dimanche 28 janvier 2018

Joseph PILYUSHIN, Red Sniper on the Eastern Front. The Memoirs of Joseph Pilyushin, Pen and Sword Military, 2010, 279 p.

Cette édition est une version abrégé des mémoires de Pilyushin, traduites par Stuart Britton. Ce texte est paru pour la première fois en URSS en 1958, et a été réédité quatre fois, la dernière récemment, en Russie. Ce qui montre sa popularité. Pilyushin ne livre que peu de détails sur sa vie avant la guerre : on sait qu'il est originaire de Biélorussie, qu'il travaillait dans une usine de Léningrad, qu'il avait une femme et deux fils. Né en 1903, il avait été appelé dans l'Armée Rouge en 1926. Il a appris à tirer grâce à l'Osoaviakhim, sans avoir reçu une formation particulière de sniper. En juillet 1941, il fait partie d'un bataillon de travailleurs levé à la hâte à Léningrad, qui aurait fait partie du 105ème régiment de fusiliers indépendant. Par la suite, il est dans le 14ème régiment de fusiliers "Drapeau Rouge" de la 21ème division du NKVD, qui devient la 109ème division de fusiliers. Décoré de l'ordre du Drapeau Rouge, il aurait abattu 136 adversaires. Pilyushin a passé toute la guerre sur le front de Léningrad, où il a été blessé à plusieurs reprises. Son récit, original parmi les mémoires soviétiques, porte d'ailleurs autant sur lui que sur ses camarades de combat.

Pilyushin raconte la retraite vers Léningrad en juillet 1941, alors que les Soviétiques n'ont pas assez d'armes antichars pour arrêter les blindés allemands. Les fantassins doivent jeter des grenades assemblées ensemble à courte portée pour les immobiliser. Les snipers, utilisés en tandem, servent parfois à monter des embuscades nocturnes après la capture d'agents ennemis. Les assauts sur la Narva sont repoussés mais au prix de terribles pertes. Les snipers participent aux reconnaissances nocturnes pour ramener des prisonniers. Blessé une première fois à la jambe en août 1941, Pilyushin passe deux semaines à l'hôpital avant de retourner au front. Les snipers sont engagés pour briser les assauts allemands ; en groupe, ils infligent des pertes sévères à un adversaire trop exposé. En septembre-octobre 1941, le bataillon de Pilyushin lance contre-attaque sur contre-attaque, perdant son commandant, parfois en compagnie de fusiliers marins venus de Léningrad. C'est en novembre 1941 que Pilyushin est affecté au 14ème régiment de fusiliers de la 21ème division du NKVD. Un officier qui a succombé aux tracts allemands tue dans le dos un de ses camarades snipers, avant d'être lui-même abattu par la camarade féminine de Pilyushin. En permission,  Pilyushin découvre que sa femme et l'un de ses fils ont été tués lors d'un bombardement allemand sur Léningrad. Lors d'un raid sur une tranchée, Pilyushin prétend avoir capturé un Français avec ses compagnons (peut-être un Belge, ou un Alsacien). En janvier 1942, il perd son oeil droit à cause d'un éclat obus. Muni d'une prothèse sommaire, Pilyushin va pourtant apprendre à tirer de l'oeil gauche en étant affecté à des tâches administratives. On lui confie bientôt l'instruction des snipers. En juillet 1942, il appuie les offensives soviétiques devant Léningrad. Le 602ème régiment de fusiliers, désormais, fait face aux Espagnols de la division Azul au sud de Léningrad. Le blocus de Léningrad est levé en janvier 1943. Pilyushin est de nouveau légèrement blessé. Le front est en effervescence avec l'offensive allemande à Koursk, en juillet. En septembre, l'unité de Pilyushin reçoit la visite d'un commandant de détachement de partisans de l'oblast de Léningrad, venu sur le front. En novembre, le sniper apprend sur son seul fils survivant a lui aussi été tué par un bombardement allemande le mois précédent. Retiré du front, le 602ème régiment vient ensuite participer à l'offensive pour dégager complètement Léningrad en janvier 1944. Lors d'un assaut, le sniper décrit un mitrailleur allemand enchaîné à son engin, qui aurait été puni de cette façon pour des discours défaitistes. Zina, la camarade féminine de Pilyushin, est tuée pendant ces combats où les Soviétiques reprennent enfin le terrain qu'ils avaient perdu en 1941... de nouveau blessé en février 1944, Pilyushin est démobilisé.

Le témoignage nous montre qu'en 1941, dans l'urgence de la défense de Léningrad, les snipers peuvent être utilisés de façon classique, avec les fantassins et les mitrailleurs. Pilyushin participe aux assauts rapprochés sur les chars et aux missions de reconnaissance derrière les lignes ennemies. Bien que surclassés dans le maniement de la combinaison des armes par les Allemands, les Soviétiques jouent du terrain et de leurs rares atouts du moment pour mener des embuscades meurtrières et déployer une résistance acharnée. Lors d'une reconnaissance, Pilyushin capture d'ailleurs deux élèves officiers soviétiques ayant échappé à un encerclement (!). Lors d'un assaut allemand, le commandant de bataillon doit modérer un de ses commandants de compagnie qui veut lancer tous ses hommes à l'assaut ; preuve que le sang importait parfois aux officiers soviétiques.

Matthieu SUC, Femmes de djihadistes, Paris, Fayard, 2016, 383 p.

