" Historicoblog (4)

vendredi 30 mars 2018

Romain MIELCAREK, Marchands d'armes. Enquête sur un business français, Au fait, Paris, Tallandier, 2017, 111 p.

L'industrie d'armement française ne s'est jamais aussi bien portée qu'aujourd'hui. C'est que la France reste une des principales exportatrices d'armement dans le monde (dans le top 5), sans parler des commandes nationales qui choisissent prioritairement des fabricants français. Pour autant, peut-on parler d'un complexe militaro-industriel à la française, pour reprendre les termes d'Eisenhower ? Les 160 000 personnes qui dépendant en France du secteur de l'armement bénéficient-elles de l'effort des militaires, diplomates, ministres, parlementaires, commerciaux qui "vendent" le commerce des armes à l'étranger, quite à faire du lobbying à l'excès ? Telles sont les questions auxquelles tente de répondre ce petit opuscule, d'ailleurs illustré par des dessins de circonstance comme celui visible sur la couverture ci-contre, inspiré du fameux film Lord of War, que l'auteur évoque dès l'introduction.

Faire parler les personnes engagées dans le secteur de l'industrie de l'armement n'est pas chose facile. Romain Mielcarek s'y est pourtant essayé, en fréquentant les principaux salons de l'armement français. C'est que la vente d'armes à l'étranger est, tout de même, très encadrée par l'Etat. Quand bien même les justifications à pratiquer ce commerce, chez ceux qui en font partie, sont souvent les mêmes. C'est aussi que le secteur fait vivre beaucoup de monde, et n'a jamais été aussi florissant. Depuis 1948, le ministère français s'intitule "ministère de défense" même si les documents officiels continuent pendant encore longtemps de parler d'industrie d'armement...

L'Etat soutient le maillage de PME du secteur de la défense, indispensables à côté des grosses structures. Lesquelles, DNCS, Nexter, Thales, sont souvent les héritières des anciennes fabriques d'armes royales. En France, le choix a été fait de conserver une puissante industrie d'armement, pour ne pas dépendre des livraisons étrangères et des pressions qui pourraient ainsi s'exercer sur notre défense. Mais comme les forces nationales ne peuvent à elles seules faire tourner l'industrie à plein régime, il faut exporter. C'est un choix qui pour l'instant n'est pas remis en cause par le pouvoir politique. L'industrie fait tourner l'économie de nombre de régions et de villes françaises ; certains élus y sont très attachés, pour des raisons économiques, et défendent donc les ventes d'armement, y compris en accompagnant les délégations officielles au moment de la signature des contrats. Mais certains spécialistes s'interrogent sur les performances de cette industrie, très soutenue, dont les dividendes iraient davantage aux groupes eux-mêmes qu'à l'économie locale.

Ce soutien de nombreux acteurs aux exportations d'armement pose question lorsque les armes sont vendues à des pays comme l'Egypte, qui malgré sa lutte contre la branche au Sinaï de l'EI, vit sous la férule du maréchal Sissi, ou de l'Arabie Saoudite, engagée dans une très dure campagne au Yémen. Le discours diplomatique est aussi de dire que les choix d'exportations sont faits pour appuyer la politique française, voire rendre dépendants certains pays sur le plan de l'armement ; toutefois les contre-exemples abondent de pays n'ayant tenu aucun compte de la place de la France (Libye ; Irak). Parfois, la France fait l'impasse sur les exportations, sacrifiant aux exigences diplomatiques, comme avec le marché des BPC Mistral vendus initialement à la Russie, puis décommandés.

La discrétion qui entoure le commerce des armes est aussi liée, probablement, aux nombreuses affaires de corruption qui les entourent, souvent liées à la sphère politique. On pense au scandale de Karachi, à l'affaire des frégates de Taïwan, pour ne pas nommer la Libye et l'ancien président Sarkozy. La profession d'intermédiaire jouée par certains dans ces affaires de commissions et rétrocommissions n'a rien d'illégal, elle n'est tout simplement pas encadrée. Les entreprises manoeuvrent parfois pour contourner les embargos, en changeant la classification du matériel. Les ventes d'armes légères opérées de manière clandestine pour soutenir des acteurs non étatiques restent également très opaques. Les industries elle-mêmes se parent désormais de département chargés de traiter des questions éthiques, mais les réponses sont souvent les mêmes que lors des interviews obtenues par l'auteur dans les salons...

L'Etat contribue aussi à nourrir l'industrie d'armement nationale. L'armée française est équipée des matériels les plus modernes, comme le char Leclerc. La France a dépensé 16,9 milliards d'euros pour ses forces armées rien qu'en 2016. La Direction Générale de l'Armement planifie l'acquisition des nouveaux matériels : mais les discussions son parfois compliquées avec les entreprises, et les militaires, car les besoins ne sont pas les mêmes... la France soutient son industrie d'armement car elle est une garantie d'indépendance. Mais d'aucuns jugent que l'industrie pousse à certaines opérations pour remplir les carnets de commande. On note toutefois la tendance, dans la décennie 2010, à se tourner vers l'exportation et moins vers les commandes nationales. De nombreux officiers supérieurs et généraux se reconvertissent d'ailleurs dans l'industrie d'armement après la fin de leur carrière.

Romain Mielcarek conclut sur l'idée que la France, par ses ambitions géopolitiques, a besoin d'une industrie d'armement autonome capable d'équiper des forces armées souvent projetées sur des théâtres extérieurs. L'absence de véritable intérêt public sur cette question empêche sans doute les dérives déjà contestées de cesser. C'est pour maintenir l'indépendance de sa défense que la France est devenue dépendante de son industrie d'armement, laquelle à son tour est de plus en plus dépendante de ses exportations, ce qui fait de la France un des principaux marchands d'armes dans le monde. L'ouvrage s'achève par un glossaire sur les principaux groupes d'armement français et des graphiques et cartes récapitulatifs sur le commerce des armes.

dimanche 25 mars 2018

David R. STONE, The Russian Army in the Great War. The Eastern Front 1914-1917, University Press of Kansas, 2015, 359 p.

Un ouvrage que j'avais déjà fiché sur le blog précédent (disparu depuis près d'un an déjà...). David R. Stone, professeur à l'université d'Etat du Kansas, est l'un des spécialistes américains des forces armées soviétiques, auxquelles il a consacré plusieurs ouvrages.

