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samedi 2 janvier 2021

Walter S. DUNN, Soviet Blitzkrieg. The Battle for White Russia, 1944, Stackpole Military History Series, 2008 (1ère édition 2000), 248 p.

 

Cet ouvrage est dû à la plume de Walter S. Dunn, auteur de plusieurs ouvrages sur le front de l'est. Comme le précise l'introduction, Dunn s'attache surtout à présenter un récit factuel de l'opération Bagration, en 2000, date où la bibliographie actualisée du sujet est encore assez réduite. Il explique d'ailleurs son choix de traiter les six percées de l'offensive les unes après les autres, malgré la redondance prévisible que cela peut entraîner, mais le choix est assumé. Pour Dunn, l'opération est en quelque sorte une "Blitzkrieg" à l'envers des Soviétiques, qui détruisent le Groupe d'Armées Centre grâce à 8 éléments différents qui fondent leur supériorité. On peut discuter du postulat de départ : Dunn applique à l'Armée Rouge le concept de la Blitzkrieg, alors que les travaux récents, des historiens allemands en particulier, invitent à prendre avec des pincettes ce qui a longtemps été monté en épingle... et qui n'est peut-être qu'une construction a posteriori. Il aurait donc mieux valu partir de l'art opératif soviétique, de son développement avant et pendant la guerre et de sa traduction dans Bagration.


Dans l'ordre, les 8 éléments relevés par Dunn sont : la supériorité locale (les Soviétiques ont su réaliser une concentration des forces qui leur permet de surclasser quantitativement et qualitativement les Allemands), la tromperie ou maskirovka pour les Soviétiques (masquer l'axe véritable de l'attaque pour éviter que les réserves blindées allemandes ne contre-attaquent au moment de l'exploitation : les Soviétiques ont convaincu Hitler que l'attaque aurait lieu vers Kovel, bien plus au sud), la surprise (les Allemands se sont accrochés aux Festungplatz décrétées par Hitler, Vitebsk, Orcha, Mogilev, croyant contrôler les routes pour les blindés : or les Soviétiques ont attaqué à travers des secteurs marécageux où les Allemands jugeaient tout assaut impossible, et ont utilisé les camions tout-terrain du Lend-Lease pour soutenir la percée, contournant et encerclant les places fortifiées), le commandement (les chefs soviétiques se montrent audacieux et foncent en avant, pariant sur l'effet de choc et la désorganisation des arrières allemands), le timing (les Soviétiques terminent leur déploiement initial en 6 semaines, soit deux fois moins de temps qu'à Koursk, le renseignement allemand perd de vue les unités déplacées et ne les découvre qu'au moment de l'attaque), l'utilisation du terrain (les Soviétiques contournent les villes forteresses en passant par des terrains plus difficiles, avec peu de routes, et progressent de 275 km en deux semaines), l'entraînement (les Soviétiques approfondissent la liaison air-sol, s'entraînent aux franchissements des cours d'eau et à l'installation de têtes de pont et à leur fortification pour la défense en cas de contre-attaque allemande, préparent les unités du génie à établir des routes à travers le marais, s'entraînent à employer les nouveaux matériels : canons de 76 mm modèle 1943, mitraillettes PPS, nouveaux canons d'assaut) et la technologie (les Allemands ne peuvent pas autant compter sur leur système ferroviaire à cause de l'action des partisans, leur logistique reste défaillante, les camions américains motorisent l'Armée Rouge et lui permettent de mener des opérations dans la profondeur avec l'infanterie portée, la supériorité aérienne soviétique est totale, les jours d'été longs favorisent l'offensive).


Pour Dunn, l'échec allemand dans Bagration est trop souvent mis sur le compte de l'entêtement d'Hitler à tenir les places fortifiées. En fait, l'échec du renseignement allemand est tout aussi patent, et le commandement croit encore au début de l'opération que c'est une diversion, que l'attaque principale va survenir vers Kovel. Dunn explique que Bagration est l'opération en profondeur type : tromperie de l'adversaire et concentration des forces réussies en font un modèle du genre, qui pour lui ne se reproduira plus trop ensuite, Staline ayant des exigences politiques pour l'après-guerre le poussant à demander d'aller vite plutôt que de planifier avec soin. Faute d'évoquer l'art opératif soviétique, le propos de Dunn est quelque peu incomplet. Pour ce dernier, l'offensive soviétique s'arrête, la logistique peinant, au 3 juillet, date où les Allemands reforment un front continu : il faudra 8 semaines pour arriver jusqu'à Varsovie, au prix de 180 000 pertes irrémédiables, soit autant que pour Bagration.


Assurément les chapitres initiaux du livre sont les meilleurs : la planification de Bagration, et surtout ceux concernant la bataille de la production et l'évolution respective des deux armées en présence juste avant l'offensive soviétique (l'apport des camions du Lend-Lease, les priorités données par les deux armées sont très bien passées en revue). En revanche, les chapitres concernant le déroulement des opérations sont très répétitifs et lassant, au final, d'autant plus qu'ils ne sont pas servis par des cartes convenables (au contraire des ordres de bataille, simples mais efficaces). Les successions d'armées, de corps et de divisions s'affrontant de part et d'autre se suivent dans un récit quasi médical, mais sans aucune émotion. Surtout, on aurait aimé quelques considérations sur la pensée soviétique (l'art opératif : ses composantes ne sont presque pas évoquées) et un peu plus de détails sur les engagements à l'échelon inférieur à la division (avec quelques exemples précis, qui pour le coup ne manquent pas sur le sujet), ainsi que des précisions sur les matériels engagés (corps blindés soviétiques, bataillons de Tigres allemands, etc). Enfin, la bataille reste surtout terrestre, l'appui de l'aviation soviétique n'étant abordé qu'en quelques lignes à chaque fois.


En conclusion, Dunn rappelle le rôle important joué dans Bagration par les deux corps mixtes cavalerie/mécanisé (un corps de cavalerie-un corps mécanisé) qui exploitent dans la profondeur la percée soviétique beaucoup mieux que la 5ème armée de chars de la Garde, la seule engagée dans l'offensive d'ailleurs. Les divisions d'infanterie et l'aviation ont liquidé les forteresses encerclées, où un grand nombre de prisonniers a été récolté. La maskirovka et la surprise ont permis pour la première fois aux Soviétiques de limiter les pertes, inférieures à celles des Allemands, au total. Alors que Staline accorde une plus grande confiance à ses généraux, Hitler les bride de plus en plus et accélère par son entêtement la déroute du Groupe d'Armées Centre ; l'attentat du 20 juillet, survenant deux semaines plus tard, ajoute encore à la confusion. La piètre performance de la 5ème armée de chars de la Garde s'explique d'ailleurs par des conditions météo assez instables pendant l'offensive. Les Soviétiques, par contre, ont fait un brillant usage du terrain, confinant les Allemands dans les villes que ceux-ci jugeaient imprenables, et filant par les bois et les marais. L'Armée Rouge perd 180 000 hommes dans Bagration, mais le Groupe d'Armées Centre, lui, compte au moins 130 000 tués et plus de 66 000 prisonniers, dont 57 000 sont d'ailleurs montrés à la foule lors d'une parade à Moscou, le 17 juillet. 25 divisions allemandes sont détruites. Bagration, succès de la planification soviétique, a ouvert la voie à l'occupation par l'URSS d'une bonne partie de l'Europe orientale : il n'y a pas eu de partage du monde à Yalta, mais simplement la prise en compte d'une réalité, à savoir que les Soviétiques avaient mis la main sur une moitié de l'Europe, en pulvérisant la Wehrmacht à l'est.

Paul ADAIR, Hitler's Greatest Defeat. The collapse of Army Group Centre, June 1944, Cassel Military Paperbacks, 2000 (1ère édition 1994),192 p.

 

Paul Adair publie, en 1994, l'une des premières synthèses récentes consacrées au sujet. A l'époque, évoquer l'opération Bagration est assez novateur, finalement, et Paul Adair fait précéder le propos d'un rappel historique qui occupe les 50 premières pages du livre, ce qui est beaucoup : la question du second front, les évolutions de l'armée allemande et de l'Armée Rouge jusqu'en 1944, avant d'en arriver, enfin, à la planification de l'opération Bagration elle-même. Ce n'était peut-être pas indispensable...


Les chapitres centraux sont sans doute les meilleurs du livre. Adair explique comment Staline et la Stavka en sont venus à choisir comme axe de l'effort la Biélorussie, en écartant les trois autres options possibles, mais il ne faut pas oublier que Bagration s'intègre dans un moment offensif qui couvre tout le front de l'est, en 5 phases (Carélie-Biélorussie-deux attaques dans le sud de la Pologne-Roumanie) étalées entre juin et août 1944. Les mesures d'intoxication soviétiques, baptisées maskirovka dans l'Armée Rouge, et qui furent d'une grande importance pour dissimuler aux Allemands la région visée par l'offensive, font l'objet d'un chapitre à elles seules. A noter aussi celui consacré aux partisans, relativement développé par rapport à la taille de l'ouvrage et qui fait bien le point, contrairement à beaucoup d'autres livres qui éludent un peu la question.


Adair procède ensuite à la description de l'opération Bagration elle-même en combinant les approches géographiques (les différents secteurs d'attaque) et chronologiques (percée, exploitation, retraite allemande). En conclusion, il rappelle combien Bagration marque à la fois le succès de la maskirovka soviétique et de la concentration des forces réalisée par l'Armée Rouge pour enfoncer le front allemand. Il insiste peut-être un peu trop sur la responsabilité d'Hitler, qui par son entêtement accélère le désastre, mais n'est en rien le facteur principal de l'échec allemand. L'Armée Rouge est bien devenue un instrument de combat largement supérieur à la Wehrmacht. En revanche, on peut le suivre quand il pointe la faiblesse que constitue les coupes dans l'approvisionnement en essence côté allemand, qui commence alors à avoir des conséquences dramatiques sur les opérations militaires, à l'est comme à l'ouest. De même lorsqu'il mentionne l'apport logistique fourni aux Soviétiques par le Lend-Lease, et notamment celui des camions tout-terrain américains (Studebaker, Dodge, sans parler des Jeeps) qui permettent pour la première fois à l'Armée Rouge de véritablement conduire une bataille en profondeur telle que pensée par l'art opératif soviétique.


