Richard N. Armstrong, colonel dans
l'armée américaine, a servi dans le renseignement militaire à
partir de 1969. C'est un historien militaire de longue date. Il a
publié de nombreux livres et articles sur les opérations de l'Armée
Rouge et les forces armées soviétiques, dont un consacré à la
maskirovka au niveau opératif.
Dans cet ouvrage, il dresse les
portraits consécutifs des 6 officiers qui ont commandé les 6 armées
blindées soviétiques mises en ligne pendant la Grande Guerre
Patriotique, de 1941-1945. Car si, en Occident, les noms des grands
maréchaux de l'URSS vainqueurs dans le conflit, Joukov, Koniev et
Rokossovsky, par exemple, sont bien connus, il n'en est pas forcément
de même des officiers travaillant à l'échelon opératif ou
tactique. Or c'est eux qui, sur le terrain, ont emporté la décision.
Cet oubli repose aussi sur l'historiographie du sujet, longtemps
dominée par une vision allemande de la guerre à l'est. Guderian,
von Mellenthin, Balck, considèrent encore les Soviétiques, quand
ils écrivent leurs mémoires, comme des sous-hommes. En conséquence,
ils ne citent jamais les noms de leurs adversaires (ou presque :
ce n'est pas le cas de Mellenthin, par exemple, mais qui écrit a
posteriori, après la guerre). Un ennemi collectif sans visage, donc.
De la même façon, ils attribuent encore leur échec devant Moscou à
la météo plutôt que de mettre en avant les défaillances
logistiques ou celle de la planification opérative. Ces témoignages
ont évidemment fortement influencé la vision occidentale des
performances et de l'essence même de l'Armée Rouge. Les officiers
soviétiques apparaissent ainsi comme formant un bloc monolithique,
poussé par les commissaires politiques, des automates sans véritable
personnalité.
Pourtant, les défaites et les
victoires de l'Armée Rouge sont celles d'un petit nombre d'hommes,
qui d'ailleurs, combat sur le front pendant toute la durée de la
guerre ou presque, ce qui n'est pas le cas des mémorialistes
allemands déjà cités. D'ailleurs ceux-ci traitent rarement des
dernières années de la guerre en détail, alors que c'est le moment
où l'Armée Rouge est devenue bien supérieure à la Wehrmacht. Les
Soviétiques, quant à eux, ont écrit quantité de récits, de
mémoires, d'historiques d'unités qui n'ont pas pénétré en
Occident en raison de cette aversion pour tout ce qui touchait à
l'URSS, comme le rappelle David Glantz, l'un des initiateurs de la
redécouverte de l'apport soviétique à l'art militaire. En
conséquence, le point de vue allemand a longtemps triomphé. Ces
sources soviétiques sont un matériau primaire à prendre comme les
autres, avec ses défauts -les contingences politiques du
totalitarisme soviétique, bien sûr. Dans les années d'après-guerre
et jusqu'en 1953, Staline est évidemment présenté comme le grand
architecte de la victoire. Les choses changent avec le
déstalinisation temporaire lancée par Khrouchtchev qui bénéficie
aussi aux écrits d'histoire militaire. Ces sources sont aussi à
prendre des pincettes car elles ont été parfois écrites avec
assistance : les mémoires du maréchal Joukov, par exemple, sont
mises en forme alors que celui-ci est déjà malade. Mais en y
regardant de plus près, ces récits donnent bien vie à des
officiers compétents, et démontent aussi quelques idées reçues.
Par exemple, la pression du haut-commandement sur les généraux est
évidente, mais cela n'empêche pas certains officiers de tenir tête
à Staline et d'imposer leur point de vue, tandis que le "chef"
appelle certaines armées par le nom de leur officier commandant, ce
qui est révélateur. Avec l'ouverture de certaines archives
consécutive à la chute de l'URSS, Richard Armstrong a choisi, dans
ce livre, de redonner vie à des officiers emblématiques, ceux
commandant les poings opératifs de l'Armée Rouge, les armées
blindées.
L'introduction dresse un rapide résumé
de la création dans l'Armée Rouge des armées blindées, qui
apparaissent en mai 1942 après bien des maturations. Les 6 armées
existantes ont été commandées par 11 généraux différents. Dans
le livre, Armstrong évoque ceux qui ont terminé la guerre aux
commandes de ces formations et qui les ont dirigées le plus
longtemps : Katoukov pour la 1ère armée blindée, Bogdanov pour la
2ème armée blindée, Rybalko pour la 3ème armée blindée,
Lelyoushenko pour la 4ème armée blindée, Rotmistrov pour la 5ème
armée blindée et enfin Kravchenko pour la 6ème armée blindée.