Le journaliste Matthieu Suc, qui s'est spécialisé sur le terrorisme et les questions pour le renseignement, et qui travaille aujourd'hui à Médiapart, signe en 2016 un livre précieux sur les femmes de djihadistes. Précieux parce qu'abordant une thématique jusque là peu traitée en français ; précieux aussi par la méthode, puisqu'il se base non pas uniquement sur des témoignages de ces femmes djihadistes, mais sur une variété de sources, officielles (police, justice, questions posées à la spécialiste du sujet, Géraldine Casutt), sur des témoignages recueillis et recoupés, ce qui est important.

Le livre commence par l'interrogatoire, en 2010, d'Izzana Kouachi, l'épouse de Chérif, et d'Hayat Boumeddiene, la compagnie d'Amédy Coulibaly. Pour montrer combien les femmes djihadistes jouent un rôle essentiel, et qui a longtemps été sous-estimé, y compris par les autorités compétentes. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'auteur n'a pu interroger directement ces femmes, c'est pourquoi il a réalisé ce travail d'enquête qui croise d'autres sources, et qui n'en est pas moins passionnant. Le récit se ponctue, au fil des pages, d'un autre, celui des tueurs de Charlie Hebdo, et de leur macabre périple en janvier 2015.

Le premier portrait de femmes montre combien les liens sont importants entre les djihadistes, ici ceux de la filière "historique" des Buttes-Chaumont. Un véritable réseau où des soeurs sont parfois présentés aux "frères" en vue d'un mariage. Izzana, la femme de Chérif Kouachi, est une personnalité particulièrement affirmée : elle empêche d'ailleurs Chérif de divorcer, et le suit jusqu'au bout, en janvier 2015, sans rien lâcher pendant les interrogatoires.  Kahina Benghalem, la femme de Salim Benghalem, n'hésite pas à rejoindre son mari parti en Syrie avant elle, et qui a fait allégeance à l'EIIL. Elle finit par revenir en France, mais quand elle apprend que son mari a pris une deuxième femme en Syrie, elle ne le couvre plus pendant les interrogatoires. A l'inverse, Imène Belhoucine, sans doute aussi endoctrinée que son époux, adopte la position d'Hayat Boumeddienne ou Izzana Kouachi devant les enquêteurs, qui à l'époque ne mesurent pas forcément le rôle joué par les femmes de djihadistes.

La prison, outre le rôle qu'elle peut jouer dans la conversion à l'islam radical, est aussi un lieu de rencontres, où les djihadistes tentent de trouver une âme soeur conforme à leurs conceptions. Les mariages religieux suivent souvent d'ailleurs la libération. Teddy Valcy multiplient ainsi les conquêtes et les opportunités de mariage, mais il laisse aussi un souvenir de terreur aux femmes qui ont rompu. Soumya, la femme de Saïd, est restée avec son mari jusqu'aux attentats de janvier 2015, malgré l'hostilité de sa propre famille. Hayat Boumeddiene rencontre l'islam radical quand elle s'installe avec Amédy Coulibaly : la première est en contact avec Malika al-Aroud, la veuve d'un des assassins du commandant Massoud ; le second avec Djamel Beghal. Le couple va visiter ce dernier dans le Cantal. Hayat Boumeddienne fait même figure pour certains d'élément dominant dans le duo. C'est tout dire.

A la génération précédente, Sylvie, l'épouse de Beghal, et Malika al-Aroud était en Afghanistan au moment de la chute des talibans en 2001. Sylvie s'installe en Angleterre. En France, les détenus radicaux "historiques", comme Belkacem, joue sur les lignes pour faire venir leurs épouses en niqab au parloir. Provocation qui dure un temps. Mais cette génération a aussi converti la suivante en prison. Amar Ramdani, qui fournit une aide logistique aux terroristes de janvier 2015, va jusqu'à séduire une gendarmette ayant accès au fort de Rosny. Probablement à des fins de renseignement. Chaïneze, l'épouse d'un autre membre de la filière ayant mené aux attentats, a été rapidement répudiée par son mari -qui lui aussi a eu un rôle logistique dans les attaques. Diane, alias Shayma, épouse d'un proche de Coulibaly, est issu d'une famille aristocratique ; la conversion répond certainement à un mal-être, à un besoin d'encadrement très fort.  Selma Chanaa, la femme de Younès Chanaa, qui dirigeait une filière d'acheminement de combattants en Syrie en cheville avec Benghalem, est encore plus virulente que son mari : elle va jusqu'à refuser d'acheter les marques au supermarché qui ont une connotation problématique dans sa conception de l'islam (Les Croisés, etc). Elle participe aussi à l'envoi de femmes en Syrie, enjeu vital pour l'Etat islamique. Et elle illustre bien les chamailleries qui naissent aussi entre femmes djihadistes à propos de ces histoires sentimentales, qui ne se terminent pas toujours bien. Avec des violences matérielles à la clé.

Si Hayat Boumeddiene, qui a gagné la Syrie au moment des attentats de Charlie Hebdo, fait figure de modèle pour nombre de femmes djihadistes, la figure de la veuve de martyr attire aussi. La propagande de l'Etat islamique ne s'y trompe pas, et appuie sur le thème : le magazine français Dar al Islam fait ainsi parler Hayat Boumeddiene juste après son arrivée. Sur la liste noire du département d'Etat américain, on trouve aussi Emilie König, très active sur les réseaux sociaux, et récemment arrêtée par les Kurdes syriens. En décembre 2015, juste après les attentats de Paris, une femme passe à l'acte en compagnie de son mari à San Bernardino, aux Etats-Unis. Un mois plus tôt, la France avait cru voir la première femme kamikaze avec Hasna Aït Bouhlacen, morte dans l'assaut donné à Saint-Denis. Il s'est avéré qu'il n'en était rien. Mais le spectre de femmes kamikazes, ou menant des attentats sur le sol français, n'a rien d'une vue de l'esprit. Bouhlacen avait choisi comme photo de profil Facebook Hayat Boumediene... il faut espérer que cette prise de conscience, qui remonte probablement à cette dernière figure, demeure.