L'Armée Rouge a su également réduire le différentiel entre blindés, par la sortie de nouveaux matériels et l'instruction poussée des équipages, pour certains déjà expérimentés ; de la même façon, l'aviation à l'étoile rouge domine le ciel, la Luftwaffe étant occupée au-dessus du Reich et à l'ouest, et rivalise de mieux en mieux avec les restes des Experten. Au total, les Allemands laissent dans Bagration près de 30 divisions et au moins 300 000 hommes (chiffre reconnu par l'OKH), encore que le décompte exact soit relativement difficile à établir. Et pour la première fois, les pertes soviétiques sont inférieures, quoiqu'encore assez lourdes : 178 000 hommes, soit 8% du total engagé, alors que les Allemands perdent près de la moitié de leurs hommes. Bagration est donc bien la plus grande catastrophe à l'est pour la Wehrmacht, accélérant l'effondrement de l'Allemagne nazie. En ce sens, Adair répond bien à l'affirmation portée par le titre de son ouvrage.


En annexes, l'auteur a disposé les ordres de bataille, les statistiques des pertes humaines soviétiques (inédites à l'époque, les archives commençant tout juste d'être exploitées par les Russes) et les ordres pour la maskirovka et ceux d'Hitler concernant Bagration. On trouvera aussi une bibliographie annotée. Des cartes de situation sont placées au fil du livre mais elle ne permettent pas trop de suivre, surtout, les différentes phases de Bagration. Deux livrets photos illustrent l'ensemble mais comportent essentiellement des portraits des officiers impliqués et quelques rares photos des combats. Au final, c'est une synthèse, maintenant un peu ancienne, mais qui peut servir comme bon point de départ à l'opération Bagration.

Richard N. ARMSTRONG, Red Army Tank Commanders. The Armored Guards, Schiffer Military/Aviation History, 1994, 475 p.

 

Richard N. Armstrong, colonel dans l'armée américaine, a servi dans le renseignement militaire à partir de 1969. C'est un historien militaire de longue date. Il a publié de nombreux livres et articles sur les opérations de l'Armée Rouge et les forces armées soviétiques, dont un consacré à la maskirovka au niveau opératif.


Dans cet ouvrage, il dresse les portraits consécutifs des 6 officiers qui ont commandé les 6 armées blindées soviétiques mises en ligne pendant la Grande Guerre Patriotique, de 1941-1945. Car si, en Occident, les noms des grands maréchaux de l'URSS vainqueurs dans le conflit, Joukov, Koniev et Rokossovsky, par exemple, sont bien connus, il n'en est pas forcément de même des officiers travaillant à l'échelon opératif ou tactique. Or c'est eux qui, sur le terrain, ont emporté la décision. Cet oubli repose aussi sur l'historiographie du sujet, longtemps dominée par une vision allemande de la guerre à l'est. Guderian, von Mellenthin, Balck, considèrent encore les Soviétiques, quand ils écrivent leurs mémoires, comme des sous-hommes. En conséquence, ils ne citent jamais les noms de leurs adversaires (ou presque : ce n'est pas le cas de Mellenthin, par exemple, mais qui écrit a posteriori, après la guerre). Un ennemi collectif sans visage, donc. De la même façon, ils attribuent encore leur échec devant Moscou à la météo plutôt que de mettre en avant les défaillances logistiques ou celle de la planification opérative. Ces témoignages ont évidemment fortement influencé la vision occidentale des performances et de l'essence même de l'Armée Rouge. Les officiers soviétiques apparaissent ainsi comme formant un bloc monolithique, poussé par les commissaires politiques, des automates sans véritable personnalité.


Pourtant, les défaites et les victoires de l'Armée Rouge sont celles d'un petit nombre d'hommes, qui d'ailleurs, combat sur le front pendant toute la durée de la guerre ou presque, ce qui n'est pas le cas des mémorialistes allemands déjà cités. D'ailleurs ceux-ci traitent rarement des dernières années de la guerre en détail, alors que c'est le moment où l'Armée Rouge est devenue bien supérieure à la Wehrmacht. Les Soviétiques, quant à eux, ont écrit quantité de récits, de mémoires, d'historiques d'unités qui n'ont pas pénétré en Occident en raison de cette aversion pour tout ce qui touchait à l'URSS, comme le rappelle David Glantz, l'un des initiateurs de la redécouverte de l'apport soviétique à l'art militaire. En conséquence, le point de vue allemand a longtemps triomphé. Ces sources soviétiques sont un matériau primaire à prendre comme les autres, avec ses défauts -les contingences politiques du totalitarisme soviétique, bien sûr. Dans les années d'après-guerre et jusqu'en 1953, Staline est évidemment présenté comme le grand architecte de la victoire. Les choses changent avec le déstalinisation temporaire lancée par Khrouchtchev qui bénéficie aussi aux écrits d'histoire militaire. Ces sources sont aussi à prendre des pincettes car elles ont été parfois écrites avec assistance : les mémoires du maréchal Joukov, par exemple, sont mises en forme alors que celui-ci est déjà malade. Mais en y regardant de plus près, ces récits donnent bien vie à des officiers compétents, et démontent aussi quelques idées reçues. Par exemple, la pression du haut-commandement sur les généraux est évidente, mais cela n'empêche pas certains officiers de tenir tête à Staline et d'imposer leur point de vue, tandis que le "chef" appelle certaines armées par le nom de leur officier commandant, ce qui est révélateur. Avec l'ouverture de certaines archives consécutive à la chute de l'URSS, Richard Armstrong a choisi, dans ce livre, de redonner vie à des officiers emblématiques, ceux commandant les poings opératifs de l'Armée Rouge, les armées blindées.



L'introduction dresse un rapide résumé de la création dans l'Armée Rouge des armées blindées, qui apparaissent en mai 1942 après bien des maturations. Les 6 armées existantes ont été commandées par 11 généraux différents. Dans le livre, Armstrong évoque ceux qui ont terminé la guerre aux commandes de ces formations et qui les ont dirigées le plus longtemps : Katoukov pour la 1ère armée blindée, Bogdanov pour la 2ème armée blindée, Rybalko pour la 3ème armée blindée, Lelyoushenko pour la 4ème armée blindée, Rotmistrov pour la 5ème armée blindée et enfin Kravchenko pour la 6ème armée blindée. Ces chefs ont d'abord prouvé leur compétence sur le champ de bataille avant de parvenir à ces commandements : ils ont affronté et vaincu les formations blindées allemandes, ils ont occupé Berlin, la capitale du IIIème Reich. Leur carrière évolue en parallèle du développement de la force blindée soviétique, qui croît et s'affirme dans la confrontation avec son homologue allemande.


Les bolcheviks récupèrent en effet les blindés mis en oeuvre par le régime tsariste, avant de développer cette branche de l'armée pendant la guerre civile. Une fois la victoire assurée, l'URSS s'intéresse de près à la motorisation et à la mécanisation de ses forces militaires. Les penseurs soviétiques, comme Triandafillov et Isserson, puis Toukhatchevski, formulent alors le concept d'opérations en profondeur utilisant les avions, les parachutistes et les forces mécanisées pour frapper dans la profondeur du dispositif adverse. Ces réflexions dépassent alors les moyens des Soviétiques, et sont annihilées par les purges de Staline dans les années 30 et les mauvaises leçons tirées de la guerre d'Espagne, d'où les conseillers militaires soviétiques reviennent avec l'idée que le char doit être employé comme soutien de l'infanterie. Une impression confirmée par la performance désastreuse des unités blindées engagées en Pologne en septembre 1939, puis dans la guerre contre la Finlande. Pourtant, la victoire de Joukov contre les Japonais à Khalkin-Gol et celle des Panzern contre la France en mai 1940 amènent les militaires soviétiques à revoir leur position. En décembre 1940, Staline décide de reformer les corps mécanisés qui avaient été supprimés après les purges : ces corps, en pleine formation, sont ceux qui vont affronter Barbarossa. Les officiers continuent cependant de recevoir un excellent entraînement à l'académie Frunze ou à celle des troupes blindées. Au 22 juin 1941, les corps mécanisés sont incomplets et l'industrie soviétique a été incapable de fournir suffisamment de nouveaux modèles, T-34 et chars KV. Résultat : les chars en ligne sont encore des chars légers.


5 des 6 commandants d'armées blindés étudiés par Armstrong dirigent des unités de chars pendant Barbarossa et vivent les premiers combats du front de l'est. Ils y gagnent une expérience certaine. Fin 1941, en raison des pertes et des premières leçons tirées du combat contre les Allemands, les Soviétiques forment des brigades ou des bataillons indépendants de chars pour appuyer l'infanterie, les corps mécanisés sont débandés. Le T-34, qui va devenir un des meilleurs chars de la guerre, n'a pas pu donner la mesure de son efficacité car il n'a pas été employé en masse, et plutôt en soutien de l'infanterie, et les équipages sont relativement inexpérimentés. Devant Moscou, 3 des 6 commandants d'armées blindées sont à la tête de brigades équipées du T-34. Lors de la contre-attaque soviétique, la formation de groupes mobiles ad hoc avec des unités de cavalerie confirment les théories d'avant-guerre sur les opérations en profondeur, mais les moyens manquent pour concrétiser au niveau opératif les succès initiaux. Avec la réinstallation et la remise en route des usines déplacées en 1941, les Soviétiques vont enfin avoir les moyens de recréer des corps blindés et mécanisés, respectivement au printemps et à l'automne 1942.