Ici, il s'attaque à un sujet peu traité, même en anglais : la dimension militaire de la participation russe à la Première Guerre mondiale, jusqu'en 1917. Son propos est de replacer l'expérience russe dans son contexte : si le pays a des caractéristiques particulières qui expliquent l'effondrement de 1917, il n'est que le premier à subir ce sort... le vécu sur le front et à l'arrière partage de fait beaucoup moins de différences que de points communs avec celui des autres puissances en guerre. Pour Stone, en revanche, la Russie, contrairement aux autres pays, n'a pas su réorganiser sa société pour l'effort de guerre, intégrer l'Etat et l'entreprise privée dans un effort cohérent. En outre, le contexte importe beaucoup : à l'est, les 18 premiers mois de la guerre connaissent un rythme soutenu. Les Russes essaient d'emporter la décision dès les premiers mois ; à partir de l'automne 1914, ce sont les Allemands qui sont dans ce rôle, avant de retourner leurs efforts à l'ouest en 1916 et de viser l'économie des forces à l'est. La guerre commence alors que la Russie est dans une dynamique de réarmement et de construction de voies de chemins de fer sans précédent. L'erreur commune est de relire la dimension militaire de la contribution russe à la Grande Guerre au prisme de ce qui s'est passé à partir de 1917. Stone l'évite, et présente une synthèse bien étayée, et surtout à jour : elle dépasse ainsi les travaux de Norman Stone et Bruce Lincoln, écrits avant la fin de la guerre froide, et surtout elle apporte le point de vue russe, souvent négligée dans les publications récentes, y compris en anglais, focalisées sur l'aspect militaire.

Le livre est organisé en 12 chapitres : le premier présente les origines du conflit, le deuxième l'armée russe à l'entrée en guerre, et les dix suivants les différentes campagnes ainsi que la société russe en guerre. Le premier chapitre est classique, l'auteur acceptant l'idée que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie sont les moteurs du déclenchement de la guerre, mais se plaçant du point de vue russe aussi pour l'expliquer. Dans le deuxième chapitre, il fait le tableau de l'armée russe à l'entrée en guerre, ce qui permet de briser un certain nombre de préjugés ou d'idées reçues encore propagés dans certains ouvrages français récents. L'armée russe est celle qui compte le plus de cavalerie et surtout le plus d'effectifs en temps de paix, en 1914 (1,4 millions d'hommes). Elle est surtout constituée de paysans, à la fois durs à la tâche mais aussi moins bien éduqués et instruits que leurs homologues européens, ce qui reflète la société sous le régime des tsars. Le système de conscription russe, révisé plusieurs fois à partir de 1874, n'est pas efficace. La Russie parvient moins bien à mobiliser sa population en âge de porter les armes que les autres nations en guerre. En revanche, une fois mobilisé, le conscrit russe est bien nourri et bien équipé. La Russie manque d'artillerie lourde, mais cela ne tranche pas avec d'autres pays, tout comme les tactiques, souvent dépassées. Le corps des officiers russes a été profondément bouleversé par les événements du XXème siècle et par l'arrivée de non-nobles formés dans les écoles militaires, ce qui est important car l'armée russe se repose davantage sur ses officiers que sur les sous-officiers, faute de classes moyennes suffisantes pour en fournir. La structure de commandement russe est compliquée par la présence du tsar, chef des armées, d'un ministre de la Guerre et du chef d'état-major, aux efforts souvent désordonnés. Les plans de guerre russe, relativement passifs et défensifs au départ, se font plus offensifs une fois passé le traumatisme du conflit contre le Japon et surtout avec un décollage économique. En 1912, les plans prévoient pour la première fois une offensive, alternativement, contre l'Allemagne ou l'Autriche-Hongrie. L'armée allemande se distingue de l'armée russe par sa plus grande flexibilité, son organisation et son entraînement, ce qui entraîne une bonne capacité d'adaptation ; l'armée austro-hongroise au contraire est sur plusieurs points inférieure à l'armée russe.

Les campagnes de 1914 ont un tempo plus rapide, comme à l'ouest. La défaite russe à Tannenberg, en août 1914, est montée en épingle par Ludendorff et Hindenburg, qui commencent à bâtir leur légende sur ce succès. En réalité, la performance allemande n'a pas été exemplaire sur toute la campagne, particulièrement au début. Et la destruction de la 2ème armée russe de Samsonov ne met pas fin à la guerre. En Galicie, l'armée russe bouscule l'armée austro-hongroise, qui perd peut-être 400 000 hommes dont 100 000 prisonniers, à un prix certes très élevé pour son adversaire. Le front se déplace ensuite en Pologne, où Allemands, Austro-Hongrois et Russes lancent une série d'offensives et de contre-offensives, avant que les lignes ne se stabilisent et évoluent en un système de tranchées comme à l'ouest. L'armée austro-hongroise est saignée à blanc (le corps des officiers a totalement fondu dans les campagnes d'ouverture de 1914) ; l'armée russe doit également souffler pour continuer sa mobilisation des effectifs et du matériel. Dans les premiers mois de 1915, les combats se déplacent sur le front nord-ouest ; les Allemands utilisent pour les gaz de combat pour la première fois en Pologne. Dans les Carpathes, les Austro-Hongrois s'épuisent en offensives coûteuses dans des conditions climatiques épouvantables, ne pouvant empêcher la chute de Przemysl, perdant 130 000 hommes et 1 000 canons. Mais les Russes ne peuvent eux-mêmes capitaliser sur ces succès tactiques. Les Allemands engagent finalement leur réserve stratégique sur le front russe : à Gorlice-Tarnow, leur supériorité en artillerie lourde et la concentration des forces crève leur front russe, qui recule et abandonne 300 000 km². La "grande retraite" aboutit au limogeage du ministre de la Guerre, à celui du chef d'état-major remplacé par Alekseev, tandis que le tsar Nicolas II succède à son oncle à la tête des armées russes. Les forces allemandes et austro-hongroises en profitent, avec l'aide de la Bulgarie, pour régler le compte de la Serbie. Pourtant, malgré ce désastre, la Russie ne succombe pas. Sur le front du Caucase, secondaire, elle écrase l'armée ottomane à Sarikamis, ce qui va précipiter le génocide arménien. Une offensive turque en 1916 ne donne pas plus de résultats. Les Russes considèrent ce front comme secondaire. L'armée russe se transforme, mieux sans doute que les Austro-Hongrois et les Ottomans, mais moins bien que les Allemands. Par ailleurs, la société civile russe change aussi et fait mieux pour l'effort de guerre que le tsar ou son gouvernement. Rien ne l'illustre mieux que le soin aux blessés, mieux organisé par les autorités locales. La grande retraite retourne les Russes contre "l'ennemi intérieur", et les pogroms se banalisent en 1915. Elle aggrave le phénomène de désertion, et éloigne le tsar des affaires politiques, dominées par sa femme et Raspoutine, puisqu'il commande au front. La Russie manque d'hommes au front, manque d'officiers, et le renouvellement du corps modifie profondément le rapport à la troupe. Elle manque aussi d'obus pour son artillerie et de fusils, en 1915. L'effort de guerre pour équiper et armer la troupe entraîne également un problème de distribution des biens de consommation à l'arrière, qui explique la pénurie et donc le mécontentement et finalement la révolution dans les villes, en premier lieu Petrograd. En 1916, malgré les difficultés, l'armée russe repart à l'attaque : si l'offensive en mars sur le lac Naroch se termine en désastre, celle de Broussilov, sans doute le meilleur commandant russe de la guerre, en juin, met hors de combat l'armée austro-hongroise qui ne tient plus que "corsetée" par l'armée allemande. Malheureusement la victoire tactique de Broussilov ne se couple pas d'une vision stratégique, et des milliers de soldats russes tombent en vain. En outre, elle permet à Hindenburg et Ludendorff de s'imposer à l'état-major allemand, ce qui va changer la conduite de la guerre. Elle provoque l'entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des alliés : mais l'invasion de la Transylvanie en août 1916 a vite fait de se transformer en déroute devant la contre-attaque allemande et austro-hongroise. La Russie s'est épuisée en vain : en décembre, la Roumanie est hors-jeu. Les premiers cas de mutinerie de masse surviennent avant même la révolution de février lors de certaines offensives au début de 1917. La révolution accélère la désertion. Kerenski, qui a nommé Broussilov chef d'état-major, tente de lancer une offensive de grand style sur le front sud pour consolider le gouvernement et sa tentative de reprise en main de l'armée : c'est l'échec. Les Allemands développent de nouvelles tactiques lors d'offensives en Lettonie, qui seront ensuite appliquées sur le front ouest. Kornilov, le nouveau chef d'état-major, tente de renverser le gouvernement de Kerenski.