Le livre a été publié en mai 2016. En septembre, l'attentat déjoué devant Notre-Dame implique des femmes. Avec la bataille de Mossoul, notamment sa phase finale, les femmes kamikazes apparaissent. Sans parler de celles qui ont reçu un entraînement militaire, dans des unités formées à Raqqa, ou de celles ayant fait partie des tristement célèbres brigades féminines de la hisba, la police morale. La question du passage à l'acte, de fait, ne se pose plus. On pense en revanche à ces femmes françaises capturées en Irak, et surtout par les Kurdes syriens, avec leurs enfants, les "lionceaux" du califat. Leur sort pose indubitablement question. Le livre de Matthieu Suc, au-delà de l'avis que tout à chacun pourra se faire, invite à ne pas seulement les voir comme des "victimes", même si le repentir est toujours possible. Mais est-il majoritaire ? On peut légitimement s'interroger.

samedi 27 janvier 2018

Antoine VITKINE, Mein Kampf, histoire d'un livre, J'ai Lu, Paris, Flammarion, 2009, 317 p.

Essai non pas sur le contenu de Mein Kampf, mais sur le contexte de sa publication, puis sa réception et sa diffusion jusqu'à aujourd'hui. On traverse donc les époques pour mesurer l'impact du livre d'Hitler.

Mein Kampf, en dehors de l'extrême-droite allemande, n'a pas été pris au sérieux lors de sa publication en 1925. Ce n'est qu'après l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 que de nombreux Allemands l'achètent, avant même que la propagande nazie ne s'en serve pour forger "l'aryen" du futur, en particulier dans les écoles -on le donne aussi en cadeaux aux jeunes mariés.

Paradoxalement, à l'étranger, le livre n'est traduit que dans des versions expurgées, Hitler craignant d'effrayer certaines puissances en raison de son discours expansionniste. Les pays anglo-saxons se prêtent volontiers au jeu. L'Italie achète les droits d'auteur à un prix astronomique en 1933 : s'agit-il alors d'avertir ou de convaincre ? Une question que l'on peut aussi poser pour la France.

Hitler, qui accorde une interview à Ferdinand de Brinon (futur collaborateur) pour Le Matin, en novembre 1933, minimise les déclarations virulentes de son ouvrage concernant la France. Il refuse la traduction proposée par Sorlot, des Nouvelles Editions Latines, proche du mouvement franciste de Bucard, qui écoule tout de même 5 000 exemplaires et en envoie à des parlementaires, à des notables... Hitler porte plainte ; le procès, en 1934, relance l'intérêt pour le livre, que Sorlot, qui ne cache guère ensuite ses sympathies pour Pétain, continue d'écouler clandestinement pendant la guerre. Paradoxalement cela lui servira à la Libération...

En France non plus, le texte n'est pas pris au sérieux, ni par le monde politique, ni par l'armée. Trotski, en exil en France, en dénonce le caractère en 1933, suivi par Cachin de L'Humanité. Mais deux journalistes d'extrême-droite peuvent encore servir une version édulcorée de Mein Kampf en 1938, juste avant les accords de Munich... L'intérêt pour le livre augmente avec la Seconde Guerre mondiale : on trouve de véritables plaidoyers, comme celui de Benoist-Méchin, un autre collaborateur.

Au procès de Nuremberg, le livre est utilisé comme preuve à charge. Reste qu'il est difficile de mesurer combien d'Allemands ont réellement lu le livre, les études manquent encore aujourd'hui. En outre Mein Kampf a aussi circulé sous forme de résumés, brochures d'extraits, etc. L'ouvrage a en tout cas contribué à la banalisation du nazisme, avant la dénégation qui suit la Seconde Guerre mondiale dans la population allemande, et la dénazification très imparfaite de l'Allemagne.

Après la guerre, c'est l'Etat allemand de Bavière qui reçoit la garde du copyright pour l'Allemagne, et doit en interdire la diffusion à l'étranger. En théorie le livre est interdit dans certains pays ; mais la Bavière a dû souvent intervenir dans des pays pour faire annuler des traductions. En Russie Mein Kampf est un objet de culte pour l'extrême-droite. Dans d'autres pays, Mein Kampf est légal, dont la France, contrairement à ce que l'on croit généralement. Sorlot continue de l'éditer après la guerre, à côté de pamphlets négationnistes. En Allemagne, la publication restait interdite jusqu'en décembre 2015 ; seuls les historiens et chercheurs y avaient accès, et la publication d'extraits était réservée à des fins scientifiques. En réalité, les Allemands peuvent trouver Mein Kampf chez des antiquaires, dans des textes publiés avant 1945, dans une bibliothèque universitaire ou sur Internet.

En Asie, en Inde, dans l'Afrique francophone et dans le monde arabe, Mein Kampf est un succès d'édition. Dès les années 1930, le nationalisme arabe et les nazis avaient en effet des ennemis communs. Mein Kampf ne dépasse pas les Protocoles des Sages de Sion (le faux fabriqué par la police secrète russe), mais figure tout de même en bonne place parmi les ventes. L'auteur a parcouru la Turquie et son récit montre que si le livre n'est pas forcément lu, il sert de référence à ses interlocuteurs quand on évoque des sujets comme le conflit israëlo-palestinien.