4 des 6 commandants d'armées blindées sont à la tête de ces corps blindés, encore insuffisamment autonomes, et qui montrent leurs limites dans la contre-offensive de Kharkov en mai 1942. Les corps blindés sont donc renforcés et au moment de la création des corps mécanisés, l'Armée Rouge publie l'ordre 325 le 16 octobre 1942 qui précise la doctrine d'emploi de ces nouvelles forces. Les corps blindés et mécanisés doivent être utilisés comme force d'exploitation dans une brèche créée par les armées de fusiliers, brèche qui doit idéalement avoir inclus l'élimination de l'artillerie ennemie. Les corps reçoivent pour mission non pas de détruire les chars ennemis, mais bien l'infanterie. Ils sont utilisés avec succès dans la contre-offensive autour de Stalingrad. Quant aux armées blindées, créées en mai-juin 1942, elles sont dirigées par certains des officiers évoqués par Armstrong, comme Rybalko et Rotmistrov. Les premières expériences de combat, malheureuses là aussi, permettent de tirer un certain nombre de leçons. Le 28 janvier 1943, le Comité d'Etat à la Defénse adopte le décret 2791 qui donne aux armées blindées une composition homogène : les Soviétiques ont compris que l'ancien modèle, où l'armée blindée comprenait encore des fantassins et de l'artillerie, trop proche d'une armée de fusiliers, devait être revu pour créer de véritables armées mobiles destinées à l'exploitation en profondeur.


Les 5 premières armées blindées "nouveau modèle" sont donc créées ou reformées dans les premiers mois de 1943. Paradoxalement, elles sont d'abord engagées dans une opération défensive, côté soviétique, la bataille de Koursk. Mais ce sont elles qui donnent l'impulsion aux contre-attaques prévues par l'Armée Rouge après l'essoufflement de l'offensive allemande, Koutouzov et Roumantsiev. A ce moment-là, sur le plan tactique, le T-34 rencontre ses limites avec l'arrivée du Tigre et d'autres matériels allemands qui lui sont supérieurs. En janvier 1944, la 6ème armée blindée, la dernière, est créée à son tour. Fin 1943 et en 1944, les armées blindées sont encore employées à percer la zone tactique de défense ennemie en raison du manque de chars en soutien de l'infanterie. A partir de l'été 1944, les armées blindées vont intégrer un troisième corps blindé ou mécanisé pour avoir plus de punch, de l'infanterie supplémentaire, des brigades blindées indépendantes, et elles mettent en place des détachements avancés. Il arrive encore malgré tout que l'armée blindée soit employée pour percer la première ligne de défense ennemie quand elle n'est pas bien préparée ou installée en profondeur : c'est le cas de celle de Kravchenko. Jusqu'en 1945, la dotation organique des armées blindées ne cesse de se renforcer, mais des lacunes subsistent : unités du génie, unités de récupération des chars détruits ou endommagés restent encore notoirement insuffisantes... mobiles, puissantes, les armées blindés sont encore plus efficientes quand elles sont employées en tandem. Leur efficacité est reconnue par l'attribution progressive à toutes ces formations du statut de "Garde".


Le parcours de ces 6 généraux dirigeant les armées blindées offre un bel exemple des qualités manifestées par les Soviétiques dans la conduite de la guerre à l'est. 5 des 6 généraux ont été deux fois Héros de l'Union Soviétique. Ils ont dû manipuler des formations, les armées blindées, de plus en plus puissantes mais aussi complexes, travaillant à l'échelle du front : l'ampleur de la pénétration de la défense ennemie ne cesse de s'agrandir -les armées blindées exploitent les percées sur plus de 500 km en 1945 (opération Vistule-Oder). Par ailleurs, chaque général a un style particulier. Mais tous traversent les mêmes périodes de mise en oeuvre de leurs talents. Au moment de Barbarossa, il faut restaurer l'efficacité du personnel et de l'équipement et assurer l'entraînement : Rybalko conduit les nouveaux blindés pour se faire une idée de leurs capacités ; Katoukov, Rotmistrov et Kravchenko insistent sur l'entraînement des conducteurs de chars. Il faut ensuite préparer la mission donnée, ce qui repose sur un travail d'état-major. Katoukov privilégie la décision collective ; Bogdanov se repose sur son chef d'état-major ; Rotmistrov et Rybalko recueillent l'avis de leurs subordonnés ; Lelyoushenko, Rybalko et Kravchenko décident souvent de manière indépendante, laissant l'exécution à leur état-major. La relation entre le commandant d'armée blindée et son état-major est cruciale. Bogdanov remplace son premier chef d'état-major avec lequel il ne s'entendait pas bien. Rybalko limoge le sien pendant l'opération de Lvov à l'été 1944 parce qu'il n'a pas su gérer le trafic de l'armée blindée. Les relations des chefs d'armées blindées avec leurs hommes façonnent aussi leur style : Katoukov, Rybalko et Lelyoushenko sont des meneurs. Katoukov et Rotmistrov favorisent la décision collective, tandis que Bogdanov, Rybalko et Kravchenko décident souvent seuls. Dans l'organisation concrète des opérations, chaque commandant a également sa touche particulière. Rotmistrov visite soigneusement le terrain ; Katoukov et Lelyoushenko planifient soigneusement les routes d'approche ; Rybalko répète le schéma d'attaque sur des cartes ou dans des bacs à sable.


Vient enfin le contrôle de l'opération elle-même. Rotmistrov, un des architectes majeurs de la structure de l'arme blindée, plaide de bonne heure pour une force indépendante pourvue de tout ce qui est nécessaire pour la rendre autonome. Rybalko, au contraire, voudrait ne conserver que les tankistes pour gagner en rapidité et en légèreté. Katoukov souhaite disposer de médecins spécialisés dans les blessures infligées par les impacts sur les chars. Durant la guerre, les pertes subies par les armées blindées diminuent au fur et à mesure que les chefs gagnent en expérience, tout comme leurs état-majors et leur subordonnés. Les pertes les plus lourdes sont subies en 1943, lors des premières opérations des armées blindées "nouveau modèle". Rybalko, qui introduit souvent son armée pour percer le dispositif ennemi au départ, n'est pas économe du sang des hommes, tout comme Kravchenko qui lui est souvent placé en première ligne sans l'avoir demandé. Katoukov, au contraire, nettoie souvent l'avant de sa progression en utilisant les détachements avancés ou en menant des raids. Bogdanov demande à son chef d'état-major de planifier les feux de l'artillerie et de l'aviation pour protéger son armée blindée. Sur 42 opérations majeures des armées blindées, 25 durent 20 jours, et 10 plus de 30 jours ! Les armées blindées peuvent perdre jusqu'à 90% de leurs effectifs en blindés, dont 30% irrécupérables.


Rybalko dispose du groupe de commandement le plus étoffé, centralisant le commandement des opérations à partir d'un poste d'observation. Lelyoushenko fait l'inverse, ce qui entraîne parfois des difficultés pour le localiser. Ce dernier, et Bogdanov, sont souvent au plus près de l'action, tandis que Katoukov, par exemple, reçoit les rapports radio dans son principal poste de commandement. Rotmistrov et Rybalko accomplissent souvent des visites auprès de leurs subordonnés pour suivre le cours des opérations. Chaque commandant a également sa manière de tirer les enseignements des opérations passées pour les appliquer à celles présentes. Rybalko, Lelyoushenko et Kravchenko ont un sens du coup d'oeil très poussé. Katoukov pratique le "wargame" avec son état-major pour déterminer les bonnes solutions. Rotmistrov est celui qui met en oeuvre les tactiques les plus originales. Deux des 6 généraux, Bodganov et Rybalko, font preuve d'un style particulièrement impulsif, n'hésitant pas à s'exposer au feu : ce sont les "Patton" de l'Armée Rouge. Katoukov, Lelyoushenko et Kravchenko sont plutôt des planificateurs. Quant à Rotmistrov, c'est un pur théoricien de l'armée blindée qui ne perd d'ailleurs pas de vue sa carrière dans l'état-major des forces blindées, dans lequel il atterrit à la fin de la guerre.


Ainsi, contrairement à l'idée commune, le marxisme-léninisme a réussi à produire, dans le domaine militaire, non pas des automates sans nom, mais des chefs brillants. Les commandants d'armées blindées ont dû faire face à une variété de situations et de défis auxquels ils ont répondu jusqu'à la fin de la guerre. Paradoxe suprême que ce commandement hyper centralisé de l'URSS qui donne une des flexibilités les plus importantes au niveau opératif. Les armées blindées ont joué un rôle considérable dans l'issue de la guerre à l'est et donc, de la Seconde Guerre mondiale : elles achèvent leur route à Berlin, au coeur d'une Allemagne nazie qui jugeait pourtant l'Armée Rouge comme un "colosse sans tête".


C'est donc le principal mérite de l'ouvrage de Richard Armstrong que de rendre hommage à ces commandants d'armées blindées qui furent le moteur de la reconquête de l'Armée Rouge d'une doctrine malmenée par Staline. La comparaison de la conclusion du livre permet de dégager la variété des personnalités et des styles de commandement. Quelques défauts mineurs à souligner : peut-être une absence relative, dans l'introduction, de considérations sur l'art opératif ; l'absence de cartes de qualité et plus nombreuses (il y en a quelques-unes, mais un peu sommaires) ; enfin, des biographies qui n'insistent malheureusement pas trop sur le devenir des commandants d'armées blindées après 1945, ce qui aurait été intéressant. Cependant, cet ouvrage est incontournable pour ceux qui s'intéressent au renouveau de l'Armée Rouge pendant la Grande Guerre Patriotique.

David M. GLANTZ, The Siege of Leningrad 1941-1944. 900 Days of Terror, Cassell, 2004, 334 p.