Avec la révolution d'octobre, la Russie sort progressivement du conflit. Pourtant le front de l'est retient encore d'importantes troupes allemandes. La Russie bolchévique, sur le plan militaire, hérite des transformations subies pendant la guerre. De la même façon, l'Armée Rouge est façonnée par le corps des officiers ayant traversé les trois années de guerre. Les penseurs soviétiques mettent au coeur de la réflexion l'aspect politique et économique : il s'agit d'éviter une répétition du précédent de 1917. Ce qui explique pour partie la militarisation de la société, de l'Etat et de l'industrie. L'expérience de la Première Guerre mondiale est analysée, disséquée.

Avec ce livre, David Stone fournit ce qui manquait en anglais au moment de la parution du livre, en 2015 : une synthèse sur la dimension militaire du front de l'est pendant la Première Guerre mondiale, écrite par un universitaire compétent, et dotée de sources bibliographiques à jour. En français, le livre d'A. Sumpf (La Grande Guerre oubliée) constitue un pendant, mais qui malheureusement ne s'attarde pas sur la dimension militaire malgré ses qualités. L'ouvrage de Stone permettra à tout à chacun de sortir des lieux communs sur l'armée russe dans la Grande Guerre encore trop souvent repris dans des travaux non-historiens, mais qui se présentent comme tels.

mardi 13 mars 2018

Geneviève et Jean-Claude ANTAKLI, Syrie, une guerre sans nom !, Paris, François-Xavier de Guibert, 2014, 281 p.

J'avais reçu ce livre en service presse il y a plusieurs années (il est paru en 2014). Récemment, je me suis décidé à l'ouvrir, pour le lire. Le quatrième de couverture ne m'inspirait guère, pourtant : il y était question de "partie machiavélique et truquée pour démembrer la Syrie", "instaurer la prééminence du Qatar et de l'Arabie Saoudite", de "médias mainstream qui manipulent l'opinion publique", etc etc.

Les deux auteurs sont biologistes. Avant le conflit, ils avaient été sollicités par l'archevêque grec melkite catholique d'Alep pour doter la ville d'un Institut infirmier "à la française", comme ils le disent. Ils y retournent pour achever l'oeuvre entreprise en mai 2012, quelques mois seulement avant que les rebelles n'investissent les quartiers Est d'Alep et tentent d'encercler les quartiers ouest tenus par le régime syrien. Le ton est donné dès l'avant propos puisque les auteurs soutiennent que la majorité des Syriens, en mars 2011, au moment des premiers troubles à Deraa, croient à la théorie du complot (!), derrière leur gouvernement, leur armée, et leur président.

Dans une première partie, les deux auteurs livrent leur expérience, sur un peu moins de 100 pages. Je ne ferai pas le détail de toutes les allusions, mais le milieu dans lequel les biologistes évolue est celui des zones tenues par le régime syrien, et des personnes qui y résident. Les deux auteurs en adoptent le point de vue, partagé par les religieux qu'il fréquente, par exemple, et dont le couple rapporte fidèlement les propos. On y trouve les arguments habituels : al-Qaïda création des Américains ; le massacre de Hama en 1982 masquerait celui commis par les Frères Musulmans dans les années qui précèdent ; diabolisation de la Turquie ; et surtout le postulat selon lequel le régime de Bachar el-Assad est légitime, représentant la nation syrienne, alors qu'il ne fait que contrôler l'appareil d'Etat, qu'il est le résultat d'une prise de pouvoir arbitraire qui remonte à 1970 par Hafez el-Assad, et qu'il ne représente qu'une infime partie de la population du pays, et certainement pas la majorité. C'est un point de vue en circuit fermé ; on n'y voit pas les bombardements du régime syrien sur les populations civiles des zones tenues par les rebelles, les arrestations, la torture... en revanche on pleure sur les obus tirés sur les quartiers d'Alep tenus par le régime (dont le nombre est sans commune mesure avec le déluge de feu qui tombe sur les zones rebelles) ; on mentionne l'arrestation d'étudiants gagnés aux idées rebelles (mais pour de l'argent...) et on tente de ramener dans le troupeau ces brebis égarées... on note aussi une hostilité très prononcée à l'encontre de l'Etat d'Israël, accusé de tous les maux aux côtés des Américains.