Ce livre est donc plutôt un travail de journaliste qui fait de l'histoire, utilisant un nombre limité de sources françaises et allemandes, et se référant peut-être un peu trop au témoignage de Rauschning. Il prend aussi position dans le débat sur l'interdiction du livre : d'après lui, elle est inutile, il faut plutôt expliquer, comprendre le contexte de son écriture. Tout en évitant de marteler que l'histoire se répète, et que les événements actuels ont aussi leur propre contexte, sans faire comparaison abusive avec la montée du nazisme.

samedi 20 janvier 2018

Peter F. PANZERI Jr., Killing Ben Laden. Operation Neptune Spear 2011, Raid 45, Osprey, 2014, 80 p.

La traque et le raid pour éliminer Oussama Ben Laden se prêtaient bien à un volume de la collection Raid d'Osprey. Ce volume est signé Peter Panzeri, qui a enseigné à West Point et Sandhurst, notamment, et qui s'est beaucoup inspiré du rapport de la commission pakistanaise sur Abbottabad, des écrits du Navy Seal "Mark Owen" et du matériel rassemblé pour le film Zero Dark Thirty.

Le format se prête assez mal au résumé sur le parcours de Ben Laden et la naissance d'al-Qaïda, expédiés assez rapidement. Le récit de la traque est déjà plus conséquent, avec ce long travail d'investigation menant à Abou Ahmed al-Koweïti, messager de Ben Laden. Les Américains le pistent jusqu'au complexe près d'Abbottabad, tout près de l'académie militaire pakistanaise. Les Pakistanais sont maintenus à l'écart de l'observation de l'édifice, qui permet d'établir qu'Abou Ahmed y réside avec son frère (ou cousin) et leurs épouses respectives, sans établir formellement la présence de Ben Laden.

Après avoir écarté l'idée d'une frappe aérienne, le vice-amiral McRaven opte pour un assaut de forces spéciales. Et les Américains y mettent les moyens : 2 MH-X, version furtive de l'UH-60, pour transporter l'équipe d'assaut de Navy Seals, une force de réaction rapide avec d'autres hélicoptères, et une troisième force de soutien avec encore d'autres voilures tournantes. Sans compter le EA-6 Mercury, l'E-3 Awacs, les drones, les équipes Search and Rescue de l'USAF, les F/A-18 et les C-130 mobilisés dans l'opération. En tout, 24 hommes pour la première vague, appuyés par plus de 50 autres, une douzaine d'hélicoptères, une dizaine d'avions, plus tout le personnel de soutien. La CIA mobilise également ses effectifs au Pakistan pour entraver toute réaction de ce dernier face à l'opération.

Le raid est lancé dans la nuit du 1er au 2 mai 2011. A 0h55, les 2 MH-X approchent du complexe d'Abbottabad. Un hélicoptère largue 4 hommes, l'interprète et le maître-chien au nord-est du complexe pour sécuriser le périmètre. Les Seals doivent être hélitreuillés dans le complexe, mais un des 2 MH-X est pris dans un vortex provoqué par les murs de béton de l'édifice, ce qui n'a pas été anticipé à l'entraînement où la reconstitution n'intégrait pas de murs en béton. Le MH-X se crashe en travers d'un mur, sans dégâts heureusement pour l'équipage et les passagers. L'autre hélicoptère préfère décharger ses passagers restants au nord du complexe. Les Seals réagissent en professionnels malgré l'incident, qui aurait pu compromettre toute l'opération, et la mission sera bel et bien exécutée. La grande force du volume Osprey, ce sont les deux double-pages de plans montrant l'assaut, à l'extérieur, p.54-55 et à l'intérieur, p.62-63. On suit ainsi de manière très claire les différentes étapes de la mission ; ce qui était beaucoup plus difficile dans le film Zero Dark Thirty. Une autre double page montre l'exfiltration. Un seul regret toutefois : si les encadrés donnent le déroulé temporel de l'opération, il n'y a en revanche que peu d'informations sur l'équipement à proprement parler des Seals, si l'on excepte le commentaire de la planche p.50-51, qui évoque des HK MP7a1, HK 416 et HK 417 et les Sig Sauer 226. C'est un peu dommage.

Le plan Osprey montrant l'assaut à l'intérieur de l'édifice principal.

L'analyse du raid souligne qu'il illustre la validité du concept de "forces spéciales" à l'américaine. Il est basé sur une bonne analyse de renseignements et sur l'innovation technologique, ici représentée par le MH-X. Les Américains prennent aussi le soin de mettre le black-out sur le secteur le temps du raid, exécuté de manière très rapide. En plus de représenter une victoire morale, la mort de Ben Laden permet aussi de mettre la main sur des documents précieux, même si elle n'a pas permis de mettre fin à la guerre contre le terrorisme, ce qui était illusoire.

jeudi 18 janvier 2018

Steven J. ZALOGA, Inside the Blue Berets. A Combat History of Soviet and Russian Airborne Forces 1930-1995, Presidio Press, 1995, 339 p.

On ne présente plus Steven Zaloga, auteur de multiples ouvrages, dont de nombreux volumes Osprey, sur les forces russes ou soviétiques. Dans cet ouvrage plus conséquent, maintenant un peu daté (1995), il retrace l'histoire des forces aéroportées russes jusqu'à cette date, prenant la suite de David Glantz qui avait déjà écrit un ouvrage sur le même sujet s'arrêtant en 1985.