 

David Glantz est un historien militaire américain, éditeur du Journal of Slavic Military Studies. Entré dans la carrière militaire en 1963, il a servi au Viêtnam. Il prend sa retraite comme colonel en 1993. Il a dirigé le Combat Studies Institute de Fort Leavenworth et a également travaillé à l'United States War Army College de Carlisle. Glantz est surtout connu pour avoir contribué au renouveau de l'approche sur l'art de la guerre soviétique avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Il a en particulier commencé à mettre en lumière ce que l'on a appelé ensuite en France l'art opératif ; l'US Army s'inspire d'ailleurs de cette redécouverte des travaux soviétiques pour sa nouvelle doctrine de 1982. Il a également étudié de nombreuses batailles oubliées de la Grande Guerre Patriotique (opération Mars, etc), en veillant à rétablir l'équilibre distendu en Occident en faveur des Allemands : ses travaux abordent donc surtout le point de vue soviétique.


Dans sa préface, Glantz rappelle combien la bataille de Léningrad entre 1941 et 1944, par son côté dramatique, symbolise l'effort de l'URSS en guerre. Ce n'est pas un hasard si la "fenêtre sur l'Occident" de Pierre le Grand est l'un des objectifs de Hitler lors de la mise au point de Barbarossa. Alors que de nombreux ouvrages ont été dédiés au siège de Léningrad ou aux souffrances de sa population, Glantz se propose, lui, de faire une histoire militaire globale du siège, à l'inverse des historiens soviétiques qui oubliaient sciemment les graves échecs parfois subis devant la ville. De la même façon, les Allemands n'ont pas cherché à comprendre les évolutions chez leur adversaire, qu'ils méprisent jusqu'à la fin. L'accès aux archives russes permet de rétablir l'équilibre et de présenter une vue plus générale des opérations militaires. En somme, pour l'historien, c'est notamment rendre hommage aux 1,6 millions de civils et soldats soviétiques qui ont péri durant le siège.


En conclusion, Glantz rappelle que si Léningrad incarne à ce point la Grande Guerre Patriotique, c'est parce qu'elle illustre la résistance soviétique et l'identité nationale russe. Sa défense héroïque et sa libération constituent un tremplin spectaculaire pour le moral de l'URSS en guerre. Les combats devant Léningrad influent sur la stratégie générale de l'Armée Rouge. La résistance tenace de 1941 jusqu'à la contre-offensive de Tikhvin et sur le Volkhov en novembre portent un premier coup d'arrêt aux ambitions d'Hitler. Pour la première fois, une ville n'est pas tombée devant la Blitzkrieg. En outre, Hitler se voit obligé de renforcer le groupe d'armées Nord au détriment du groupe d'armées Centre dont l'objectif est Moscou. L'offensive de l'hiver 1941-1942 côté soviétique, même si elle se termine sur un échec sanglant, montre la détermination de l'Armée Rouge à lever le siège. A l'été 1942, la Stavka adopte un objectif moins ambitieux en cherchant à établir un corridor pour approvisionner Léningrad. Même si cette stratégie échoue à nouveau, elle force à nouveau Hitler à expédier des unités au nord : la 11. Armee de Manstein en août-septembre, alors que le drame de Stalingrad se met en place au sud.


L'Armée Rouge monte une nouvelle offensive en janvier 1943 qui permet enfin de rétablir les communications terrestres avec la ville. Si l'ambitieuse opération Etoile Polaire de Joukov échoue, c'est parce que l'Armée Rouge n'est pas encore prête à exécuter un assaut d'envergure pour encercler les forces allemandes assiégeant la ville. En raison des opérations majeures qui se jouent au sud, l'Armée Rouge revient à des offensives limitées devant Léningrad à l'été et à l'automne 1943. Bien qu'elles ne parviennent pas à encercler d'importantes forces allemandes et qu'elles soient coûteuses, ces attaques affaiblissent le groupe d'armées Nord et le rendent incapable de résister à une offensive majeure des Soviétiques. C'est pourquoi la Stavka lance celle-ci dès janvier-février 1944 : le siège de Léningrad est levé, le groupe d'armées Nord sévèrement diminué, et l'Armée Rouge peut poursuivre en direction des Etats baltes -avant la grande offensive de l'été en Biélorussie, Bagration. A l'été, l'Armée Rouge complète la libération de la ville en faisant sortir les Finlandais du conflit. Le siège a immobilisé 15 à 20% des forces de l'Axe, tandis que les Soviétiques y ont perdu 12 à 15% de leurs pertes totales, mais ont détruit 50 divisions allemandes ou finlandaises. Le front nord/nord-ouest a toujours été considéré comme secondaire par les deux camps, mais Léningrad, par sa résistance, a symbolisé la volonté de tenir et de l'emporter du peuple russe et du pouvoir soviétique.


Le siège de Léningrad, caractérisé côté soviétique par un esprit résolument offensif bien que coûteux malgré une position initialement défensive, a contribué à sa façon au renouveau de l'Armée Rouge et de sa doctrine. Les contre-offensives de Vatoutine en juillet-août-septembre 1941 sur les flancs du groupe d'armées Nord ont permis de ralentir l'avancée allemande et de permettre à Léningrad d'organiser sa défense, empêchant que la ville ne tombe. Pour la première fois, les Soviétiques mettent en oeuvre un système défensif complexe pour protéger une grande ville, avec plusieurs lignes de défense échelonnées. L'expérience servira à Stalingrad et, en 1945, quand l'Armée Rouge devra elle aussi affronter des villes fortifiées par les Allemands. L'Armée Rouge cherche à lever le blocus en menant à la fois des attaques depuis l'intérieur et l'extérieur, y parvenant finalement en janvier 1943. Cette opération témoigne d'ailleurs des progrès soviétiques en matière de planification : le franchissement de la Neva implique une étroite coordination entre sapeurs, artillerie et infanterie. L'opération finale de janvier 1944 montre une certaine maîtrise dans l'art opératif, avec une exploitation en profondeur pour défaire les réserves tactiques et opératives de l'adversaire. Cela se fait au prix de désastres coûteux en 1942-1943 où les commandants soviétiques montrent des lacunes dans les domaines de la reconnaissance, de la coordination, de la combinaison des armes, du soutien logistique.


Dès 1941, les partisans jouent un rôle considérable sur le front nord, derrière les lignes allemandes. Certains secteurs sont pour ainsi dire "libérés" dès 1942-1943. Les partisans participent à la dernière offensive pour lever le siège, en janvier 1944. Ils ont été encadrés par des parachutages d'armes et d'officiers militaires ou du NKVD.


Il faut dire que le terrain et la météo sur le front nord sont particulièrement difficiles. Forêts, marais, rivières et lacs, températures très froides en hiver, favorisent la défense et entravent l'assaillant, surtout quand il ne fait pas appel à la combinaison infanterie-artillerie-blindés. Le terrain ne se prête pas aux grandes manoeuvres de blindés : c'est sur l'infanterie que repose le rôle principal, soutenue par l'artillerie. Celle-ci, côté soviétique, est utilisée dès septembre 1941 pour désorganiser l'assaut allemand contre Léningrad. Les chars ne sont utilisés qu'à l'échelon brigade au maximum, en soutien d'infanterie ou comme détachements avancés pour l'exploitation. Les Soviétiques emploient aussi des chars amphibie, comme lors du franchissement de la Neva en janvier 1943. Les sapeurs jouent également un rôle crucial sur ce théâtre. La défense de Léningrad est aussi la première expérience de subordination des forces navales et aériennes au commandant de front. Les groupes aériens ainsi formés servent de modèle aux armées aériennes de 1942. La logistique joue bien sûr un rôle-clé : côté soviétique, on construit route et chemin de fer sur le lac Ladoga, on ravitaille Léningrad et la poche d'Orianenbaum. Politiquement, le parti instaure un contrôle très étroit, surtout en 1941, sur la ville, pour redresser les énergies et empêcher l'effondrement. Ce qui se justifiait en 1941-1942 ne l'est plus cependant en 1943-1944, ce qui n'empêche pas les commandants soviétiques de ne pas toujours réussir à l'offensive, débarrassés de la surveillance politique, comme lors des offensives de 1943 ou dans celle contre les Finlandais en juin 1944.


C'est évidemment la population de Léningrad qui a payé le plus lourd tribut au siège. Au procès de Nuremberg, le nombre de victimes civiles est fixé à 642 000. Aujourd'hui on s'accorde plutôt sur une fourchette de 800 000 à un million de morts. Devant Léningrad, l'Armée Rouge perd quant à elle en trois ans plus d'un million de tués, disparus ou prisonniers, plus de 2,4 millions de blessés ou malades, soit plus de 3,4 millions de pertes. Soit 12% de ses pertes totales. Ce sont donc 1,6 millions de Soviétiques au minimum qui ont péri durant le siège, soit 6 fois, par exemple, les pertes totales subies par les Etats-Unis durant le conflit. Les combats devant Léningrad ont finalement représenté un microcosme de la guerre à l'est elle-même : simplement, le tournant que constitue la période allant de novembre 1942 à juillet 1943 ne s'est pas produit sur le front nord, car les deux camps avaient compris que la décision se jouait ailleurs. Si la bataille de Léningrad n'a pas eu un rôle décisif dans le conflit, elle a cependant été son sommum dramatique par sa résistance symbolique et la souffrance de sa population et de ses défenseurs.