Le reste du livre (environ 200 pages) est une somme compilée de témoignages, lettres et articles repris par les auteurs parce qu'ils servent leurs arguments, qui tournent encore une fois en vase clos. Information manipulée, ingérence étrangère, présence de djihadistes dès les manifestations de Deraa (mars 2011), histoire résumée de la Syrie tout en faveur du régime actuel (Hafez "prend le pouvoir turbulences politiques et l'instabilité chronique des années précédentes"), capture d'agents de la DGSE en Syrie (antienne souvent répétée par le régime, à tel point que la DGSE a dû laisser l'équivalent d'une division se faire prendre dans le pays...), la Syrie "rempart contre le terrorisme", "protectrice des minorités"... tout y passe. Le livre reprend par exemple un article de géopoliticien Alexandre Del Valle, qui se raccroche à la mouvance identitaire ; il a soutenu l'idée d'une manipulation de l'islamisme par les Etats-Unis, avant de prôner l'alliance avec l'extrême-droite israëlienne, tout en insistant sur la "menace" posée par les immigrés qui "colonisent" l'Europe. Del Valle souligne lui aussi la désinformation des médias, sur la mort de journalistes occidentaux très certainement tués par des tirs du régime syrien (qu'il attribue lui aux rebelles), quand ceux-ci ne sont pas, pour un autre intervenant repris dans le livre, ... des agents de la DGSE. La DGSE est présente, aussi, dans le livre : un ancien officier, qui témoigne anonymement, regrette que l'on se soit coupé de cette formidable source de renseignements que constitue le régime syrien -quand on pense aux attentats survenus après la parution du livre, ça ne prête pas à sourire. Une conférence d'Alain Chouet est citée dans le même but. Dans la troisième partie, le massacre de Houla est attribué également aux rebelles syriens -thèse évidemment défendue par le régime syrien. Le livre cite aussi deux articles de G. Malbrunot, dont l'un, en décembre 2012, affirme d'ailleurs qu'Abou Mousab al-Souri aurait été libéré de prison par le régime syrien, alors que Zawahiri confirmait dans un enregistrement d'avril 2014 qu'il était a priori toujours en prison. On retrouve plus loin l'idée selon laquelle le conflit syrien ne serait qu'un conflit pour les gazoducs...

L'épilogue du livre résume bien le propos : janvier 2013, une correspondante des auteurs pleure sur le bombardement des quartiers d'Alep tenus par le régime. Sans commune mesure avec celui des quartiers tenus par les rebelles à la même époque, déjà. Le régime a, lui, l'arme aérienne, sans parler des missiles balistiques qu'il commence à tirer sur les grandes villes, après les barils explosifs lâchés par les hélicoptères... comme souvent, ce type de pamphlet est davantage révélateur des auteurs qu'intéressant par le contenu. Le couple Antakli est interrogé, en 2014, par TV Libertés, média financé par une nébuleuse d'extrême-droite où l'on trouve notamment des identitaires. En 2015, Jean-Claude Antakly intervient sur le site du comité Valmy pour affirmer "qu'il n'est pas Charlie". Les conférences qu'il donnent ensuite sont relayées par Egalité et Réconcilitation, le site soralien ; récemment encore il intervenait sur Radio Courtoisie, que l'on sait proche de l'extrême-droite politique. La mouvance idéologique où le propos évolue est donc claire. On comprend le lien personnel qui unit les auteurs à la Syrie ; toutefois, il faut bien se dire qu'on a entre les mains un ouvrage engagé, militant, pas autre chose.

lundi 12 mars 2018

Jackie NEAU, L'intervention de la France dans le conflit tchadien 1969-1975, Mémoires d'hommes, 2006, 173 p.

Un livre intéressant, car rare témoignage d'un officier français, ancien de la 6ème CPIMa, pendant l'intervention française au Tchad entre 1969 et 1972 notamment (il a combattu sur place en 1970-1971). Le livre est également préfacé par l'ancien rebelle tchadien Goukouni Oueddeï, adversaire malheureux d'Hissène Habré. Il s'agit en fait d'une étude réalisée pour l'Ecole Supérieure de Guerre en 1984, que l'auteur a repris. Toutefois, il a aussi pour ambition de rééquilibrer la parole en faveur des Français, cataloguant comme "orienté" ce qui a précédé, du moins comme partisan (pour avoir lu un ouvrage de Robert Buitenhuijs, je ne pense pas qu'il s'agisse forcément d'un "révolutionnaire convaincu ne cachant pas (...) ses convictions", du moins par sur toute sa carrière ; je comprends davantage les réserves sur certains travaux de journalistes). Il faut dire que J. Neau n'a rien changé à la version de 1984, ce qui explique aussi certaines choses. Son objectif est aussi de montrer que la guerre au Tchad n'avait rien du type révolutionnaire.

La première partie présente le Tchad avant les conflits survenus après l'indépendance. Elle montre bien que le pays est enclavé, divisé, aussi. Dans ce pays très pauvre, la colonisation française n'a pas fait émergé d'élites capables de prendre la tête du pays à l'indépendance. 

Si les populations du nord du pays sont marginalisées, les premières révoltes éclatent pourtant dans le Centre-Est (1962-1965). Les mouvements rebelles qui apparaissent ensuite, dont le Frolinat, ont beaucoup de mal à s'implanter parmi les populations en raison de l'écart entre leur discours, leur programme, et la pratique sur le terrain, sans parler de leur présence. La révolte du nord du pays est déconnectée au départ de ces formations rebelles, alors qu'elle entraîne une première intervention française en 1968. De fait, ces mouvements insurrectionnels, dans le nord et au centre-est, profitent surtout de la faiblesse du gouvernement central et des limites de son outil militaire, décrites par l'officier. L'intervention française n'a pas lieu pour des raisons économiques (ressources à protéger) ou même stratégiques (pas de base capitale dans le pays), mais probablement, selon l'auteur, parce que le général De Gaulle, notamment, souhaite achever son oeuvre de décolonisation et ne pas voir le Tchad s'écrouler. L'intervention militaire française à partir de 1969 se couple d'une mission Mission de Réforme Administrative qui vise à permettre au Tchad de faire face seul. Les succès militaires, le reformatage de l'armée tchadienne, malgré les pertes subies dans l'embuscade de Bedo (12 tués), ne sont pas couplés à une réussite sur le plan de la reconstruction. La rébellion est travaillée par des querelles internes, mais elle est de plus en plus soutenue pour partie par un nouvel acteur, la Libye de Kadhafi, que la France n'arrive pas à contrer. Le président tchadien Tombalbaye défend le "retour à l'authenticité" et se retourne contre la France, s'enfermant dans une logique de plus en plus despotique qui conduit à son assassinat par ses propres militaires en 1975. Les limites de l'action française apparaissent aussi lors de l'affaire Claustre, en parallèle.

Dans la dernière partie, Jackie Neau revient sur les aspects proprement militaires de l'intervention française, notamment sur la période où il était présent. Comme il l'explique bien, cette intervention n'a rien de massive, et les soldats français sont soumis à toute sorte de contraintes (climat, etc). Toutefois l'appui aérien joue un rôle décisif. Les Français remettent en état de nombreux aérodromes ou pistes permettant l'emploi des hélicoptères ou des avions, lesquels assurent missions de combat, opérations psychologiques, évacuations sanitaires... Quelques-uns des succès français les plus nets sont obtenus par des assauts aéromobiles.

