié à JTR, manifeste en décembre 2015 après des affrontements entre sa branche armée, l'Armée des tribus, et l'YPG, qui témoignent des tensions entre les deux visions respectives, kurde et arabe.

Abou Eisa est à la tête de LTR (ici en février 2015).

Mai 2015.


L'YPG finit par encercler l'Armée des tribus dans la campagne autour de Tal Abyad, et JTR n'a d'autre choix que de proclamer sa dissolution en janvier 2016. En février 2016, JTR finit par intégrer définitivement les SDF. Son chef Abou Eisa prétend participer à la libération de Raqqa sur un pied d'égalité avec l'YPG. Il explique que sa formation a participé à la capture du barrage de Tishrin, et à l'offensive dans le sud de la province de Hasakah ayant conduit à la reprise de Shaddadi (ce qui est démenti ailleurs), et qu'elle contrôle 25 km² au nord-ouest de la province de Raqqa. En revanche, ses hommes ne disposent que d'armes prises à l'EI et manquent d'équipement et de véhicules. En juillet, JTR affronte l'EI autour de la ville d'Ain Issa. Le groupe refuse, en novembre, de prendre part à l'opération « Colère de l'Euphrate » pour libérer Raqqa, qui avance au nord de la ville, car il estime que l'opération est menée de bout en bout par les YPG, sans aucune composante arabe locale. De fait, JTR reste stationné à Ayn Issa, à 50 km au nord de la ville.

En réalité, les combattants de JTR participent à la bataille pour l'encerclement de Raqqa : on les voit sur la ligne de front aux côtés de l'YPG en janvier 2017. JTR, qui ne compte que quelques centaines d'hommes, a besoin de l'YPG tout comme ce dernier a besoin de sa légitimité en tant que force arabe locale pour entrer dans la ville de Raqqa. Cependant, en raison de sa position anti-régime -alors que l'YPG a toujours conservé des contacts avec le régime syrien-, JTR est sans doute marginalisé au sein des SDF. Fin mars pourtant, JTR accuse les Kurdes de l'YPG de mener à eux seuls la bataille, mais aussi les Américains, qui participeraient de plus en plus aux combats et auraient pris le contrôle de la base aérienne de Tabqa.


Propagande


L'évolution de l'emblème du groupe est intéressante. Au départ, LTR choisit un emblème sur fond noir, où l'on retrouve dans un bouclier la phrase « Allah est le plus grand » en haut, suivie de la shahada (profession de foi musulmane) au centre, et du nom de la formation en bas. La tonalité est clairement islamiste, proche d'al-Nosra par les symboles, même, ce qui n'est pas étonnant vu l'historique de la formation.


Le deuxième emblème, l'actuel, est bien différent : le bouclier n'est plus sur fond noir, reprend le nom et l'emblème de l'Armée Syrienne Libre en haut, et le nom de la formation en bas.


JTR dispose d'un site en ligne, d'une page Facebook, d'un compte Twitter, d'une chaîne Youtube.

La page Facebook, la plus fournie, relaie surtout les événements des combats pour Raqqa, les exécutions et autres exactions commises par l'EI, les frappes aériennes sur ses positions. Les raids aériens du régime syrien, avec barils explosifs, sont qualifiés de « criminels », contrairement aux frappes de la coalition sur Raqqa. Parfois la page mentionne la mort d'un « martyr ». Le 31 janvier par exemple, Kifah Al-Mustapha Shalash est tué par l'explosion d'un IED qu'il tentait de désamorcer. Le 13 février, JTR annonce la mort d'un de ses commandants militaires, Abou Aziz. Le 4 mai, la page montre des photos des dais que l'EI tend au-dessus des rues de Raqqa pour entraver l'observation aérienne.


Armement, matériels, tactiques


Le groupe ne communique pas beaucoup sur ses opérations militaires, ce qui confirme ce qui a été dit dans l'historique, à savoir que le nombre de combattants ne doit pas être très élévé et/ou qu'ils ne jouent pas un grand rôle dans les opérations contre Raqqa (ou alors, c'est la branche médiatique qui n'est pas assez développée). Les rares vidéos Youtube, souvent filmées par téléphone portable, ne montrent qu'un armement classique, mitrailleuse PK et fusils d'assaut AK. Des images de juin 2016 montrent un tir avec lance-roquettes Type 69. En mai 2016, une vidéo montre un camp d'entraînement dans le secteur d'Aïn Issa. Le 25 février 2017, une vidéo montre un combattant du régime ayant déserté pour rejoindre JTR. JTR semble disposer d'un bataillon spécialement dédié aux tâches du génie (déminage surtout). 

 

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