Ces chefs ont d'abord prouvé leur compétence sur le champ de
bataille avant de parvenir à ces commandements : ils ont affronté
et vaincu les formations blindées allemandes, ils ont occupé
Berlin, la capitale du IIIème Reich. Leur carrière évolue en
parallèle du développement de la force blindée soviétique, qui
croît et s'affirme dans la confrontation avec son homologue
allemande.
Les bolcheviks récupèrent en effet
les blindés mis en oeuvre par le régime tsariste, avant de
développer cette branche de l'armée pendant la guerre civile. Une
fois la victoire assurée, l'URSS s'intéresse de près à la
motorisation et à la mécanisation de ses forces militaires. Les
penseurs soviétiques, comme Triandafillov et Isserson, puis
Toukhatchevski, formulent alors le concept d'opérations en
profondeur utilisant les avions, les parachutistes et les forces
mécanisées pour frapper dans la profondeur du dispositif adverse.
Ces réflexions dépassent alors les moyens des Soviétiques, et sont
annihilées par les purges de Staline dans les années 30 et les
mauvaises leçons tirées de la guerre d'Espagne, d'où les
conseillers militaires soviétiques reviennent avec l'idée que le
char doit être employé comme soutien de l'infanterie. Une
impression confirmée par la performance désastreuse des unités
blindées engagées en Pologne en septembre 1939, puis dans la guerre
contre la Finlande. Pourtant, la victoire de Joukov contre les
Japonais à Khalkin-Gol et celle des Panzern contre la France en mai
1940 amènent les militaires soviétiques à revoir leur position. En
décembre 1940, Staline décide de reformer les corps mécanisés qui
avaient été supprimés après les purges : ces corps, en pleine
formation, sont ceux qui vont affronter Barbarossa. Les officiers
continuent cependant de recevoir un excellent entraînement à
l'académie Frunze ou à celle des troupes blindées. Au 22 juin
1941, les corps mécanisés sont incomplets et l'industrie soviétique
a été incapable de fournir suffisamment de nouveaux modèles, T-34
et chars KV. Résultat : les chars en ligne sont encore des chars
légers.
5 des 6 commandants d'armées blindés
étudiés par Armstrong dirigent des unités de chars pendant
Barbarossa et vivent les premiers combats du front de l'est. Ils y
gagnent une expérience certaine. Fin 1941, en raison des pertes et
des premières leçons tirées du combat contre les Allemands, les
Soviétiques forment des brigades ou des bataillons indépendants de
chars pour appuyer l'infanterie, les corps mécanisés sont débandés.
Le T-34, qui va devenir un des meilleurs chars de la guerre, n'a pas
pu donner la mesure de son efficacité car il n'a pas été employé
en masse, et plutôt en soutien de l'infanterie, et les équipages
sont relativement inexpérimentés. Devant Moscou, 3 des 6
commandants d'armées blindées sont à la tête de brigades équipées
du T-34. Lors de la contre-attaque soviétique, la formation de
groupes mobiles ad hoc avec des unités de cavalerie confirment les
théories d'avant-guerre sur les opérations en profondeur, mais les
moyens manquent pour concrétiser au niveau opératif les succès
initiaux. Avec la réinstallation et la remise en route des usines
déplacées en 1941, les Soviétiques vont enfin avoir les moyens de
recréer des corps blindés et mécanisés, respectivement au
printemps et à l'automne 1942.
4 des 6 commandants d'armées blindées
sont à la tête de ces corps blindés, encore insuffisamment
autonomes, et qui montrent leurs limites dans la contre-offensive de
Kharkov en mai 1942. Les corps blindés sont donc renforcés et au
moment de la création des corps mécanisés, l'Armée Rouge publie
l'ordre 325 le 16 octobre 1942 qui précise la doctrine d'emploi de
ces nouvelles forces. Les corps blindés et mécanisés doivent être
utilisés comme force d'exploitation dans une brèche créée par les
armées de fusiliers, brèche qui doit idéalement avoir inclus
l'élimination de l'artillerie ennemie. Les corps reçoivent pour
mission non pas de détruire les chars ennemis, mais bien
l'infanterie. Ils sont utilisés avec succès dans la
contre-offensive autour de Stalingrad. Quant aux armées blindées,
créées en mai-juin 1942, elles sont dirigées par certains des
officiers évoqués par Armstrong, comme Rybalko et Rotmistrov. Les
premières expériences de combat, malheureuses là aussi, permettent
de tirer un certain nombre de leçons. Le 28 janvier 1943, le Comité
d'Etat à la Defénse adopte le décret 2791 qui donne aux armées
blindées une composition homogène : les Soviétiques ont compris
que l'ancien modèle, où l'armée blindée comprenait encore des
fantassins et de l'artillerie, trop proche d'une armée de fusiliers,
devait être revu pour créer de véritables armées mobiles
destinées à l'exploitation en profondeur.