Les Soviétiques ont en effet été des pionniers de l'armée aéroportée, réalisant leurs premiers sauts dès 1930 à Voronej. Les parachutistes russes sont cependant handicapés par l'absence d'une véritable flotte d'avions de transport (on reconvertit les vénérables bombardiers TB-3 pour larguer, depuis l'aile parfois, les paras...) et de planeurs. Les manoeuvres de Kiev, en 1935, impressionnent toutefois de nombreux observateurs étrangers, dont les Allemands, avec le destin que l'on sait.

Les purges de 1937-1938 décapitent aussi, dans l'armée, le commandement des VDV, les forces aéroportées soviétiques. Toutefois, Zaloga s'accroche encore à l'idée que les purges ont brisé dans l'oeuf les conceptions révolutionnaires des penseurs soviétiques comme Toukhatchvesky. D'autres historiens soulignent maintenant que ces innovations, comme la bataille en profondeur, étaient sans doute peu adaptés à la réalité du temps de l'armée soviétique, comme le montrent d'ailleurs les exercices d'entraînement. Les paras sont engagés comme infanterie dans la bataille de Khalkin-Gol, puis en Finlande ; c'est que durant l'occupation de la Bessarabie en Roumanie que des opérations aéroportées ont de nouveau lieu, sans grande opposition. Les VDV connaissent des réorganisations structurelles successives, pour finir par contenir des corps d'armée à plusieurs brigades au moment du déclenchement de Barbarossa. Là encore engagés comme infanterie, les paras sont décimés, même s'ils contribuent à ralentir Guderian sur la route d'Orel, à Mtsensk, en octobre 1941.

dimanche 14 janvier 2018

David R. HIGGINS, Jagdpanther vs SU-100. Eastern Front 1945, Duel 58, Osprey, 2014, 80 p.

La série "Duel" d'Osprey confronte deux matériels adverses durant un conflit. Ce volume paru en 2014 met ainsi face-à-face le Jagdpanther et le SU-100 sur le front de l'est, à la fin de la guerre.

La partie technique et historique du livre est sans aucun doute la plus intéressante. Si les Allemands ont réfléchi à des véhicules blindés sans tourelle -StuG, puis Panzerjäger- dès avant la Seconde Guerre mondiale, ce n'est pas le cas des Soviétiques qui s'y adaptent pendant le conflit lui-même. Les canons d'assaut soviétiques sont d'ailleurs davantage prévus pour le soutien d'infanterie que pour le combat antichar, à l'origine. Le Jagdpanther, basé sur le châssis du Panther, armé de la même pièce de 88 mm qui équipe le Tigre II, n'entre pas en production avant janvier 1944 et ne sort qu'à un peu plus de 400 exemplaires. Le SU-100 est censé remplacer le SU-85, devenu obsolète face aux derniers modèles de chars allemands et au vu de l'entrée en service du T-34/85 auquel il n'apporte aucun atout particulier. Le SU-100 est produit à partir de l'été 1944 et arrive sur le front dans les derniers mois de l'année (le chiffre de sa production, 1350 unités, n'est malheureusement donné que dans les dernières pages, étrangement).

L'exemple d'engagement choisi pour illustrer le combat entre les deux mastodontes est le front hongrois en 1945. Les Jagdpanther sont normalement organisés en bataillons indépendants de 45 véhicules, à disposition d'un corps d'armée ou d'une armée pour servir de "brigade de pompiers" selon les besoins. Les SU-100 sont d'abord organisés en régiments de 21 véhicules, puis en brigades de 65 engins lorsqu'ils sont suffisamment nombreux. La doctrine allemande prévoit que le Jagdpanther est là pour détruire les blindés lourds ennemis à longue portée, changeant de place régulièrement, opérant avec un tandem en pointe pour l'offensive, et le reste de l'unité derrière. Le SU-100, au contraire, privé de mitrailleuse d'appoint à côté de son canon de 100 mm, opère comme artillerie autopropulsée : il se met en position sur les flancs ou les hauteurs au moment d'une attaque, et engage toute cible à portée, visant en priorité les chars et les canons antichars. Pendant l'opération Frühlingserwachen, lancée par les Allemands le 6 mars 1945 au nord-est du lac Balaton en Hongrie, ces derniers disposent des Jadgpanther du s.P.A. 560 (6 véhicules avec la 12. SS P.D. Hitlerjugend), de ceux rattachés au II./SS-Pz.Rgt 2 de la Das Reich (6 opérationnels), de ceux rattachés au I./SS-Pz.Rgt 9 de la Hohenstaufen (10 opérationnels), soit 22 engins opérationnels en tout. En face, la défense soviétique peut compter sur 17 SU-100 opérationnels au sein de 3 régiments dont un de la Garde faisant partie du 1er corps mécanisé de la Garde, ainsi que de 46 autres d'une brigade de la Garde. Le 3ème front d'Ukraine reçoit, une fois l'offensive allemande déclenchée, une brigade avec 21 engins opérationnels et une autre avec 63 engins opérationnels (toutes les deux de la Garde), faisant partie de la 6ème armée de chars de la Garde (2ème front d'Ukraine). Soit 147 engins, en tout.

Si le Jagdpanther montre sa supériorité sur le plan tactique, comme à Deg, le 9 mars, où le s.P.A. 560 détruit une douzaine de SU-100 lors de l'assaut de la localité, l'engagement de réserves mobiles par les Soviétiques, comme les brigades de SU-100, saignent littéralement à blanc les pointes blindées allemandes, malgré les pertes. Au 10 mars, le s. P.A. 560 n'a plus que 2 Jagdpanther en ligne. Lors des combats pour établir une tête de pont sur le canal de la Sio, là encore les Allemands subissent des pertes intolérables, même si des régiments de SU-100 perdent jusqu'aux deux tiers de leurs effectifs pour stopper leur progression.

