lundi 12 février 2018

Alexander S. Duplaix et Peter Huchthausen, Guerre froide et espionnage naval, Paris, Nouveau monde éditions, 2011, 537 p.

Un ouvrage passionnant coécrit par Alexander Shedon-Duplaix, qui travaille au SHD, et le capitaine de vaisseau Huchthausen, ancien attaché naval des Etats-Unis dans plusieurs pays du bloc de l'est pendant la guerre froide, décédé en 2008. Il évoque l'histoire du renseignement naval pendant la guerre froide, à l'aide de documents occidentaux et d'ouvrage parus en Russie après 1992 pour la période 1945-1962 ; la période 1945-1962 est enrichie d'entretiens et de témoignages personnels, celui de Hutchausen, celui du capitaine soviétique Lev Vtorigyn.

L'introduction rappelle que dès 1945, c'est la cargaison en uranium de l'U-234, destinée au Japon mais parvenu aux Américains suite à la reddition allemande, qui permet de boucler le projet Manhattan.

La guerre froide connaît un début dès la Seconde Guerre mondiale, lorsque chaque nation alliée tente de mettre la main sur les avancées technologiques allemandes et les hommes qui en sont à l'origine. La course s'accélère en 1945, pour s'emparer des derniers sous-marins allemands, révolutionnaires pour l'époque, ou sur les inventeurs des proto-missiles antinavires. 

Dès le début de la guerre froide, les Soviétiques développent un système de renseignements en Occident ; sur le plan naval, chalutiers et pêcheurs sont mis à contribution. L'URSS parvient à infiltrer les structures de commandement de l'OTAN, y compris en France. Les Etats-Unis auront plus de succès dans la collecte de renseignements électroniques qu'humains.

Les Occidentaux n'auront que peu d'occasion de visiter l'URSS ou d'obtenir des renseignements par l'observation directe sur les projets navals des Soviétiques. Les attachés navals, par leur activité de renseignement, jouent donc un rôle fondamental. La guerre de Corée est l'occasion pour les Américains de développer les opérations clandestines sur les arrières de l'ennemi et les activités de renseignement naval, notamment électroniques.

En 1955, le cuirassé soviétique Novorossiysk (ancien bâtiment italien) est détruit par une explosion à Sébastopol. La perte est cachée, mais ses raisons demeurent mystérieuses. La thèse de l'accident est contrebalancée par celle de la mine de fond allemande et même d'une opération de sabotage menée par le prince Borghèse, ancien chef de la Decima Mas. Les Soviétiques renforcent toutefois leur défense anti-sous-marine, avec des nageurs de combat et entament même le dressage de dauphins (!).

En 1956, à l'ère Khrouchtchev, lors d'une visite de bâtiments soviétiques en Angleterre, le capitaine de corvette Crab disparaît lors d'une mission de renseignements sur ces mêmes bâtiments. Avec le lancement du Spoutnik et la menace nouvelle posée par les sous-marins soviétiques, les Américains développement le système de surveillance SOSUS et obtiennent la collaboration de Franco pour surveiller la Méditerranée.

La défection en 1959 d'un officier soviétique, Artamonov, pose toute une série d'énigmes, d'autant plus que celui-ci meurt dans des circonstances peu claires alors qu'il tentait vraisemblablement de regagner l'URSS. Les Soviétiques, eux, disposaient de taupes en France dont un général de l'armée de l'air. Ce sont ces renseignements qui les poussèrent à risquer l'aventure de Cuba, en 1962, pour combler le "missile gap", avec le résultat que l'on sait.

Au Viêtnam, on sait aujourd'hui que l'incident du golfe du Tonkin, en août 1964, qui précipite l'engagement américain dans le conflit, est dû en partie à des erreurs de traduction, dans le second incident ayant impliqué des destroyers américains au large des côtes du Nord-Viêtnam. Le renseignement naval joue un rôle important dans le conflit notamment pour la surveillance et le barrage face aux routes de ravitaillement adverses vers le Sud-Viêtnam.

En 1968, le sous-marin soviétique K-219 coule dans le Pacifique Nord, peut-être suite à l'intervention d'un sous-marin américain. Les Etats-Unis renflouent l'épave pour y récupérer un maximum de renseignements. Les Soviétiques développent une flotte de chalutiers collecteurs de renseignement électronique ; les Américains mettent aussi au point leurs propres bâtiments de surveillance. L'USS Liberty est attaqué par les Israëliens durant la guerre des Six-Jours : contrairement à une version de l'affaire, les auteurs penchent plutôt pour l'erreur d'identification, les Israëliens ayant été bombardés par des vedettes lance-missiles Komar juste avant le raid aérien. L'année suivante, les Nord-Coréens s'emparent de l'USS Pueblo.

Cette opération a peut-être été provoqué par la trahison de John Walker, officier américain qui livre aux Soviétiques des quantités astronomiques de documents et leur permet de casser les codes navals américains, donnant un avantage considérable à l'URSS. Les Etats-Unis, eux, développement le renseignement humain (comme pour la surveillance des détroits turcs) et l'intégration de leurs différents systèmes de renseignements. Ils testent les systèmes d'alerte soviétiques avec des opérations de provocation et en montent d'autres pour récupérer les restes des tirs de missiles balistiques de Moscou dans le Pacifique. En 1975 a lieu la mutinerie de la frégate classe Krivak 1 Storozhevoy, passée relativement inaperçue en Occident et qui inspirera à Clancy A la poursuite d'Octobre Rouge. L'excellence du renseignement naval soviétique pousse les Américains à changer de stratégie au tournant des années 1970-1980. 

Les Soviétiques tentent alors de pousser leur avantage dans le domaine des sous-marins avec des engins à coque en titane, particulièrement coûteux, et en développant les armes au laser. Les Américains, avec Reagan, poussent l'affrontement jusqu'au paroxysme ; les Soviétiques sont persuadés qu'une guerre est imminente, alors qu'ils ne disposent pas de suffisamment de bases navales à l'étranger ; les Etats-Unis disposent aussi de renseignements fournis par une taupe du KGB, "Farewell". Le drame se produit avec la destruction du vol KAL 007 en 1983 ; l'exercice Able Archer la même année mettant les deux superpuissances au bord du conflit.

Dans les années 1980, les incursions sous-marines se multiplient au large de la Suède ; en 1980 un sous-marin soviétique Whiskey s'échoue sur les côtes. Toutefois, il n'est pas impossible que les Américains et leurs alliés aient mené des opérations au large de ce pays.

Les attachés militaires américains eurent un rôle considérable, et non sans risques, dans l'espionnage naval, comme le rappelle le témoignage de Huchthausen. Les deux adversaires, en outre, rapportent de nombreux cas, pendant la guerre froide, d'OVNI ou de phénomènes, aériens ou sous-marins, inexpliqués. Le naufrage du sous-marin soviétique Komsolomets, en 1989, met en évidence l'état déplorable de la flotte de sous-marins soviétiques et de leurs réacteurs nucléaires, sources de nombreux morts longtemps cachés.

Au final, un livre passionnant, qui consiste surtout en un recueil d'événements liés à l'espionnage naval durant la guerre froide, sans prétendre en faire une histoire systématique, et qui explore un sujet peu traité, du moins en français.

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