Les 5 premières armées blindées
"nouveau modèle" sont donc créées ou reformées dans les
premiers mois de 1943. Paradoxalement, elles sont d'abord engagées
dans une opération défensive, côté soviétique, la bataille de
Koursk. Mais ce sont elles qui donnent l'impulsion aux
contre-attaques prévues par l'Armée Rouge après l'essoufflement de
l'offensive allemande, Koutouzov et Roumantsiev. A ce moment-là, sur
le plan tactique, le T-34 rencontre ses limites avec l'arrivée du
Tigre et d'autres matériels allemands qui lui sont supérieurs. En
janvier 1944, la 6ème armée blindée, la dernière, est créée à
son tour. Fin 1943 et en 1944, les armées blindées sont encore
employées à percer la zone tactique de défense ennemie en raison
du manque de chars en soutien de l'infanterie. A partir de l'été
1944, les armées blindées vont intégrer un troisième corps blindé
ou mécanisé pour avoir plus de punch, de l'infanterie
supplémentaire, des brigades blindées indépendantes, et elles
mettent en place des détachements avancés. Il arrive encore malgré
tout que l'armée blindée soit employée pour percer la première
ligne de défense ennemie quand elle n'est pas bien préparée ou
installée en profondeur : c'est le cas de celle de Kravchenko.
Jusqu'en 1945, la dotation organique des armées blindées ne cesse
de se renforcer, mais des lacunes subsistent : unités du génie,
unités de récupération des chars détruits ou endommagés restent
encore notoirement insuffisantes... mobiles, puissantes, les armées
blindés sont encore plus efficientes quand elles sont employées en
tandem. Leur efficacité est reconnue par l'attribution progressive à
toutes ces formations du statut de "Garde".
Le parcours de ces 6 généraux
dirigeant les armées blindées offre un bel exemple des qualités
manifestées par les Soviétiques dans la conduite de la guerre à
l'est. 5 des 6 généraux ont été deux fois Héros de l'Union
Soviétique. Ils ont dû manipuler des formations, les armées
blindées, de plus en plus puissantes mais aussi complexes,
travaillant à l'échelle du front : l'ampleur de la pénétration de
la défense ennemie ne cesse de s'agrandir -les armées blindées
exploitent les percées sur plus de 500 km en 1945 (opération
Vistule-Oder). Par ailleurs, chaque général a un style particulier.
Mais tous traversent les mêmes périodes de mise en oeuvre de leurs
talents. Au moment de Barbarossa, il faut restaurer l'efficacité du
personnel et de l'équipement et assurer l'entraînement : Rybalko
conduit les nouveaux blindés pour se faire une idée de leurs
capacités ; Katoukov, Rotmistrov et Kravchenko insistent sur
l'entraînement des conducteurs de chars. Il faut ensuite préparer
la mission donnée, ce qui repose sur un travail d'état-major.
Katoukov privilégie la décision collective ; Bogdanov se repose sur
son chef d'état-major ; Rotmistrov et Rybalko recueillent l'avis de
leurs subordonnés ; Lelyoushenko, Rybalko et Kravchenko décident
souvent de manière indépendante, laissant l'exécution à leur
état-major. La relation entre le commandant d'armée blindée et son
état-major est cruciale. Bogdanov remplace son premier chef
d'état-major avec lequel il ne s'entendait pas bien. Rybalko limoge
le sien pendant l'opération de Lvov à l'été 1944 parce qu'il n'a
pas su gérer le trafic de l'armée blindée. Les relations des chefs
d'armées blindées avec leurs hommes façonnent aussi leur style :
Katoukov, Rybalko et Lelyoushenko sont des meneurs. Katoukov et
Rotmistrov favorisent la décision collective, tandis que Bogdanov,
Rybalko et Kravchenko décident souvent seuls. Dans l'organisation
concrète des opérations, chaque commandant a également sa touche
particulière. Rotmistrov visite soigneusement le terrain ; Katoukov
et Lelyoushenko planifient soigneusement les routes d'approche ;
Rybalko répète le schéma d'attaque sur des cartes ou dans des bacs
à sable.