Pour qui s'intéresse aux conflits tchadiens, le livre de J. Neau, qui comprend en outre beaucoup d'illustrations et de cartes, constitue donc un aperçu intéressant de la façon dont un militaire français a vécu, et analysé, son engagement au Tchad

mardi 20 février 2018

Michael BONNER, Le jihad. Origines, interprétations, combats, Paris, Téraèdre, 2014, 213 p.

Ce livre est la traduction d'un ouvrage en anglais important sur le jihad. C'est une introduction à la question du jihad, et surtout de ses origines, et non une histoire globale du phénomène. L'auteur présentes les origines du jihad comme une suite d'événements au sein de l'histoire islamique ; la notion a fait partie de la construction d'Etats et de sociétés nouveaux. Le jihad trouve évidemment un écho dans la récupération qu'en font certains mouvements contemporains, qui s'en rapprochent et s'en écartent tout à la fois.

Le jihad est souvent présenté comme double : intérieur, contre soi-même, et extérieur, contre l'ennemi de l'islam. C'est d'abord un corpus de textes juridiques. La notion renvoie aussi à la question du détenteur de l'autorité chez les musulmans ; elle soulève d'autres problèmes (jihad "véritable" face au simple combat, jihad interne contre jihad externe, jihad collectif contre jihad individuel)

Le jihad n'apparaît pas en tant que tel dans le Coran, mais ses racines et son sens y sont déjà. Le problème est que les versets du Coran expriment des avis différents sur la guerre et la notion de jihad ; les juristes musulmans ont donc fait appel aux sources extérieures au Coran (hadiths, Sira, etc) pour tenter d'unifier la pensée autour de cette idée. Bonner explique que le Coran, qui insiste sur l'idée de la générosité de Dieu, présente le combat comme offrant une "récompense" à celui qui le pratique, plutôt qu'une idée de "don de soi".

La vie de Mahomet, dans sa partie finale (622-632), a été marquée par la guerre. Les textes relatifs à cette période, sira, maghazi, parlent plus du jihad externe qu'interne, mais ce dernier est toutefois présent. Dans le hadith, qui comme les autres sources a été mis par écrit souvent bien a posteriori, le thème de la propagation de la foi tient une place importante. De même que celui de la conduite de la guerre, de sa direction, de la jizya (capitation), de l'ascétisme, du martyre, du mérite du jihad, de la place du jihad dans les pratiques islamiques, de la question de la "bonne intention" et du jihad intériorisé. Les hadiths débattent aussi de la question de savoir si l'on peut combattre pour de l'argent, ce qui soulève des oppositions.

Avec les grandes conquêtes, les Arabes vont constituer pendant près d'un siècle un groupe guerrier privilégié, et urbain. Bonner présente les explications "islamiques" et non-islamiques de la conquête. Une approche plus récente montre que c'est en fait la création d'un Etat central musulman qui a un rôle décisif : il fait ses preuves dans les guerres contre l'apostasie, puis canalise les raids contre les empire byzantin et sassanide, s'enrichit et se consolide par la conquête, l'islam servant d'idéologie. La vision réconcilie en quelque sorte les deux types d'explications. Reste aussi la question des sources, écrites souvent bien longtemps après les événements, et qui sont encore d'utilisation difficile ; on a même voulu écrire l'histoire des conquêtes en se servant des sources exclusivement non-islamiques (!) pour gagner en authenticité... il n'en demeure pas moins que l'explication "islamique" a du sens, parce que l'islam a marqué une rupture.

Le martyre n'est pas propre à l'islam, on le trouve chez les chrétiens. Le terme shahid signifie d'ailleurs aussi "témoin". Mais la tradition islamique insiste beaucoup plus sur l'effort physique, le combattant que sur la passivité et la non-violence. Le martyre est particulièrement important pour les chiites. La jurisprudence islamique a aussi établi des martyres non-combattants. Le martyre musulman est donc bien différent du martyre chrétien, de même que la croisade ne fait pas pendant au djihad mais a sa logique propre.

Dans la société de conquête créée par l'islam, le combattant recevait un traitement fixe, mais des convertis sont parvenus à se faire inscrire sur les listes de bénéficiaires. Sous la période omeyyade, le régime fiscal islamique, qui s'installe progressivement, pèse beaucoup plus sur la terre et la campagne que sur le commerce et les villes. Au départ, les musulmans font payer la jizya aux monothéistes ; mais sous les Abbassides, les musulmans constituent ensuite l'essentiel de la population. Ce qui explique que les musulmans aient lancé des raids sur terre et sur mer, pour continuer d'entretenir l'Etat formé par les conquêtes. Le statut des dhimmis était relativement privilégié, sauf par moments dans les provinces périphériques au contact de l'adversaire (Espagne, Syrie). Les juristes musulmans bâtissent ensuite les concepts de demeure de l'islam (Dar al-islam) et de demeure de la guerre (Dar al-Harb), la guerre visant non pas la conversion forcée mais à étendre la domination de Dieu sur la plus grand étendue possible.

Une des caractéristiques communes des sociétés musulmanes séparées par la distance est la présence d'érudits religieux, dont des docteurs en droit, prenant sur eux de participer au jihad. Sur le front de Syrie du Nord, contre les Byzantins, le phénomène est ancien, et massif : Abou Ishak al-Fazari, Abdallah ibn al-Mubarrak, Ibrahim ibn Adham, entre autres, pour les plus importants. En Arabie, les savants médinois lient étroitement jihad et charité, car ils sont attachés à la conservation de la tradition islamique. A La Mecque, on se pose la question de savoir si le jihad doit être universel, et on le place en parallèle du pèlerinage. En Irak, qui connaît beaucoup de violences internes, al-Shafi met au point la doctrine de "l'obligation collective" du jihad, notamment en cas de guerre défensive. En Afrique du Nord et en Espagne, le jihad peut être utilisé à des fins politiques ; quand les armées se professionnalisent, les savants érudits passent au ribat de repli, ascétique, et le jihad devient une idée abstraite qui n'a plus grand chose à voir avec la réalité de la guerre. En Asie centrale, les traces sont plus faibles car les "cerveaux" sont souvent partis à l'ouest. On voit ainsi que le jihad continue d'alimenter des querelles et que ses origines sont multiples.