Les deux véhicules montrent que, progressivement, la différence entre canon d'assaut et chasseur de chars s'estompe, les engins allemands et soviétiques tirant à la fois des munitions explosives et antichars. Le Jagdpanther est handicapé par son canon long, qui pèse sur sa suspension, entraînant une faible disponibilité, et par son moteur à essence. Il se révèle redoutable toutefois lors des engagements à longue portée. Le SU-100 quant à lui est meurtrier lorsqu'il est utilisé par batterie de 5 véhicules, en embuscade à l'orée d'une forêt, à flanc de pente, guidée par un observateur. Les spécialistes ajoutent même que dans l'idéal, il faut combiner SU-100 et ISU-152 pour avoir un tandem fatal. Les deux véhicules continuent d'ailleurs de servir pendant la guerre froide -le Jagdpanther dans l'armée française, le SU-100 en Egypte, par exemple.

Intéressant sur le plan technique et historique des véhicules, très bien illustré, ce petit volume laisse toutefois sur sa fin quant au plan tactique, l'auteur ne descendant pas jusqu'à l'analyse détaillée de petits engagements pour mieux montrer l'emploi respectif des deux engins.

jeudi 11 janvier 2018

Alex JORDANOV, Merah. L'itinéraire secret, Paris, Nouveau Monde Editions, 2015, 360 p.

Lecture intéressante que celle de ce livre d'enquête journalistique sur Mohamed Merah. Et ce bien que la structure du livre soit un peu déroutante.

En effet, si l'entame commence par l'assaut du RAID sur l'appartement où s'est retranché Mohamed Merah, et si le début du livre retrace le parcours de Merah, depuis l'enfance jusqu'à l'adolescence en passant par la prison, qui joue un rôle important dans son parcours, la suite du livre part un peu dans tous les sens, est dense, touffue, bourrée de détails, et il faut s'accrocher suivre.

Le travail met cependant bien en exergue l'environnement dans lequel a évolué Mohamed Merah qui était loin d'être un "loup solitaire", que ce soit le milieu islamiste de sa famille et des personnes gravitant autour, celui de la délinquance puis du grand banditisme, notamment le trafic de stupéfiants aux Izards, sans parler de ses voyages à l'étranger, notamment dans des terres de djihad.

Il y a toute fois des passages plus surprenants, comme à la page 88 lorsque l'auteur explique qu'à l'été 2010, alors que Mohamed Merah navigue entre la Syrie et l'Irak, le front al-Nosra et le Front islamique des Frères musulmans (?) sont déjà actifs, ce qui est manifestement erroné. De la même façon, l'auteur accorde sans doute une importance trop exclusive à Haji Bakr et aux documents retrouvés à Tal Rifaat en 2014 et exploités par le journaliste Christoph Reuter. A la page 123 également, l'auteur décrit Omar Diaby comme le "recruteur numéro 1 de Français pour l'Etat islamique en Syrie", ce qui est inexact. Diaby a certes fait partir beaucoup de jeunes Français en Syrie, qui après ont souvent rallié l'EI, mais il n'a jamais lui-même intégré cette organisation, rejeté par elle, et non coopté par le front al-Nosra ; aujourd'hui Diaby fait partie avec les restes de sa brigade du Part Islamique du Turkistan, mouvement ouïghour majoritairement, proche d'al-Qaïda et qui opère avec Hayat Tahrir al-Sham, successeur du front al-Nosra en Syrie. 

L'enquête met aussi en évidence le rôle plus que trouble du grand frère de Merah, Abdelkader. Elle décrit avec un luxe de détails la chevauchée macabre de Mohamed Merah, depuis le vol du scooter servant aux déplacements pour les assassinats jusqu'à ces derniers ; les errements de l'administration ; les récupérations politiques de l'affaire ; et les départs du "cercle" proche de Merah vers la Syrie à partir de 2014 notamment, pour rejoindre ce qui va devenir l'Etat islamique. Page 301 toutefois, l'auteur annonce la mort d'Abou Mousab al-Souri en janvier 2014, "du côté d'Alep", alors qu'il s'agit d'Abou Khalid al-Souri, un temps secrétaire du précédent, qui faisait alors partie d'Ahrar al-Sham et avait été désigné envoyé spécial de Zawahiri pour régler la "fitna" entre l'EIIL et le front al-Nosra, sans succès. Abou Khalid est tué le 21 février 2014 lors d'un attentat kamikaze de l'EI (et non en janvier). Concernant Abou Mousab al-Souri, en 2014 encore il était toujours emprisonné...

Un livre à lire donc, d'autant qu'il avait été publié entre les attentats de Charlie Hebdo de janvier 2015 et ceux de novembre 2015 à Paris, ce qui en fait toute la valeur.

dimanche 7 janvier 2018

E.B. SLEDGE, With the Old Breed at Peleliu and Okinawa, Presidio Press, 2007, 353 p.

C'est après avoir revu la série The Pacific de HBO que j'ai décidé de lire pour la première fois With the Old Breed, qui traînait dans mon étagère de livres à lire depuis des années.

E.B. Slegde publie ce récit en 1981. Il s'agit de notes qu'il a prises à partir du retour de la bataille de Peleliu, sur l'île de Pavuvu dans les Russell. Il les a consignées sur une bible de poche qu'il emportait avec lui.

Sledge s'est engagé dans les Marines et a été servant de mortier dans la compagnie K, 3ème bataillon, 5ème régiment de Marines, 1ère division (surnommée The Old Breed, ce qui donne le titre du livre).