Vient enfin le contrôle de l'opération
elle-même. Rotmistrov, un des architectes majeurs de la structure de
l'arme blindée, plaide de bonne heure pour une force indépendante
pourvue de tout ce qui est nécessaire pour la rendre autonome.
Rybalko, au contraire, voudrait ne conserver que les tankistes pour
gagner en rapidité et en légèreté. Katoukov souhaite disposer de
médecins spécialisés dans les blessures infligées par les impacts
sur les chars. Durant la guerre, les pertes subies par les armées
blindées diminuent au fur et à mesure que les chefs gagnent en
expérience, tout comme leurs état-majors et leur subordonnés. Les
pertes les plus lourdes sont subies en 1943, lors des premières
opérations des armées blindées "nouveau modèle".
Rybalko, qui introduit souvent son armée pour percer le dispositif
ennemi au départ, n'est pas économe du sang des hommes, tout comme
Kravchenko qui lui est souvent placé en première ligne sans l'avoir
demandé. Katoukov, au contraire, nettoie souvent l'avant de sa
progression en utilisant les détachements avancés ou en menant des
raids. Bogdanov demande à son chef d'état-major de planifier les
feux de l'artillerie et de l'aviation pour protéger son armée
blindée. Sur 42 opérations majeures des armées blindées, 25
durent 20 jours, et 10 plus de 30 jours ! Les armées blindées
peuvent perdre jusqu'à 90% de leurs effectifs en blindés, dont 30%
irrécupérables.
Rybalko dispose du groupe de
commandement le plus étoffé, centralisant le commandement des
opérations à partir d'un poste d'observation. Lelyoushenko fait
l'inverse, ce qui entraîne parfois des difficultés pour le
localiser. Ce dernier, et Bogdanov, sont souvent au plus près de
l'action, tandis que Katoukov, par exemple, reçoit les rapports
radio dans son principal poste de commandement. Rotmistrov et Rybalko
accomplissent souvent des visites auprès de leurs subordonnés pour
suivre le cours des opérations. Chaque commandant a également sa
manière de tirer les enseignements des opérations passées pour les
appliquer à celles présentes. Rybalko, Lelyoushenko et Kravchenko
ont un sens du coup d'oeil très poussé. Katoukov pratique le
"wargame" avec son état-major pour déterminer les bonnes
solutions. Rotmistrov est celui qui met en oeuvre les tactiques les
plus originales. Deux des 6 généraux, Bodganov et Rybalko, font
preuve d'un style particulièrement impulsif, n'hésitant pas à
s'exposer au feu : ce sont les "Patton" de l'Armée Rouge.
Katoukov, Lelyoushenko et Kravchenko sont plutôt des planificateurs.
Quant à Rotmistrov, c'est un pur théoricien de l'armée blindée
qui ne perd d'ailleurs pas de vue sa carrière dans l'état-major des
forces blindées, dans lequel il atterrit à la fin de la guerre.
Ainsi, contrairement à l'idée
commune, le marxisme-léninisme a réussi à produire, dans le
domaine militaire, non pas des automates sans nom, mais des chefs
brillants. Les commandants d'armées blindées ont dû faire face à
une variété de situations et de défis auxquels ils ont répondu
jusqu'à la fin de la guerre. Paradoxe suprême que ce commandement
hyper centralisé de l'URSS qui donne une des flexibilités les plus
importantes au niveau opératif. Les armées blindées ont joué un
rôle considérable dans l'issue de la guerre à l'est et donc, de la
Seconde Guerre mondiale : elles achèvent leur route à Berlin, au
coeur d'une Allemagne nazie qui jugeait pourtant l'Armée Rouge comme
un "colosse sans tête".
C'est donc le principal mérite de
l'ouvrage de Richard Armstrong que de rendre hommage à ces
commandants d'armées blindées qui furent le moteur de la reconquête
de l'Armée Rouge d'une doctrine malmenée par Staline. La
comparaison de la conclusion du livre permet de dégager la variété
des personnalités et des styles de commandement. Quelques défauts
mineurs à souligner : peut-être une absence relative, dans
l'introduction, de considérations sur l'art opératif ; l'absence de
cartes de qualité et plus nombreuses (il y en a quelques-unes, mais
un peu sommaires) ; enfin, des biographies qui n'insistent
malheureusement pas trop sur le devenir des commandants d'armées
blindées après 1945, ce qui aurait été intéressant. Cependant,
cet ouvrage est incontournable pour ceux qui s'intéressent au
renouveau de l'Armée Rouge pendant la Grande Guerre Patriotique.