Le livre de Glantz a le mérite de remettre à l'honneur, comme toujours, le point de vue soviétique. Le côté allemand n'est traité qu'en relation avec une narration concentrée sur l'Armée Rouge. En revanche, le récit des opérations pâtit d'un manque de cartes, certes placées en parallèle du texte, ce qui est pratique : il en faudrait deux ou trois fois plus. Comme toujours, Glantz se concentre sur les opérations terrestres et néglige assez les volets aérien et naval, sauf pour mentionner les évolutions structurelles. S'il met bien en lumière par exemple le rôle des partisans, on peut regretter l'absence de développement sur la capture du général Vlassov en 1942 ou bien sur les opérations amphibies qui ont abondé sur ce théâtre d'opérations. L'ouvrage est complété par de courtes biogaphies des principaux protagonistes allemands et soviétiques, les ordres de bataille ainsi qu'une revue des pertes côté soviétique. Deux livrets photos illustrent le texte. On trouvera également une bibliographie. Par contre, il n'y a pas de sommaire ni d'index des cartes, ce qui est dommage. C'est tout de même un ouvrage de référence sur la bataille de Léningrad, surtout en ce qui concerne l'Armée Rouge, évidemment.


vendredi 1 janvier 2021

Andrew NAGORSKI, La bataille de Moscou, Tempus 412, Paris, Perrin, 2011, 447 p.

 

Andrew Nagorski est un journaliste américain, né en 1947, vice-président de l'Institut Est-Ouest, un think thank fondé en 1980. Il a aussi occupé des responsabilités dans le magazine Newsweek. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages, de fiction ou plus sérieux, comme celui-ci, paru initialement en 2007 et traduit en poche l'année suivante, avant de sortir en poche dans la collection Tempus en 2011.


C'est donc un ouvrage de journaliste, et on peut en sentir les limites dès l'introduction. Quand l'auteur annonce, par exemple, que la bataille de Moscou fut la plus importante de la Seconde Guerre mondiale et "de tous les temps" (sic). En revanche, Nagorski a raison de souligner que la bataille de Moscou, l'un des grands tournants sans aucun doute du conflit, a été relativement éclipsée par le siège de Léningrad ou les batailles de Stalingrad et de Koursk. Cet affrontement comporte pourtant une dimension dramatique, l'URSS semblant, par moment, au bord de l'effondrement. Staline commet certes des erreurs d'appréciation qui entraînent de lourdes pertes, mais sa volonté de rester dans la capitale galvanise aussi les défenseurs et enraie un début de panique. Nagorski cherche à montrer comment Staline a tenu, dans quelles conditions et avec quelles conséquences. Il le fait en se basant surtout sur des témoignages d'acteurs soviétiques de l'époque, qui reviennent sur les événements longtemps après les faits. L'ensemble ne peut espérer combler "le trou béant" qui, selon l'auteur, recouvre la bataille de Moscou -ce qui n'est pas très exact...


On n'a donc pas à faire à une histoire militaire de la bataille de Moscou, mais plutôt à un examen politique, avec une insistance prononcée sur Hitler et Staline, et sur les témoignages de combattants ou d'exécutants des deux dictateurs. Malheureusement, les témoignages, s'ils montrent l'impréparation manifeste, par exemple, de l'Armée Rouge au déclenchement de Barbarossa, ne sont pas remis en contexte et critiqués, ce qui en limite singulièrement la portée. Car Nagorski commence d'abord par présenter les préparatifs et le déclenchement de Barbarossa, heureusement s'en trop s'étendre au-delà du raisonnable. Plus embêtant, on trouve assez rapidement des erreurs factuelles dans le texte : p.105, la directive n°227 "Plus un pas en arrière" est ainsi datée de 1941...au lieu de 1942.


Nagorski s'attarde beaucoup sur les purges staliniennes, qui fragilisent une Armée Rouge en pleine croissance et qui vont dresser une partie des populations soviétiques contre le régime. Mais les Allemands n'en profitent pas et retournent au contraire ces populations contre eux. Le journaliste montre aussi comment les généraux allemands acquiescent facilement au projet de guerre sans pitié voulue par Hitler à l'est : ainsi Manstein argue des atrocités commises par les Soviétiques sur les soldats allemands pour excuser les massacres de prisonniers. En revanche, sur la question de savoir si Moscou est devenue un objectif trop tard côté allemand, il fait la part belle à Guderian, qui n'est pas sans responsabilités dans l'échec final, et charge beaucoup Hitler.


Nagorski a des pages intéressantes sur le rôle de Joukov dans la défense de la capitale. De même, il peint assez bien l'observation par les Anglo-Américains de la bataille de Moscou et le rôle des ambassadeurs et des journalistes, selon qu'ils soient pro ou anti-URSS. L'un des meilleurs chapitres est sans doute celui consacré à l'amorce d'évacuation de Moscou à la fin octobre 1941, après les désastres de Vyazma-Bryansk : on voit que le NKVD avait soigneusement planifié la destruction des installations et un mouvement clandestin de guérilla en cas d'occupation allemande, et qu'un début de panique a heureusement été contenu, non sans mal. On retiendra cette troupe de music-hall embauchée par le NKVD pour conduire éventuellement une représentation devant des hauts gradés allemands et leur jeter des grenades au moment opportun ! Nagorski revient aussi sur le mythe de Zoïa Kosmodemianskaïa ou sur la figure de l'espion Richard Sorge.


L'auteur montre ensuite comment les soldats allemands eux-mêmes, aux côtés de leurs généraux, commencent à comprendre que la guerre à l'est ne sera pas courte et facile. La résistance des soldats soviétiques et le climat prélèvent leur dîme. Nagorski rappelle le rôle des divisions "sibériennes", même s'il a été exagéré. En revanche, il présente assez mal le déroulement de la contre-offensive soviétique, préférant s'intéresser à l'état de délabrement des troupes allemandes et à l'obstination d'Hitler de vouloir s'accrocher à tout prix au terrain, puis des désirs insensés de Staline de contre-attaque généralisée, qui se terminent par de sanglants échecs début 1942. Il montre ensuite comment le dictateur soviétique, au moment de la visite d'Anthony Eden en décembre 1941, a déjà des arrière-pensées pour l'après-guerre et louvoie avec le gouvernement polonais en exil. Nagorski revient aussi sur le rôle du général Vlassov, qui mène une partie de la contre-offensive soviétique, avant d'être capturé en juillet 1942 et de prendre la tête d'un mouvement de collaboration avec les Allemands. Il conclut son récit par la présentation du désastre devant Rjev.


En conclusion -dans le dernier chapitre-, Nagorski explique combien la politique de terreur de Staline a provoqué une bonne partie du désastre de 1941. Mais il rejette aussi la traditionnelle cause du climat comme expliquant la défaite allemande. Hitler ses généraux ont commis plusieurs erreurs, dont la principale reste pour lui de ne pas s'être concentré sur Moscou assez tôt. La bataille de Moscou est donc bien l'un des tournants de la Seconde Guerre mondiale : une défaite psychologique pour les Allemands, une victoire précaire pour les Soviétiques, remportée à un prix des plus élevés, le plus élevé du conflit (sic).


On a donc là un travail de journaliste, dont le côté le plus intéressant reste assurément les détails fournis par des témoignages inédits (comme l'évacuation de la momie de Lénine dès le 3 juillet 1941). Malheureusement, l'ensemble manque quelque peu de recul et peine parfois à s'élever au-dessus de considérations simplistes, voire pèche par absence réelle de matière sur l'histoire militaire à proprement parler, en dépit d'intéressantes remarques sur le contexte diplomatique. De ce côté-là, la bibliographie, plutôt conséquente, a sans doute été insuffisamment exploitée. Il y a aussi à l'oeuvre une vision très négative, finalement, de l'URSS et de Staline, certes en grande partie fondée, mais un peu trop omniprésente au fil des pages. Enfin, cette traduction française n'est pas forcément parfaite. Utile, mais pas indispensable.

David M. GLANTZ, Operation Barbarossa. Hitler's invasion of Russia 1941, The History Press, 2011 (1ère éd. 2001), 319 p.

 

David Glantz est sans conteste l'un des grands spécialistes de l'Armée Rouge et du front de l'est pendant la Seconde Guerre mondiale. Glantz est l'un de ceux qui ont remis à l'honneur l'étude de l'Armée Rouge et expliqué comment celle-ci avait trouvé le moyen de battre la Wehrmacht. Il fait en particulier autorité sur les travaux qui concernent l'état de l'armée soviétique avant le déclenchement de Barbarossa. Ce livre sur cette dernière opération est une réédition de celui initialement paru en 2001 et qui est l'un des premiers que Glantz consacre à une campagne à proprement parler, après ceux sur Kharkov (1942) et Koursk (1943). Comme il le rappelle dans la préface, l'intérêt majeur de son ouvrage est de présenter, pour une fois, la dimension soviétique de Barbarossa, grâce à l'accès aux sources russes.


Dans le premier chapitre consacré aux préparatifs allemands et aux dispositions soviétiques, l'historien américain rappelle combien Hitler et ses généraux sous-estiment grandement le degré de concentration sur les frontières de l'Armée Rouge et négligent l'importance des réserves soviétiques. La multiplication des objectifs disperse une Wehrmacht déjà bien inférieure numériquement. L'Armée Rouge, quant à elle, prévoit de contre-attaquer en cas d'offensive allemande, d'où la concentration aux frontières. Mais les réserves ne sont pas toutes en place et surtout, le gros des forces est au sud, en Ukraine, alors que l'effort allemand principal porte au centre et dans une moindre mesure au nord. L'armée allemande compte à nouveau sur des encerclements massifs, en oubliant un peu vite qu'elle a souvent manqué d'infanterie pour les "boucler" correctement. La Luftwaffe reste une arme d'appui au sol et ne peut mener de bombardements stratégiques. La logistique allemande est défaillante et la production de guerre n'est pas à plein régime. Quant à l'Armée Rouge, elle est en pleine transition et l'attaque allemande survient donc au pire moment. Sur le long terme cependant, elle a déjà le potentiel qui va lui permettre de renverser la vapeur. Staline refuse quant à lui de voir les signes avant-coureurs de Barbarossa.


La bataille des frontières s'étend du 22 juin au 9 juillet 1941. Les Allemands s'enfoncent de 600 km à l'intérieur de l'URSS et détruisent le premier échelon stratégique de l'Armée Rouge. Les pertes soviétiques sont énormes. Pourtant, la progression n'est pas la même partout, le Groupe d'Armées Sud étant en retard sur le programme. En outre, les généraux allemands constatent que le renseignement a gravement sous-estimé l'ampleur des forces soviétiques. Enfin, le frontovik se bat avec beaucoup plus de ténacité que ne l'escomptait Hitler.


