" Historicoblog (4): Marjolaine BOUTET et Philippe NIVET, La bataille de la Somme. L'hécatombe oubliée 1er juillet-18 novembre 1916, Paris, Tallandier, 2016, 270 p.

jeudi 4 janvier 2018

Marjolaine BOUTET et Philippe NIVET, La bataille de la Somme. L'hécatombe oubliée 1er juillet-18 novembre 1916, Paris, Tallandier, 2016, 270 p.

Comparée à Verdun, la bataille de la Somme reste relativement méconnue du public français. Il faut dire que la bataille a été essentiellement menée par les Britanniques et leurs alliés des dominions : on se rappelle du chiffre de 20 000 morts anglais le premier jour de la bataille, terrible en soi. Les deux historiens proposent donc, à partir, surtout de l'historiographie anglo-saxonne, une synthèse "d'histoire totale" sur la bataille de la Somme, qui en aborde tous les aspects. Synthèse assez réussie, me semble-t-il. Un regret peut-être, qu'il n'y ait pas d'illustrations hormis les cartes.

L'offensive de la Somme est le projet de Joffre, né dès la conférence de Chantilly en décembre 1915, mais mûri dans les mois suivants. Au départ l'offensive doit être essentiellement française, mais la bataille de Verdun change tout : ce sont les Britanniques qui fourniront le gros de l'effort. Plus de 50 divisions au total, et de nombreux membres des dominions, Australiens, Néo-Zélandais, Canadiens... l'effort logistique, côté allié, est impressionnant. En face, les Allemands ont bâti un système défensif solide, avec villages fortifiés et défenses enterrées qui feront l'admiration des assaillants quand ils s'en empareront.

Le 24 juin commence le plus puissant bombardement de l'histoire, qui dure une semaine, sans pour autant entamer sérieusement les défenses allemandes. L'infanterie anglaise, encore largement composée de volontaires malgré le début de la conscription, monte à l'assaut sans être vraiment coordonnée avec le barrage roulant d'artillerie et l'appui de l'aviation. Faute de quoi les rares succès ne peuvent être exploités, avec de très lourdes pertes à la clé. Les Français en revanche, plus expérimentés, coordonnent beaucoup mieux leurs différentes armes ce qui explique des progrès plus francs et des pertes moins sévères. La bataille se transforme progressivement, comme à Verdun, en guerre d'usure, les Britanniques continuant d'attaquer, les Allemands lançant des contre-attaques et essayant de remettre de l'ordre dans leurs lignes, parfois désorganisées. Les Anglais lancent des offensives jusqu'en novembre, utilisant, pour la première fois, en septembre 1916, des chars. Au final, le front s'est déplacé, mais l'offensive n'a pas eu le résultat décisif escompté. Ludendorff et Hindenburg, qui ont pris la tête de l'armée allemande pendant la bataille, vont organiser le repli de l'armée allemande vers de meilleures positions défensives.

La bataille de la Somme témoigne du niveau de la "guerre industrielle" atteint en 1916. Les généraux, comme Haig, le commandant anglais, n'ont pas mesuré l'impact de la dimension logistique et les difficultés de transport : ils s'en tiennent à l'assaut, vu comme "rite de passage", quelles que soient les pertes. L'infanterie britannique qui participe à l'offensive est inexpérimentée ; les services de renseignement britanniques n'ont pas brillé par leur efficacité en amont. En revanche, les Britanniques, comme les Français, misent sur leur artillerie, dont la précision reste douteuse. Les gaz de combat, phosgène et lacrymogène, sont employés. L'infanterie britannique sera toutefois décimée par les mitrailleuses allemandes. Au-dessus de la Somme, les Français appliquent dans les airs les leçons de Verdun, notamment pour la coordination entre avions d'observation et chasse, et l'engagement de formations plus vastes. Les chars, en raison du secret de leur emploi, n'ont pas eu l'effet escompté. Leur impact psychologique sur les troupes allemandes toutefois, comme celui de l'aviation, est important.

