" Historicoblog (4): Cédric et Damien BELTRAME, Au nom du frère, Paris, Grasset, 2019, 195 p.

vendredi 9 août 2019

Cédric et Damien BELTRAME, Au nom du frère, Paris, Grasset, 2019, 195 p.

Le 23 mars 2018, le lieutenant-colonel Beltrame était tué par un djihadiste à l'issue d'une sanglante cavalcade qui s'achevait en prise d'otages dans le Super U de Trèbes. Ses deux frères, Cédric et Damien, ont longtemps hésite à écrire ce livre, comme ils l'expliquent dans l'introduction, mais ils ont tenu à le faire, non pas pour présenter Arnaud Beltrame comme un héros, mais comme un homme "toujours prêt" à ce qui l'attendait dans le cadre de son travail.

Le futur lieutenant-colonel était un inconditionnel du film des Inconnus, Les 3 frères, que j'apprécie particulièrement aussi à titre personnel. Cette anecdote liminaire achève de sortir le personnage d'un statut de "héros" dans lequel on voudrait l'enfermer. Arnaud Beltrame, qui est l'aîné, se montre très vite, au témoignage de ses frères, comme un partisan du non-renoncement, toujours présent, parfois autoritaire aussi.

La vocation militaire d'Arnaud Beltrame lui vient très tôt. C'est à la fois une passion et en même temps, celui-ci tient à faire preuve d'un très grand professionnalisme. La passion remonte à l'enfance, dans ses jeux avec ses frères, ses collections de figurines, les lectures de Raids (que je lisais moi-même adolescent, avant d'arrêter plus tard quand j'ai travaillé l'histoire militaire de manière professionnelle) ou de L'histoire de France en bandes dessinées, un classique que j'ai également parcouru plus jeune, par le cinéma, où il recherchait l'exactitude, tout en appréciant des films comme Platoon ou Patton, des classiques là encore, et même Saving Private Ryan. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir aimé davantage la vie que la mort.

Arnaud Beltrame était aussi un adepte de la randonnée ou des parcours en montagne, du GR20 en Corse au Mont Blanc. Une occasion d'aider, de soutenir un de ses frères parfois en difficulté. Corse par la famille de son père -dont un grand-père qui avait fait l'Indochine, et dont les récits nourrissent aussi la vocation-, Breton du côté de sa mère, Arnaud Beltrame n'a jamais rejeté le passé païen de la Bretagne en dépit de sa conversion à la religion catholique. D'ailleurs, c'était également un adepte du trash metal, en particulier des chansons à résonance guerrière. Preuve que le personnage ne s'enferme pas dans un stéréotype.

Dans le chapitre 6, les deux frères reviennent sur l'attentat raté du Thalys en 2015 pour expliquer qu'en dépit de sa formation au close-combat et d'une pratique du krav-maga (plus trop pratiqué au moment de sa mort), Arnaud Beltrame n'était pas dans une bonne position pour maîtriser son preneur d'otages. Il a tout de même essayé d'intervenir ce qui lui a coûté la vie. La vision géopolitique d'Arnaud Beltrame, décrite dans le chapitre suivant, montre aussi qu'il est plus que périlleux de l'enfermer dans une vision restreinte. La comparaison qu'il dresse entre l'immigration en France et son traitement et celle qu'il a observée à Singapour, où l'un de ses frères habite alors, en témoigne.

Arnaud Beltrame se convertit à la religion catholique sur le tard, et d'après ce qu'expliquent ses frères, aucunement dans un retour à la tradition. C'est plus l'idéal de fraternité qui l'attire dans le message du Christ. C'est d'ailleurs pourquoi il entre aussi dans la franc-maçonnerie. Sa première "planche" au sein de sa loge portera sur les Templiers : tout un symbole. Arnaud Beltrame avait d'ailleurs dans sa bibliothèque de nombreux ouvrages sur la conciliation entre religion catholique et franc-maçonnerie, la première conservant un discours très dur, à l'heure actuelle, encore, sur la seconde.

Bien qu'aficionado, également, de La Chute du faucon noir, Arnaud Beltrame ne s'est pas offert en martyre chrétien à Trèbes, tout comme Gordon et Shugart, d'ailleurs. Las, les médias se sont emparés de la religion catholique du lieutenant-colonel pour mettre en avant la notion de "sacrifice". Ridicule quand on pense que celui-ci devait se marier quelques mois plus tard. Mais il fallait aux médias un héros à mettre en parallèle de la victime de 2016, le père Hamel, égorgé à Saint-Etienne du Rouvray.

Je ne reviens pas sur le récit de cette journée dramatique pour eux que font les deux frères d'Arnaud Beltrame. J'en retiens toutefois cette pression insupportable des médias et les obscénités que l'on peut s'attendre malheureusement à trouver sur les réseaux sociaux - la question de l'égorgement du lieutenant-colonel par le djihadiste prenant le pas sur tout le reste, j'ai malheureusement encore pu le constater récemment sur la page Facebook de mon blog dans un commentaire. Comme le confirme l'instruction du dossier et le témoignage des deux frères, la blessure à la gorge a été infligée lors d'un combat. Point final.

En conclusion, ce livre atteint l'objectif qu'il s'était défini au départ : présenter Arnaud Beltrame comme un homme, et non comme un héros à imiter. En témoigne le dernier chapitre où la relation très compliquée avec le père des trois frères montre combien les choses sont complexes. Personnellement, j'ai été moi-même menacé de mort par des Français de l'Etat islamique, ce qui m'a valu bien des déboires. A la lecture de ce florilège sur Arnaud Beltrame, je n'en tire pas un exemple à suivre, mais un portrait sans concession d'un gendarme, d'un militaire, qui au final a su "se tenir prêt" quand les circonstances l'ont exigé, qui était l'exact inverse de cette phrase prêtée à Khalid ibn al-Walid, général des premières conquêtes islamiques, à son ennemi perse : "J'amène des hommes qui aiment la mort autant que vous aimez la vie".

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