L'attaque allemande entraîne des changements importants côté soviétique qui vont s'avérer, à terme, décisifs. Le commandement est rationalisé : Commissariat du Peuple à la Défense, Stavka, état-major général de l'Armée Rouge, mais aussi commandants de théâtres quelque peu trop importants et rôle renforcé des commissaires politiques, pour le meilleur et pour le pire. En raison des pertes subies en hommes et en matériels, les grandes unités typiques de l'Armée Rouge au déclenchement de Barbarossa sont supprimées et remplacées par des structures plus petites et plus souples. Le système de mobilisation soviétique joue à plein et permet à l'Armée Rouge de tenir malgré la perte de plus de 4 millions d'hommes en 1941. 1 360 usines militaires sont évacuées à temps hors de portée de l'aviation allemande, même si la production mettra un an avant de revenir à des niveaux acceptables. En revanche, les Soviétiques ne peuvent appliquer partout la politique de la terre brûlée, et une bonne partie du potentiel industriel et agricole tombe entre les mains des Allemands.


Du 10 juillet au 10 septembre 1941, l'Armée Rouge freine l'avance allemande devant et autour de Smolensk. La Stavka lance contre-attaque sur contre-attaque mais assigne à des forces heurtées et encore fragiles des objectifs sans proportion avec leurs capacités réelles. Les cadres de l'Armée Rouge n'ont pas encore suffisamment d'expérience pour mener de telles opérations et la Stavka n'a pas l'infrastructure ni la logistique pour appuyer des opérations mobiles. Celle-ci ne le comprendra qu'à la mi-1942. D'où le silence de l'historiographie soviétique sur ces opérations. En revanche, la bataille devant Smolensk, qui semble bloquer la progression sur Moscou, pousse Hitler à rechercher la décision sur les ailes.


Du 10 juillet au 30 septembre 1941, l'avance reprend sur Léningrad, au nord. L'Armée Rouge ne cesse de lancer des contre-attaques concentriques sur les pointes allemandes et l'avance quotidienne de la Wehrmacht, d'ailleurs, diminue au fil des mois. Elle arrête les Allemands aux portes de Léningrad, alors que ceux-ci ont encore tendance à disperser leurs attaques dans de multiples directions. Ce qui n'empêche pas Hitler de vouloir raser la ville avec son artillerie après avoir établi le siège.


Durant la même période se déroule, au sud, la bataille pour Kiev. Deux encerclements massifs à Uman en juillet et surtout à Kiev en septembre éliminent un million de soldats soviétiques de l'ordre de bataille de l'Armée Rouge. Est-ce pour autant un succès pour l'Armée Rouge que d'avoir retardé la poussée au centre, sur Moscou ? Glantz semble penser que l'avance sur les ailes a anéanti des effectifs qui auraient pu servir à bloquer le renouveau de la progression allemande sur la capitale. En outre, la Stavka a lancé des offensives coûteuses devant Smolensk, ce qui réduit encore les effectifs disponibles pour le déclenchement de Taifun.


Au 30 septembre, la Wehrmacht a avancé de 800 km sur un front de 1 650 km. Pourtant, les objectifs prévus -capturer Moscou le 15 août et terminer la guerre le 1er octobre- sont loin d'être atteints. Hitler est cependant confiant lorsqu'il lance, à partir du 3 octobre, la Wehrmacht à l'assaut de Moscou. De gigantesques encerclements à Viazma et Briansk privent encore l'Armée Rouge d'un million d'hommes supplémentaire, l'URSS ayant déjà perdu aussi la moitié de sa capacité de production et une bonne partie du territoire européen. Et pourtant les germes de la défaite sont déjà là. Pour réduire les encerclements, le Groupe d'Armées Centre a dû déployer l'essentiel de son effectif et n'a pas exploité le succès par une percée sur Moscou. Le temps se dégrade rapidement et les premières réserves soviétiques arrivent autour de la capitale.


Au 1er novembre, les Allemands ont déjà perdu près de 700 000 hommes, 20% de l'effectif initial. Un tiers des véhicules seulement est en état de marche et la logistique est cauchemardesque. La Wehrmacht doit absolument prendre Moscou avant l'hiver pour l'emporter. Or, le 4 décembre, l'avance allemande est bloquée devant la ville. L'Armée Rouge tient également Léningrad et Rostov, deux objectifs importants pour Hitler. Mais le coût est terrible : deux millions d'hommes perdus depuis le 1er octobre, sans doute pas loin de 6 millions depuis le 22 juin, soit l'intégralité de l'Armée Rouge du temps de paix. Mais les restes expérimentés de cette débâcle contribuent à freiner l'avance allemande tandis que de nouvelles formations sont levées.


Les Allemands ont avancé de 900 à 1 200 km à l'intérieur du territoire soviétique et mis la main sur 77 millions d'habitants. Ils ont capturé la moitié du potentiel économique et le tiers de l'agriculture de l'URSS. Malgré cela, la Stavka a réuni suffisamment de réserves pour freiner l'avance allemande puis passer à la contre-attaque. Celle-ci, déclenchée dès le 5 décembre, renverse en dix jours la situation : le mythe de l'invincibilité allemande est fracassée, l'initiative stratégique repasse aux Soviétiques même si les ambitions démesurées de Staline vont faire échouer l'offensive consécutive.


Colosse aux pieds d'argile en juin 1941, l'Armée Rouge l'était certainement. En pleine transition après l'expérience désastreuse de la guerre contre la Finlande, stratégiquement minée par les conquêtes de 1939-1940, l'Armée Rouge reste une armée de temps de paix au déclenchement de Barbarossa. Lorsqu'elle est détruite dans les six premiers mois de l'offensive, ses survivants sont forgés par le feu. Axée sur l'offensive, cette armée a dû mener d'abord des opérations défensives pour lesquelles elle était mal préparée. Incapable d'organiser une défense en profondeur, elle a pourtant exercé une terrible usure sur l'armée allemande. Reprenant l'offensive devant Moscou, l'Armée Rouge profite des erreurs stratégiques allemandes et met un point final à Barbarossa, qui se termine en échec stratégique. L'art de la guerre soviétique commence à s'exprimer avec cette contre-attaque qui voit l'engagement judicieux de réserves, l'utilisation de la surprise et le choix correct de l'effort sur l'ennemi. La débâcle soviétique dans Barbarossa est d'abord liée à des problèmes de structure : ainsi les armes du génie, des communications et même de l'artillerie ont été négligées. Les pertes humaines et matérielles sont conséquentes : au moins 4,5 millions d'hommes dont plus de 3 millions de tués, 20 000 chars, 100 000 pièces d'artillerie, près de 18 000 avions. Mais le comportement brutal des Allemands donne naissance aux premiers mouvements de partisans ; la propagande soviétique met en avant la "Grande Guerre Patriotique". Côté allemand, Barbarossa se termine par la perte de près d'un million d'hommes, un niveau encore jamais atteint. Plus grave, une crise du commandement se fait jour, entre Hitler et ses généraux, car l'armée allemande, tout simplement, n'a pas été conçue pour mener cette guerre à l'est. Pour Glantz, le facteur décisif est bien l'organisation des réserves par l'Armée Rouge qui, sur le long terme, émousse définitivement les forces de la Blitzkrieg. En outre, l'URSS est engagée dans une mobilisation totale dès décembre 1941, ce qui n'est pas le cas de l'Allemagne. Il ne faut pas chercher plus loin les causes de l'échec de Barbarossa.


On pourra reprocher à Glantz quelques erreurs de détail (invasion du Danemark et de la Norvège en février-mars 1940 dans les premières pages...), l'absence de cartes en parallèle du texte (elles sont à la fin) et comme souvent, le manque de considérations sur la dimension aérienne surtout, navale dans une moindre mesure. Il n'en demeure pas moins que son ouvrage est indispensable à qui veut comprendre les tenants et les aboutissants de Barbarossa et de son échec final. A déguster sans modération, avec le livret photo central, la bibliographie et les annexes fort utiles en fin de volume.

Georgi K. ZHUKOV, Marshal Zhukov's Greatest Battles, Cooper Square Press, 2002, 302 p.

Le maréchal Joukov, l'un des artisans de la victoire soviétique durant la Grande Guerre Patriotique, reste assez méconnu du grand public français, bien que ses mémoires aient été rapidement traduites en français pendant la guerre froide. Récemment, l'historien Geoffrey Roberts lui a consacré une biographie, mais les travaux du genre se comptent sur les doigts d'une main.


Ce livre rassemble des extraits des mémoires de Joukov, traitant des quatre grandes batailles, les plus connues, qu'il dirigea pendant la guerre : la défense de Moscou, la défense puis la contre-offensive devant Stalingrad, la bataille de Koursk et l'offensive sur Berlin. A l'origine, il avait été édité en 1969 par Harrison E. Salisbury.