L'islam s'étend, sous les Omeyyades, par la guerre. Dans ce que Bonner appelle le "jihad impérial", l'empire musulman atteint son expansion maximum, non sans revers (expéditions contre Constantinople). Cet empire centralisé est-il mort de vivre au-dessus des moyens, périclitant faute de conquêtes ? Il faut peut-être y voir aussi l'incapacité d'un centre ne pouvant plus contrôler ses périphéries. Ce qui est sûr, ce que les Omeyyades ont accouché de la législation sur la guerre. A la fin de la période, on voit apparaître en Syrie l'idée du jihad comme obligation individuelle, qui ne persuade d'ailleurs pas les autres provinces. Les Omeyyades ont aussi suscité contre eux des oppositions : celle des chiites, qui se construisent comme un autre système musulman, avec un jihad qui ne peut venir de l'autorité religieuse (celle-ci étant absente) et qui vise tous les autres musulmans ; et les kharijites, fondamentalistes dans leur lecture du Coran, qui font du jihad un pilier de l'islam, et qui déclarent tous les autres musulmans infidèles. Les Abbassides s'engagent beaucoup plus dans les opérations militaires que les Omeyyades, donnant naissance à la figure du ghazi-calife. L'éclatement du califat donne naissance à de nombreux Etats souvent dirigés par des militaires professionnels. Néanmoins le jihad perdure, sur la frontière avec les Byzantins, en Espagne, en Afrique du Nord. Les érudits combattants reviennent à la faveur des croisades, avant que la figure du ghazi-sultan ne se réimpose avec Saladin, qui tente d'allier le concept avec les érudits. Les croisades sont un moment de "renouveau sunnite", combinant le jihad avec une attitude plus dure contre les dissidences. Plus tard, Ibn Tamiyya anathématise les Mongols convertis à l'islam, qui ne sont pour lui que des "hypocrites" ; les mouvements actuels s'en réclament, pour diriger la violence contre l'Etat. Bonner termine la partie par l'analyse du jihad chez les Ottomans et les corsaires barbaresques. Le jihad accompagne la formation des Etats, avec les savants religieux ; mais il n'apparaît vraiment qu'à la fin du VIIIème siècle. Il rassemble une variété de figures : le guerrier tribal, le chef, l'érudit, et le volontaire, certaines pouvant se combiner.

Avec l'arrivée des Européens et la colonisation, le jihad, qui a servi de résistance contre l'agresseur, est repensé. En Inde, on insiste sur la nécessité de rattraper le retard sur les Europens -de relancer le jihad intérieur. Dès la fin du XIXème siècle, des juristes définissent le jihad comme guerre défensive, et créent une législation islamique internationale. A contrario, des penseurs comme al-Banna, Qutb vont insuffler un souffle nouveau au jihad. S'inspirant d'Ibn Tamiyya, ils présentent l'islam de leur époque comme corrompu, digne de la jahiliyya. Il faut combattre ces faux musulmans : une élite doit mener le combat vers le véritable islam. Qutb rejette non pas l'ennemi extérieur mais l'Etat moderne, ce qui va conduire, au nom du jihad offensif, au recours au terrorisme systématique. Ces mouvements vont aussi utiliser le don et la générosité, mis en parallèle du jihad, pour se développer. Bonner, à l'époque de rédaction du livre, affirmait combien l'objectif de restauration d'un califat universel était éclipsé par les attentats terroristes, véhiculés par la culture de masse et les médias internationaux, et qui font le culte du martyre.

L'islam canalise et hiérarchise les pratiques des sociétés nomades de l'Arabie, par la générosité et la réciprocité. La razzia est dirigée par un chef choisi sur des critères religieux. Le combattant peut espérer une récompense divine, ce qui lui fournit une motivation. La société de la conquête, et l'Etat qui va avec, se délite rapidement, et devient un idéal. Le jihad naît durant cette période de transition, en particulier sur les frontières. Les deux jihads, interne et externe, sont en réalité présents simultanément. A tel point que les Etats islamiques pré-modernes lançaient des expéditions de pillage, sans espoir de conquête, qui n'étaient jamais remises en cause. Les jihadistes contemporains ne respectent pas l'exigence de ne pas tuer les non-combattants, ni celle concernant le suicide propre à cette époque ; ils s'intéressent en outre uniquement aux débuts de l'islam, rarement aux Abbassides ou aux Ottomans. Les jihadistes ne pratiquent pas le combat et la générosité, ne semblant souvent intéressé que par le premier. Les origines du jihad relèvent aussi de cette tension, en équilibre dans l'histoire de l'islam, parfois non.

Par cette traduction française, on peut avoir ainsi accès facilement à une remise en perspective historique sur la notion de jihad, qui peut-être comparée aux évolutions récentes, aussi, du djihadisme international, notamment depuis la naissance de l'EI.

lundi 19 février 2018

La révolte des dieux rouges (Rocky Mountain) de William Keighley (1950)

Mars 1865. Le général Robert E. Lee envoie 8 cavaliers, dont le capitaine Barstow (Errol Flynn) qui dirige le détachement, en Californie. Leur mission : rallier Cole Smith, qui peut mobiliser des partisans pour la cause sudiste et déstabiliser la Californie, pour soulager le Sud au bord de la défaite. Les confédérés rencontrent un certain California Beal qui se présente comme le bras droit de Smith. Puis ils aperçoivent une diligence poursuivie par des Indiens Shoshone. Au risque de compromettre sa mission, Barstow vole au secours de la diligence...

Rocky Mountain (que la traduction française transcrit encore une fois bizarrement sous le titre "La révolte des dieux rouges") est un western où s'illustrer un Errol Flynn vieillissant, qui tombe amoureux sur le tournage de la jeune Patrice Wymore (23 ans), laquelle restera sa femme, malgré une séparation de fait, jusqu'à sa mort en 1959.














Le scénario du film ne repose pas sur un événement authentique, même si la Californie, largement épargnée par la guerre de Sécession, a connu une agitation sudiste (particulièrement dans sa partie sud), des tentatives de sécession et une activité sporadique de guérilla. Par ailleurs les forces de l'Union sont effectivement en guerre contre les Indiens Shoshone à cette époque. Pour le reste, la mise en scène, sobre et efficace, manque peut-être d'un trait supérieur. D'autant que l'histoire initiale, liée à la guerre de Sécession, disparaît vite face au péril indien. L'occasion, comme souvent à l'époque, de faire se retrouver Yankees et sudistes face à un ennemi commun, et de gommer ainsi le déchirement de la guerre civile -schéma classique dans le genre western, à l'époque. Le final, logiquement, est sombre, à l'image du sort de la cause confédérée. Flynn, transpercé de flèches, s'écroule en dernier au milieu de son détachement massacré, le Sud perd la guerre, malgré l'hommage au drapeau. Et le film est le dernier western d'Eroll Flynn, ce qui symboliquement rend encore le tout plus fort.