Sledge, qui a traversé les deux batailles épouvantables de Peleliu et d'Okinawa, relate, dans ce qui est sans doute un des meilleurs récits d'acteur de la guerre du Pacifique, un front sans doute parmi les plus abominables de la Seconde Guerre mondiale.


Il a été profondément marqué par la bataille de Peleliu, une des plus sanglantes de la guerre du Pacifique, et qui a été son baptême du feu. Le livre témoigne de la stratégie américaine du "saut de puce" d'île en île, du cauchemar constitué par le terrain et le climat, de la peu accueillante île de Pavuvu où les Marines sont stationnés avant leurs débarquements, et du caractère déshumanisé des deux adversaires. Aux atrocités commises par les Japonais répondent celles de ses camarades, dans lesquelles il manque de basculer plusieurs fois. Preuve qu'un "homme ordinaire" peut tout à fait devenir une machine de guerre sans pitié dans un tel contexte.

Sledge raconte les batailles du point de vue du fantassin, de sa section de mortiers et de sa compagnie, mais essaie de replacer les affrontements dans leur contexte plus large avec des passages en italique dans le livre, par ailleurs accompagné de nombreuses cartes, ce qui permet de bien situer les événements. Un classique incontournable pour tout amateur du sujet.

vendredi 5 janvier 2018

Robert CULLEN, L'ogre de Rostov, Paris, Presses de la Cité, 1993, 237 p.

En 1993, Robert Cullen, ancien correspondant de Newsweek à Moscou et travaillant au New Yorker, signe sans doute le meilleur ouvrage sur le cas du tueur en série Andrei Chikatilo. Entre 1978 et 1990, ce dernier a assassiné au moins 52 personnes, dans des conditions particulièrement atroces : les meurtres sont précédés ou suivis de viols et de mutilations avec actes de cannibalisme. Il a commis ses crimes dans l'oblast de Rostov-sur-le Don, mais aussi quelques-uns dans d'autres républiques soviétiques.

L'ouvrage montre comment l'URSS, dans les années de transition menant à la perestroïka, avec un pic dans la guerre froide, est désarmée face à un véritable tueur en série. Il faudra l'acharnement de Fetisov, le chef de la milice de Rostov, et surtout de Viktor Bourakov, experts en science médico-légale qui dirige le groupe spécial d'enquêteurs constitué pour l'enquête, afin que l'affaire soit menée à bien. L'enquête ne démarre d'ailleurs vraiment qu'en 1983, alors que Chikatilo a déjà tué plusieurs personnes. Ce dernier est même arrêté en 1984, mais relâché faute de preuves suffisantes, et en raison des limites des analyses scientifiques soviétiques de l'époque. Il tuera encore pendant 6 années. Bourakov est aussi le premier à demander le renfort d'un psychiatre, Alexandr Boukhanovsky, qui dresse un portrait psychologique du serial killer -intitulé Citizen X, nom choisi par le téléfilm de 1995, qui s'inspire assez librement du livre de Cullen, avec Stephen Rea, Donald Sutherland et Max von Sydow dans le rôle de Boukhanovsky. C'est d'ailleurs ce dernier qui obtient les aveux de Chikatilo après son arrestation définitive. Après un procès expéditif, Chikatilo est condamné à la peine de mort et exécuté dans la prison de Novocherkassk en février 1994.

jeudi 4 janvier 2018

Marjolaine BOUTET et Philippe NIVET, La bataille de la Somme. L'hécatombe oubliée 1er juillet-18 novembre 1916, Paris, Tallandier, 2016, 270 p.

Comparée à Verdun, la bataille de la Somme reste relativement méconnue du public français. Il faut dire que la bataille a été essentiellement menée par les Britanniques et leurs alliés des dominions : on se rappelle du chiffre de 20 000 morts anglais le premier jour de la bataille, terrible en soi. Les deux historiens proposent donc, à partir, surtout de l'historiographie anglo-saxonne, une synthèse "d'histoire totale" sur la bataille de la Somme, qui en aborde tous les aspects. Synthèse assez réussie, me semble-t-il. Un regret peut-être, qu'il n'y ait pas d'illustrations hormis les cartes.

L'offensive de la Somme est le projet de Joffre, né dès la conférence de Chantilly en décembre 1915, mais mûri dans les mois suivants. Au départ l'offensive doit être essentiellement française, mais la bataille de Verdun change tout : ce sont les Britanniques qui fourniront le gros de l'effort. Plus de 50 divisions au total, et de nombreux membres des dominions, Australiens, Néo-Zélandais, Canadiens... l'effort logistique, côté allié, est impressionnant. En face, les Allemands ont bâti un système défensif solide, avec villages fortifiés et défenses enterrées qui feront l'admiration des assaillants quand ils s'en empareront.

Le 24 juin commence le plus puissant bombardement de l'histoire, qui dure une semaine, sans pour autant entamer sérieusement les défenses allemandes. L'infanterie anglaise, encore largement composée de volontaires malgré le début de la conscription, monte à l'assaut sans être vraiment coordonnée avec le barrage roulant d'artillerie et l'appui de l'aviation. Faute de quoi les rares succès ne peuvent être exploités, avec de très lourdes pertes à la clé. Les Français en revanche, plus expérimentés, coordonnent beaucoup mieux leurs différentes armes ce qui explique des progrès plus francs et des pertes moins sévères. La bataille se transforme progressivement, comme à Verdun, en guerre d'usure, les Britanniques continuant d'attaquer, les Allemands lançant des contre-attaques et essayant de remettre de l'ordre dans leurs lignes, parfois désorganisées. Les Anglais lancent des offensives jusqu'en novembre, utilisant, pour la première fois, en septembre 1916, des chars. Au final, le front s'est déplacé, mais l'offensive n'a pas eu le résultat décisif escompté. Ludendorff et Hindenburg, qui ont pris la tête de l'armée allemande pendant la bataille, vont organiser le repli de l'armée allemande vers de meilleures positions défensives.