Cette nouvelle édition est préfacée par David M. Glantz, le grand spécialiste du conflit germano-soviétique et en particulier de l'Armée Rouge avant et pendant la guerre. Glantz rappelle combien les mémoires de Joukov sont fonction de querelles politiques -Joukov, banni par Staline après la guerre, est de ceux qui permettent à Khrouchtchev de s'imposer, avant que celui-ci ne le marginalise à son tour. Ces extraits sont issus d'articles publiés à la fin des années 1960 pour la revue du Ministère de la Défense soviétique. Bien entendu, le texte de Joukov comporte des omissions, des silences volontaires. Joukov n'évoque pas, ainsi, son rôle dans les nombreuses contre-attaques coûteuses lancées en différents secteurs du front à l'été 1941 (sud-ouest, Smolensk). Joukov reste associé, entre octobre 1941 et l'été 1943, au secteur central du front de l'est, celui considéré comme étant décisif. Il met au point l'opération Mars contre le saillant de Rjev, qui échoue lamentablement, et camoufle cet échec en diversion au service d'Uranus. En janvier 1943, Joukov se rallie à l'avis de Staline qui envisage une offensive sur tout le front, dans la foulée du succès à Stalingrad. Même au moment de la bataille de Koursk, à l'été 1943, Joukov ne perd pas de vue, selon Glantz, l'objectif central qui reste pour lui la destruction du Groupe d'Armées Centre allemand. Les opérations Koutozov, Roumantsiev et ensuite sur le Dniepr portent clairement sa marque. Il n'évoque pas non plus l'opération ratée contre Iassy au printemps 1944. Après le succès de l'opération Bagration, il prend la tête du 1er front de Biélorussie pour la grande offensive Vistule-Oder de janvier 1945. Il n'évoque pas de la compétition pour la prise de Berlin avec Koniev, ni des difficultés survenues pendant cette dernière bataille, mais cherche par contre à répondre des accusation selon lesquelles la guerre aurait pu être terminée par une ultime poussée sur Berlin dès février 1945.


Les extraits choisis montrent que Joukov a été profondément marqué par la défense de Moscou, sur laquelle il s'attarde beaucoup, et par la bataille de Stalingrad. S'il expédie assez vite il est vrai l'échec de l'opération Mars, Joukov reconnaît ne pas avoir suffisamment pris en compte la topographie et ne pas avoir correctement préparé les appuis. Son silence est donc tout relatif et il faut replacer cette mystification dans ses bonnes proportions... dans le récit de la bataille de Koursk, Joukov fournit de nombreux détails sur la préparation défensive soviétique et explique pourquoi le front de Voronej eut plus de difficultés par rapport au front Central. Pour la bataille de Berlin, description qui inclut aussi l'opération Vistule-Oder, Joukov règle surtout des comptes avec Tchouïkov qui soutient mordicus après la guerre qu'une occasion unique de prendre Berlin a été manquée en février 1945, avant le virage à droite sur la Poméranie.


Bien que trop peu illustrée et manquant de cartes, voici une compilation intéressante pour avoir la vision, critiquée par un spécialiste de la Grande Guerre Patriotique, de l'un des principaux acteurs du succès soviétique.

Dimitar NEDIALKOV, Japan Against Russia in the Skies of Nomonhan, Crécy Publishing, 2011, 215 p.

 


La bataille de Khalkhin-Gol (ou incident de Nomonhan du côté japonais) est l'une des victoires oubliées de l'Armée Rouge dans l'entre-deux-guerres. En français, hormis le livre de Jacques Sapir dont je parlais l'autre jour, aucun ouvrage ou presque ne s'y est vraiment intéressé. Et que dire de la dimension aérienne du conflit, jusqu'à récemment négligée y compris dans les publications anglo-saxonnes ! C'est ce vide que vient combler l'ouvrage de Dimitar Nedialkov, un chercheur bulgare.


Dans le premier chapitre, il commence par dresser l'historique des tensions entre le Japon -l'armée du Kwantung plutôt- et l'URSS sur la frontière de la Mongolie et du Mandchoukouo. A noter que durant l'incident du lac Khasan, en juillet 1938, le succès final des Soviétiques est dû selon lui pour bonne partie à l'intervention de l'aviation, et en particulier des bombardiers lourds TB-3 et moyens SB-2 qui opèrent en masse. A ce moment-là, l'aviation japonaise, très engagée en Chine, n'est pas encore très présente. La situation se dégrade pourtant rapidement avec la signature d'un pacte mutuel entre Moscou et la République de Mongolie en 1936 et l'installation de troupes soviétiques sur place dès l'année suivante. Ce renfort encourage les revendications des Mongols, alors que l'état-major général japonais, lui, est surtout préoccupé par la guerre en Chine.


En 1939, aux 766 appareils soviétiques, concentrés essentiellement dans un régiment mixte de bombardiers et un autre de chasse, font face 274 appareils japonais. Mais les pilotes nippons sont beaucoup plus expérimentés, et certains dépassent les 1 000 heures de vol. Les biplans sont encore présents de chaque côté (Ki-10 contre I-15, puis I-153), mais les monoplans (I-16 et surtout Ki-27) tiennent le haut du pavé. En revanche, les Soviétiques disposent de bien plus de bombardiers SB-2, R-5 biplans ou TB-3 que les Japonais et leurs Ki-21, BR-20 italiens, Ki-15, 30 ou 32.


Les incidents se multiplient en mars et dégénèrent finalement en guerre ouverte au mois de mai 1939. Dans les premières semaines de combat aérien, les Japonais ont clairement le dessus. Les VVS transfèrent donc des unités supplémentaires et surtout un groupe d'une vingtaine de pilotes vétérans des combats en Espagne et en Chine. Les Japonais notent la réaction soviétique mais ne peuvent la contrer. Dès le 22 juin, la bataille aérienne voit un certain équilibre s'instaurer. Le Japon change alors de tactique et cherche à frapper les avions soviétiques au sol, mais un raid massif le 27 juin n'apporte que des résultats mitigés.


Les 2 et 3 juillet, lors d'un renouveau de l'offensive japonaise au sol, Joukov, qui a pris le commandement des troupes soviétiques, fait un usage intensif des bombardiers et avions d'attaque au sol des VVS pour combler son manque d'infanterie, tout comme il le fait avec les chars pour briser les pointes japonaises. Les VVS commencent déjà à obtenir la supériorité aérienne pendant certains moments de la bataille. Des deux côtés, les revendications des victoires aériennes sont très exagérées.


Mi-juillet, alors que se forme le 1er groupe d'armées soviétique, les VVS se renforcent par l'apport de 200 appareils supplémentaires, notamment les premiers I-153. Côté japonais, une réorganisation a lieu mais la force de frappe des bombardiers demeure toujours insuffisante. Les vagues de chasseurs soviétiques, accrues par leurs réserves, usent tout simplement le potentiel japonais. Après avoir lutté contre le problème des moustiques, abondants dans la région, qui minent l'efficacité des pilotes -en utilisant les moteurs des Po-2 pour les éradiquer !-, les VVS changent de tactique et décident de harceler en permanence les avions japonais sur leurs aérodromes. Les mitraillages au sol sont dévastateurs du 27 juillet au 3 août, avant que l'aviation nipponne ne s'adapte elle aussi. Cette période voit également les premiers cas d'abordage entre appareils soviétiques et japonais. Les unités japonaises fondent en perdant de nombreux pilotes expérimentés, tandis que les VVS favorisent le "hit and run" et améliorent leurs performances de vol en embarquant des équipements à oxygène, délaissés car jugés trop lourds auparavant. Les Japonais prévoient alors de lancer une nouvelle offensive le 24 août et d'attaquer les terrains soviétiques, mais ils sont devancés par Joukov, qui compte lancer une contre-offensive dès le 20. A ce moment-là, la composante aérienne aligne 3 régiments de chasse, une brigade de bombardiers rapides, des TB-3 et des appareils de liaison, plus de 600 appareils. Côté japonais, les pertes cumulées à celles en Chine dépassent déjà les capacités de l'industrie, et de nombreux cadres ont été tués.


L'attaque de Joukov le 20 août est précédée d'un raid de 150 SB-2 tandis que les cieux sont patrouillés par plus de 140 chasseurs. Interviennent dans la bataille aérienne les premiers I-16 équipés de roquettes RS-82 sous les ailes, armes qui obtiennent plus un effet psychologique que destructeur. Les chasseurs soviétiques empêchent l'aviation japonaise de soutenir ses troupes au sol tandis que les bombardiers et avions d'appui des VVS s'en donnent à coeur joie. Les combats font rage jusqu'au 31 août. L'aviation soviétique est parvenue à obtenir la supériorité aérienne et à la conserver, tout en améliorant sa coordination.


Dès le 5 septembre, Tokyo suspend toute opération offensive. Il faut dire qu'en pleine attaque soviétique, le 23 août, le pacte germano-soviétique a été signé et que l'Allemagne fait pression sur son allié japonais pour suspendre les hostilités... les aviateurs nippons croient devoir gagner du temps pour négocier l'armistice en position favorable, estimant n'avoir pas démérité ! Le cessez-le-feu survient après quelques escarmouches finales le 15 septembre.


En conclusion, Dimitar Nedialkov explique bien que les Soviétiques l'ont emporté grâce à la mobilisation de leurs réserves, à l'expérience des deux premiers mois de combat et à l'exploitation des opportunités qui se sont présentées. Trois officiers supérieurs de la force aérienne japonaise se suicident, d'ailleurs, montrant indirectement qu'ils pensent avoir échoué ! La densité des combats aériens de Khalkhin-Gol ne sera pas atteinte avant la bataille d'Angleterre, en 1940. Les VVS l'emportent aussi car le camp soviétique a gardé une grande cohésion sur les objectifs à atteindre, contrairement au camp japonais. Ce dernier perd environ 150 pilotes, un peu moins que les Soviétiques, mais ces pertes sont catastrophiques : en 30 ans, la force aérienne nipponne a formé seulement 1 700 pilotes. On mesure l'ampleur de la saignée d'autant que sur les 150 pilotes, 17 sont des chefs d'unités. Les Soviétiques perdent 250 appareils contre 164 aux Japonais. Les deux camps exagèrent dans un ratio de 8 à 9 pour 1 (!) les victoires remportées. Le conflit a vu de plus en plus d'arrivées simultanées de groupes aériens sur le champ de bataille, entraînant de grands engagements. Les VVS ont obtenu davantage de résultats dans leur matraquage au sol : 4% des missions pour 15% des pertes japonaises. Les bombes et armes de bord soviétiques se montrent plus efficaces. En revanche les I-15 et I-153 sont dépassés, et le Ki-27 japonais domine les airs. La victoire soviétique à Khalkhin-Gol marque un coup d'arrêt aux incidents frontaliers voulus par l'armée du Kwantung et qui cherchait l'affrontement avec l'URSS. En 1941, le Japon n'attaquera pas l'Extrême-Orient soviétique en dépit de Barbarossa. Malheureusement, les leçons de ce succès aérien ne sont pas transmises et les VVS devront passer par l'ordalie de la Finlande, et surtout de Barbarossa, pour suivre à nouveau le même chemin. C'est pourtant la première fois que la puissance aérienne a été utilisée massivement pour atteindre des objectifs décisifs dans un conflit. A noter le caractère féroces des combats : sans parler des abordages, on voit des pilotes japonais tirer sur les parachutes adverses, se suicider quand ils sont abattus pour ne pas être capturés, voire même se poser à côté des avions soviétiques descendus pour tuer à coups de sabre (!) ou de pistolet les pilotes des VVS et récupérer leurs montres ou autres objets personnels...