Juliette MORILLOT et Dorian MALOVIC, La Corée du Nord en 100 questions, Texto, Paris, Tallandier, 2018, 379 p.

Ce titre de la collection "En 100 questions" de Tallandier porte sur la Corée du Nord. Initialement paru en 2016, le volume a été actualisé pour la réédition en poche (Texto). Il est signé par deux auteurs, Juliette Morillot, coréanologue, spécialiste de la péninsule coréenne, et Dorian Malovic, chef du service Asie au journal La Croix.

Ces derniers ont aussi bien utilisé des sources écrites que des sources orales, puisqu'ils ont mené des interviews auprès de personnes ayant fui la Corée du Nord. Le livre est le prolongement d'un autre, écrit à partir de ces témoignages, après la terrible famine des années 1990. Les auteurs appellent à mieux comprendre un pays caricaturé car mal connu, qui joue de cette image négative pour s'imposer sur la scène internationale et conforter sa position intérieure. En réalité, la Corée du Nord évolue, quand bien même il est toujours très difficile d'y accéder. Jouant des rivalités sino-américaines, elle sert aussi de prétexte aux Américains pour renforcer leur position en Asie. Le rêve d'une réunification des deux Corées semble aujourd'hui bien lointain.

Comme souvent dans la collection, le propos est divisé en parties thématiques (7). La partie Histoire (13 questions) insiste à juste titre sur les moments fondateurs : l'occupation japonaise, la guerre de Corée (même si les réflexions sur le déclenchement de la guerre de Corée -question 6- laissent un peu dubitatifs...). La partie Politique (16 questions) est sans doute plus intéressante : elle évoque les dirigeants successifs, le Juche, l'importance de la grande famine de 1995, la succession des 3 dirigeants et le tournant pris par Kim-Jong-Un. La partie Géopolitique est logiquement assez fournie (20 questions) : on y trouvera la description du programme nucléaire et balistique nord-coréen, et les intentions de la Corée du Nord derrière ce programme. Les questions évoquent aussi la problématique des personnes enlevées par les Nord-Coréens, ou la diplomatie française à l'égard du pays (quasi inexistante). La partie Réalités (16 questions) s'attache à montrer le fonctionnement véritable à l'intérieur du pays : via plusieurs témoignages, on comprend aussi que les habitants de la Corée du Nord ne cèdent pas à l'émigration massive, encore plus depuis l'arrivée au pouvoir de Kim Jon-Un, et pour cause ; ils ne sont spécialement bien intégrés en Corée du Sud. La partie Economie (9 questions) prouve l'ouverture du pays à l'économie de marché, en particulier depuis la grande famine, avec un rôle important pour les femmes. La partie Société et culture (13 questions) montre l'importance de l'ancienne structure sociale même sous un régime communiste, ainsi que celles de l'éducation ou du système de santé. Quand bien même des normes pesantes et un contrôle existent bien, ils sont minés par l'ouverture du pays. A défaut de conclusion, les deux auteurs proposent une dernière partie Propagande (8 questions) qui invite à se méfier des informations sur la Corée du Nord, plus ou moins fantaisistes, car parfois disséminées par la Corée du Sud, à dessein. Les réfugiés nord-coréens ont souvent été instrumentalisés ou ont choisi de donner une version bien éloignée de la réalité, parfois contre monnaie sonnante et trébuchante. La population de la Corée du Nord a une certaine connaissance du reste du monde, ne serait-ce que par le biais du tourisme et autres moyens de communiquer. A contrario, la Corée du Nord a souvent servi de méchant dans les productions occidentales des années 2000, et 2010, remplaçant les Chinois ou les Soviétiques.

On peut regretter que les deux auteurs ne présentent pas de bibliographie même indicative, préférant lister des chercheurs de référence sur la Corée du Nord, qu'ils utilisent d'ailleurs fréquemment dans le corps du livre. Toutefois, ce petit volume est commode, pour un néophyte comme moi, pour mieux cerner les enjeux actuels autour du "pays des matins clairs et frais" (plutôt que "pays des matins calmes" comme on le dit souvent, cf question 1).

René CLEMENT et Colette AUDRY, La bataille du rail, J'ai lu leur aventure 160, Paris, J'ai Lu, 1967, 189 p.

Volume de la fameuse collection "bleue", J'ai lu leur aventure, où René Clément et sa dialoguiste Colette Aubry retracent le scénario du film du même nom.

C'est l'histoire anonyme, ou presque, des résistants des chemins de fer, ceux qui font d'abord passer la ligne de démarcation, puis, après la disparition de celle-ci, sabotent, provoquent des retards, collaborent avec le maquis, enfin, pour empêcher la montée en ligne des renforts sur le front de Normandie. Le risque est bien là : les Allemands n'hésitent pas à prendre et fusiller des otages ; et quand ils mettent en ligne un train blindé pour protéger un convoi, l'assaut du maquis ne tient pas longtemps face à la puissance de l'engin.

Mais c'est aussi une certaine vision de l'histoire que délivre René Clément, puisqu'aucune allusion n'est faite à la collaboration, aux tiraillements parmi les résistants, ni à la participation de la SNCF aux convois qui emmenèrent les Juifs vers les camps de la mort. C'est en quelque sorte le reflet de la "France résistante" que l'on préfère voir après la Libération. Le film éponyme a d'ailleurs longtemps été pris comme un vrai documentaire, ce qu'il n'est pas. Si la contribution des cheminots à la Résistance fut sans aucun doute importante, René Clément, qui a une très bonne connaissance des chemins de fer, chapeauté par le Comité de Libération du Cinéma Français et la SNCF, a toutefois codifié une vision de la Résistance qui perdurera bien longtemps après la guerre. On la retrouve dans le livre.

dimanche 18 février 2018

Kokoda, le 39ème bataillon (2006) d'Alister Grierson

Juillet 1942. Les Japonais débarquent en Nouvelle-Guinée. L'Australie a perdu une division de son armée professionnelle à Singapour, et le reste combat aux côtés des Anglais dans le désert nord-africain. Elle doit engager ses conscrits, mal entraînés, mal équipés, surnommé les "chocos" car elle pense qu'il y vont fondre au feu. Débarqués à Port-Moresby, les chocos montent sur les monts Stanley, dans la jungle, à travers le seul chemin praticable, la fameuse piste de Kokoda. Une section de "chocos" du 39ème bataillon est stationnée près d'un village de la piste. Elle monte en ligne pour tenir un poste avancé. La section est attaquée par surprise par les Japonais, qui tuent au corps-à-corps le lieutenant de l'Australian Imperial Force (l'armée professionnelle), vétéran de l'Afrique du Nord, qui la commandait. Dirigée par le caporal Max (Simon Stone), fraîchement promu, les restes de la section se replient. Parmi eux le propre frère de Max, Jack (Jack Finsterer)...