Plus de 4 millions d'hommes ont participé à la bataille, plus d'un sur trois compte parmi les pertes. L'armée britannique est très diverse : remplie de tensions politiques aussi, puisque des Irlandais des deux bords (unioniste et indépendandiste) combattent sur la Somme. Les troupes des dominions, comme ceux de Terre-Neuve et les Sud-Africains, paieront parfois un lourd tribut. On trouve même des engagés volontaires américains. Les Français contribuent aussi à l'offensive, avec des troupes coloniales, qui ne tiennent pas toutefois un rôle majeur. Les Allemands, en infériorité numérique, vont de plus en plus chercher à développer l'autonomie des petites unités, capables de prendre des initiatives en l'absence d'ordres du commandement : les Strosstruppen ne sont pas loin, d'ailleurs immédiatement mythifiées, on pense à Ernst Jünger. Les soldats témoignent des bombardements, des intempéries, de l'impossibilité de se déplacer de jour avec l'observation aérienne. Côté français, on note au moins un refus collectif de revenir en première ligne, dû à des promesses non tenues par les officiers. La camaraderie semble plus jouer que le débat autour de contrainte et consentement ; certains soldats trouvent un réconfort dans la religion, d'autre dans une esthétique de la guerre. Les blessures sont essentiellement provoquées par l'artillerie. Les soins sont mieux organisés, avec récupération sur le champ de bataille et système de tri des blessés en fonction de l'état. Mais le champ de bataille reste jonché de corps et de matériel ; parfois les cadavres servent d'obstacles.

A l'arrière, côté allié, la présence importante de troupes britanniques dynamise le commerce local, mais provoque des problèmes de ravitaillement pour les civils. Les villes et villages accueillent les blessés, et les prisonniers allemands. L'artillerie allemande frappe l'arrière des positions alliées, entraînant des pertes. Dans les territoires occupés, l'occupation "apaisée" est un peu tendue par l'approche de la bataille. Le bombardement préparatoire allié entraîne d'importantes destructions ; à Péronne, la population évacue, l'accueil des réfugiés plus au nord ne se déroulant pas toujours très bien. Les destructions sont considérables, aggravées par le repli allemand du début de 2017, avec une politique systématique de "terre brûlée".

La mémoire de la bataille passe d'abord par le cinéma. L'armée britannique fait tourner La bataille de la Somme, qui est un vrai succès en salles. Les Allemands, eux aussi, consacrent un film à la bataille pour leur propagande. Des oeuvres d'art sont aussi réalisées. En France, la bataille de la Somme est largement éclipsée par Verdun. En Allemagne, en dépit de la participation d'écrivains ou d'artistes (Jünger, Dix), la bataille de la Somme ne connaît pas non plus une postérité affirmée. Ce sont les Britanniques qui entretiennent la mémoire du conflit : elle a aussi inspiré des oeuvres littéraires, comme le Seigneur des Anneaux de Tolkien qui était dans les tranchées. De nombreux cimetières sont entretenus ; les touristes viennent essentiellement du monde anglo-saxon. Côté français, la création de l'Historial de Péronne marque aussi un tournant.

La bataille de la Somme n'a pas emporté la décision, ce qui pèse sur le moral des soldats et des civils, dans un contexte morose -chute de la Roumanie. Elle a été très coûteuse en vies humaines, avec en tout plus d'un million de pertes dans les deux camps. Les Allemands, en difficulté face à la bataille du matériel, lancent des négociations qui échouent, ce qui les poussent en retour à lancer la guerre sous-marine à outrance, avec le résultat que l'on sait. Joffre est remplacé par Nivelle. La bataille montre l'absence de coordination entre alliés ; l'armée britannique se professionnalise, elle, au prix du sang. Sur le plan militaire, elle conforte les Français dans la valeur de la défense ; elle pousse les Allemands vers les tactiques autonomes de petites unités ; les Anglais apprennent à mieux coordonner leurs armes, à préparer logistiquement les batailles pour économiser les pertes, et à mieux utiliser les chars, en commençant la réflexion sur les tactiques de pénétration. Tout cela préfigure largement la Seconde Guerre mondiale.

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