Chaque chapitre est ouvert par un petit dessin, sans prétention, mais on appréciera. Les 50 dernières pages comprennent une présentation des principaux appareils des deux camps, des profils couleurs, les victoires revendiquées par les deux camps et les notes (malheureusement pas de bibliographie indicative, simplement l'appareil de notes). Un ouvrage solide sur un sujet peu traité : on en redemande !

jeudi 31 décembre 2020

Alexander V. PYL'CYN, Penalty Strike. The Memoirs of a Red Army Penal Company Commander, 1943-45, Stackpole Books, 2009, 200 p.

 

Depuis quelques années, les éditeurs anglo-saxons multiplient les publications de témoignages de vétérans de l'Armée Rouge racontant leur parcours pendant la Grande Guerre Patriotique. Des témoignages plus ou moins bien édités, mais qui permettent enfin d'apercevoir ce qu'a pu être le vécu des frontoviki : cela change de l'habituelle vision germanocentrée de la guerre à l'est fournie notamment -mais pas seulement- par les grands mémorialistes allemands.


Cet ouvrage est paru initialement en 2006 chez Helion. Le texte a été traduit par Bair Irincheev et l'édition est l'oeuvre d'Artem Drabkin. Drabkin, qui contribue au site iremember.ru, fait partie de cette équipe qui collecte, justement, les témoignages de vétérans de toutes les branches de l'Armée Rouge. On lui doit, outre la publication de témoignages individuels ou rassemblés, plusieurs ouvrages intéressants sur le front de l'est. Ces textes figurent parmi les incontournables pour qui s'intéressent à la Grande Guerre Patriotique.


Ce qui fait l'intérêt du témoignage d'Alexander Pyl'cyn, c'est qu'il a commandé une compagnie d'un bataillon pénal de l'Armée Rouge, les fameux shtrafbats. Ces unités, créées par le célèbre ordre 227 de Staline à l'été 1942, ont donné lieu à tout un tas de légendes et de lieux communs, qui certes comportent comme toujours une part de vérité, mais qui a été souvent déformée. Elles auraient ainsi été envoyées systématiquement dans les champs de mines pour dégager la voie à l'infanterie, tout en montant à l'assaut avec un fusil pour trois hommes. Le témoignage de Pyl'cyn montre qu'il n'en est rien. Il est vrai cependant que celui-ci aurait mérité d'être recontextualisé par une introduction/préface situant l'unité, son parcours, sa composition, etc. De même, l'absence de cartes pour se repérer suppose une bonne connaissance des campagnes du front de l'est. Cela relativise un peu la portée du témoignage mais n'enlève rien à sa valeur.


Pyl'cyn, qui est originaire de Sibérie, fils d'un cheminot inquiété par le régime stalinien, ne s'engage pas moins dans l'Armée Rouge, et reçoit une formation d'officiers en Extrême-Orient - et ce bien que les officiers et les autorités connaissent probablement les antécédents de sa famille. Est-ce pour cette raison qu'en décembre 1943, il est affecté au 8ème bataillon pénal indépendant ? Il le suppose, mais ne peut l'affirmer. Ce bataillon s'est distingué à Koursk, à l'été 1943, avec le Front Central : quand Pyl'cyn y arrive, il n'est pas à court d'effectifs, car les cours martiales soviétiques fonctionnent bien et l'Armée Rouge y envoie aussi les prisonniers récupérés aux Allemands. Il faut noter d'ailleurs que le bataillon de Pyl'cyn est essentiellement composé d'officiers dégradés pour des motifs variés et qui se voient offerts une chance de racheter leurs fautes au shtrafbat. Pyl'cyn a sous ses ordres et même comme adjoints des hommes anciennement plus gradés que lui !


En février 1944, le 8ème bataillon pénal, rattaché au 1er Front de Biélorussie de Rokossovsky et en particulier à la 3ème armée du général Gorbatov, mène une reconnaissance en force sur les arrières allemands près de Rogatchev, dans le secteur de Gomel, en Biélorussie. Une opération risquée, d'où l'emploi du bataillon pénal, mais celui-ci bénéficie aussi d'armements en conséquence, dont des lance-flammes. Fin mai 1944, le bataillon, surnommé par les Allemands le "gang de Rokossovsky", est transféré au nord de Kovel, près de la 38ème division de fusiliers. Il s'y déroule pendant quelques temps une guerre de positions où les shratfniks doivent procéder au déminage, parfois même déplacer des mines allemandes pour s'en servir comme renfort à leur propre défense, une tâche qui n'est pas sans danger. Pyl'cyn se souvient assez bien des hommes qui composent son unité : à côté d'anciens officiers de l'aviation, des chars ou de l'infanterie parfois condamnés pour des motifs futiles, on trouve des cas beaucoup plus iniques comme ce pervers sexuel qu'il faut envoyer à coups de pied dans le derrière pour tenir la tranchée.


Du 18 au 26 juillet 1944, le bataillon pénal est engagé dans une offensive pour encercler la ville de Brest-Litovsk. Il mène de durs combats contre les Allemands, parfois au corps-à-corps, avant d'atteindre ses objectifs. Les mines bondissantes laissées dans leur retraite par les Landsern causent d'importantes pertes à l'unité. Pyl'cyn lui-même est blessé. Le bataillon pénal n'a pas l'honneur de pénétrer dans Brest-Litovsk, réservé à des formations de fusiliers. Pyl'cyn cherche bientôt à rejoindre son unité en Pologne, quite à se sauver de l'hôpital de campagne. Il est intéressant de lire que d'après lui, l'insurrection à Varsovie n'aurait pu bénéficier de l'aide du 1er Front de Biélorussie, dont la logistique était défaillante et qui n'avait plus d'obus pour son artillerie.


En septembre 1944, le 8ème bataillon pénal est engagé dans la tête de pont sur la Narev, au nord de Varsovie, dans le secteur de la 65ème armée. Les combats sont très durs, les Soviétiques doivent repousser des attaques d'infanterie et de chars allemands, tout en étant parfois victimes des tirs fratricides des Sturmoviks... en octobre 1944, lors d'une offensive pour élargir quelque peu la tête de pont, le 8ème bataillon pénal est engagé délibérément dans un champ de mines par le général Batov, qui commande la 65ème armée : les pertes montent jusqu'à 80 %, et Pyl'cyn ne se montre guère tendre à l'encontre du général soviétique, bien qu'il n'ait connu les faits qu'après la guerre, en réalité. En décembre, alors que le 8ème bataillon pénal défend toujours la tête de pont de la Narev, Pyl'cyn épouse Rita, sa compagne infirmière qu'il a connu en 1943 près d'Ufa durant sa formation initiale. Là encore, à côté des nombreuses "femmes de campagne" des officiers soviétiques, il y a aussi d'authentiques relations dépassant le simple appétit sexuel...


Le 8ème bataillon pénal, toujours rattaché au 1er Front de Biélorussie désormais commandé par Joukov, se prépare pour l'offensive Vistule-Oder de janvier 1945. Les effectifs sont recomplétés et entraînés : une des tâches importantes des officiers des shtrafbats est en effet de former aux rudiments du combat d'infanterie des officiers qui parfois viennent d'autres branches de l'armée et n'ont aucune expérience de ce type de combat. Le bataillon contribue à ouvrir la voie jusqu'à Varsovie, libérée le 17 janvier, mais à nouveaux, il doit céder les premières places à des fusiliers de la Garde avant de pouvoir entrer dans la ville. En février-mars 1945, avec la 23ème division de fusiliers et la 61ème armée, le bataillon livre de très durs combats en Poméranie devant Stargard puis Altdamm.


Pyl'cyn n'approuve guère, a posteriori en tout cas, les exactions commises par l'Armée Rouge lors de l'entrée en Allemagne. Il est horrifié à la vue d'une famille allemande écrasée sous les chenilles d'un char soviétique. Il tient aussi à insister sur le fait que les cours martiales, qui fournissaient alors moins de condamnés à son bataillon pendant le second semestre 1944, commencent à nouveau à bien tourner en 1945 quand il s'agit de punir quelques soldats ayant commis des déprédations et qui sont expédiés dans les shtrafbats. La dernière bataille de Pyl'cyn est le franchissement de l'Oder, en avant d'unités de fusiliers, mené avec des moyens de fortune, où sa compagnie est décimée, malgré l'emploi de Panzerfaüste retournés. Blessé, il est cependant évacué à temps et peut ainsi ensuite visiter Berlin et ses environs au moment de la capitulation allemande. Après la guerre, Pyl'cyn sert dans une unité de sécurité qui opère dans la zone de l'Allemagne occupée par les Soviétiques.


L'ensemble est complété par un petit livret central avec quelques photos. Une lecture qui démontera quelques idées reçues, pour beaucoup, sur les bataillons pénaux de l'Armée Rouge, loin d'une certaine image d'Epinal qu'une certaine historiographie tente de nous faire avaler...