Kokoda est inspiré de faits réels s'étant déroulé au début de la campagne de Kokoda, en juillet 1942 -une "patrouille perdue" du 39th Battalion. C'est également en raison de restrictions de budget que Grierson s'est limité à l'histoire d'un effectif réduit, montrant le combat des conscrits australiens face à la jungle, au climat et à la maladie plus que des Japonais, qui n'apparaissent quasiment pas comme tels dans le film (on les voit seulement avec leur camouflage ou comme des silhouettes lors de l'assaut à la fin). Le film a été tourné dans le Queensland en Australie.










L'intention du réalisateur est de montrer comment la poignée de "chocos", qui n'a aucune expérience de la guerre, livrée à elle-même après avoir perdu son officier, en est réduite à trouver par elle-même sa survie en crapahutant à travers la jungle. La jungle qui aspire les membres de l'unité un par un, quand ce ne sont pas les Japonais qui interfèrent. Grierson n'évite pas le passage sur les crimes de guerre japonais. Si l'ambiance de la campagne dans son milieu naturel est parfaitement rendu, le scénario n'est sans doute pas à la hauteur, de même que les personnages. Les scènes de combat, elles aussi, auraient gagné à avoir plus de punch. Il manque donc à Kokoda un trait de génie qui aurait pu en faire un grand film.

La Gloire et la Peur (Pork Chop Hill) de Lewis Milestone (1959)

Avril 1953. Alors que les négociations de paix à Panmunjon, en Corée, piétinent, les troupes chinoises s'emparent d'une colline, Pork Chop Hill, et taillent en pièces la compagnie américaine qui la défendait. Le lieutenant Clemons (Gregory Peck) reçoit l'ordre de reprendre immédiatement la colline dans une contre-attaque démarrant de nuit, avec la King Company...

Pork Chop Hill (que la traduction française transcrit en La Gloire et la Peur, pour s'éviter la côte de porc sans doute...) est le dernier film de guerre réalisé par Lewis Milestone, après A l'ouest rien de nouveau, A Walk in the Sun ou Halls of Montezuma. Le film est adapté du livre de l'historien militaire S.L.A. Marshall, officier de l'US Army, auteur de nombreux travaux sur le combat d'infanterie durant les deux guerres mondiales et la guerre de Corée. Marshall privilégiait l'histoire orale et l'interrogatoire de groupe au sein des unités pour faire émerger un récit. Sa méthode a été controversée après a mort.






La bataille de Pork Chop Hill, dont s'inspire le film, a lieu entre mars et juillet 1953, à la fin de la guerre de Corée. La 7ème division d'infanterie américaine tient cette colline, en position avancée sur la principale ligne de résistance face aux Nord-Coréens et aux Chinois. En face se trouvent les 141ème et 67ème division chinoises, unités entraînées aux assauts de nuit, embuscades, patrouilles et guerre de montagne. Les Chinois vont s'emparer de cette position pour montrer leur volonté de négocier le plus tard possible l'armistice. Les Chinois commencent par prendre, en mars 1953, une colline proche, "Old Baldy", lors d'une rotation de deux compagnies colombiennes. Entourant de fait Pork Chp Hill sur trois côtés, ils lancent un bataillon du 201ème régiment, la nuit du 16 avril, contre la compagnie E du 31st Infantry qui tient la colline. La compagnie K de Clemons, appuyée par la compagnie L, parvient à reprendre la position mais avec de terribles pertes ; un cafouillage dans les communications entre les échelons du commandement fait retirer à Clemons la compagnie G qui avait été mobilisée pour l'aider à tenir la position. Réduite à 10 hommes, la compagnie K est relevée par d'autres du 17th Infantry, qui vont devoir affronter les contre-attaques chinoises jusqu'au 18 avril.






Le film marque les débuts importants de plusieurs acteurs promis à une longue carrière : Harry Guardino (que l'on retrouve dans L'enfer est pour les héros quelques années plus tard ; George Shibata, qui joue l'officier opérations de la compagnie K dans le film, camarade de classe à West Point de Clemons, qui sert de conseiller technique sur le film. Marshall regrette d'avoir vendu les droits de son livre pour une somme à ses yeux trop modique. La représentation des deux soldats afro-américains de la compagnie K (Woody Strove et James Edwards) fait écho à l'histoire du 24th Infantry Regiment, unité entièrement composée de Noirs et appliquant donc encore la ségrégation, mal armée, mal entraînée, qui finit par être dissoute. Les Noirs sont alors répartis dans d'autres unités comme on le voit dans le film. Ce dernier a été tourné pour partie en Californie ; Peck a dirigé lui-même certaines séquences en dépit des récriminations de Milestone.






Milestone avait en quelque sorte réinventé le genre du film de guerre avec A l'ouest, rien de nouveau (1930). Il avait également marqué de son empreinte le genre, de nouveau, avec A Walk in the Sun (à budget restreint), mais aussi Edge of Darkness, réalisé pendant la guerre (1943). Pour Pork Chop Hill, il rencontre Gregory Peck, star unique en son genre à Hollywood. Milestone ne fera pas de son film sur la guerre de Corée une production ressemblant à celles de Fuller, ou même à celle d'Anthony Mann : le propos, comme le livre de Marshall, se concentre sur le comportement des hommes face au combat. Dans un contexte particulier : tout le monde sait alors que les négociations d'armistice peuvent aboutir d'un moment à l'autre, et peu de soldats américains ont envie d'être les derniers morts du conflit. Et pourtant, devant l'assaut chinois, les officiers mènent leurs compagnies à la charge pour reprendre une colline sans aucune importance stratégique, hormis celle de négocier en position de force. Milestone oppose le communiste chinois, qui lance ses unités vague après vague quelles que soient les pertes, aux Américains à court d'hommes, mais qui pleure chaque perte, parfois victime des défaillances de leur commandement ou de leur soutien (artillerie qui tire trop court). C'est ici une guerre de fantassins, sans char, sans aviation, où chaque mètre gagné l'est au prix du sang de l'infanterie. Milestone a d'ailleurs bien choisi les rôles secondaires qui encadrent Peck, dans la compagnie K (on reconnaît George Peppard). Le film ne comprend sans doute pas les meilleures scènes de combat du réalisateur, mais il sait maintenir la tension, avec l'usage de la guerre psychologique par les Chinois, l'interrogation sur l'issue des négociations et sur le qui sortira vainqueur.