La bataille de la Somme témoigne du niveau de la "guerre industrielle" atteint en 1916. Les généraux, comme Haig, le commandant anglais, n'ont pas mesuré l'impact de la dimension logistique et les difficultés de transport : ils s'en tiennent à l'assaut, vu comme "rite de passage", quelles que soient les pertes. L'infanterie britannique qui participe à l'offensive est inexpérimentée ; les services de renseignement britanniques n'ont pas brillé par leur efficacité en amont. En revanche, les Britanniques, comme les Français, misent sur leur artillerie, dont la précision reste douteuse. Les gaz de combat, phosgène et lacrymogène, sont employés. L'infanterie britannique sera toutefois décimée par les mitrailleuses allemandes. Au-dessus de la Somme, les Français appliquent dans les airs les leçons de Verdun, notamment pour la coordination entre avions d'observation et chasse, et l'engagement de formations plus vastes. Les chars, en raison du secret de leur emploi, n'ont pas eu l'effet escompté. Leur impact psychologique sur les troupes allemandes toutefois, comme celui de l'aviation, est important.

Plus de 4 millions d'hommes ont participé à la bataille, plus d'un sur trois compte parmi les pertes. L'armée britannique est très diverse : remplie de tensions politiques aussi, puisque des Irlandais des deux bords (unioniste et indépendandiste) combattent sur la Somme. Les troupes des dominions, comme ceux de Terre-Neuve et les Sud-Africains, paieront parfois un lourd tribut. On trouve même des engagés volontaires américains. Les Français contribuent aussi à l'offensive, avec des troupes coloniales, qui ne tiennent pas toutefois un rôle majeur. Les Allemands, en infériorité numérique, vont de plus en plus chercher à développer l'autonomie des petites unités, capables de prendre des initiatives en l'absence d'ordres du commandement : les Strosstruppen ne sont pas loin, d'ailleurs immédiatement mythifiées, on pense à Ernst Jünger. Les soldats témoignent des bombardements, des intempéries, de l'impossibilité de se déplacer de jour avec l'observation aérienne. Côté français, on note au moins un refus collectif de revenir en première ligne, dû à des promesses non tenues par les officiers. La camaraderie semble plus jouer que le débat autour de contrainte et consentement ; certains soldats trouvent un réconfort dans la religion, d'autre dans une esthétique de la guerre. Les blessures sont essentiellement provoquées par l'artillerie. Les soins sont mieux organisés, avec récupération sur le champ de bataille et système de tri des blessés en fonction de l'état. Mais le champ de bataille reste jonché de corps et de matériel ; parfois les cadavres servent d'obstacles.

A l'arrière, côté allié, la présence importante de troupes britanniques dynamise le commerce local, mais provoque des problèmes de ravitaillement pour les civils. Les villes et villages accueillent les blessés, et les prisonniers allemands. L'artillerie allemande frappe l'arrière des positions alliées, entraînant des pertes. Dans les territoires occupés, l'occupation "apaisée" est un peu tendue par l'approche de la bataille. Le bombardement préparatoire allié entraîne d'importantes destructions ; à Péronne, la population évacue, l'accueil des réfugiés plus au nord ne se déroulant pas toujours très bien. Les destructions sont considérables, aggravées par le repli allemand du début de 2017, avec une politique systématique de "terre brûlée".

La mémoire de la bataille passe d'abord par le cinéma. L'armée britannique fait tourner La bataille de la Somme, qui est un vrai succès en salles. Les Allemands, eux aussi, consacrent un film à la bataille pour leur propagande. Des oeuvres d'art sont aussi réalisées. En France, la bataille de la Somme est largement éclipsée par Verdun. En Allemagne, en dépit de la participation d'écrivains ou d'artistes (Jünger, Dix), la bataille de la Somme ne connaît pas non plus une postérité affirmée. Ce sont les Britanniques qui entretiennent la mémoire du conflit : elle a aussi inspiré des oeuvres littéraires, comme le Seigneur des Anneaux de Tolkien qui était dans les tranchées. De nombreux cimetières sont entretenus ; les touristes viennent essentiellement du monde anglo-saxon. Côté français, la création de l'Historial de Péronne marque aussi un tournant.

La bataille de la Somme n'a pas emporté la décision, ce qui pèse sur le moral des soldats et des civils, dans un contexte morose -chute de la Roumanie. Elle a été très coûteuse en vies humaines, avec en tout plus d'un million de pertes dans les deux camps. Les Allemands, en difficulté face à la bataille du matériel, lancent des négociations qui échouent, ce qui les poussent en retour à lancer la guerre sous-marine à outrance, avec le résultat que l'on sait. Joffre est remplacé par Nivelle. La bataille montre l'absence de coordination entre alliés ; l'armée britannique se professionnalise, elle, au prix du sang. Sur le plan militaire, elle conforte les Français dans la valeur de la défense ; elle pousse les Allemands vers les tactiques autonomes de petites unités ; les Anglais apprennent à mieux coordonner leurs armes, à préparer logistiquement les batailles pour économiser les pertes, et à mieux utiliser les chars, en commençant la réflexion sur les tactiques de pénétration. Tout cela préfigure largement la Seconde Guerre mondiale.