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dimanche 20 mai 2018

Gilles KEPEL et Antoine JARDIN, Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français, Folio Actuel 169, Paris, Gallimard, 2017, 389 p.

Je dois confesser que je n'avais jamais lu d'ouvrage de Gilles Kepel avant celui-ci. Après tout, cela ne fait qu'un peu moins de 5 ans que je me suis mis à étudier le conflit syrien, l'Etat islamique et les autres acteurs de la guerre en Syrie et en Irak. Plongé dans mon travail à la source (les productions des acteurs de ces conflits), et même si je lis aussi beaucoup d'articles et d'ouvrages pour écrire ou pour alimenter ma réflexion, je n'ai parfois pas le temps ou l'envie de faire le compte-rendu de ces derniers sur mon blog. C'est après une seconde lecture de Terreur dans l'Hexagone que je m'y suis décidé pour cet ouvrage.

En réalité, ce livre n'est pas celui de Gilles Kepel à proprement parler, puisqu'y ont contribué Antoine Jardin mais aussi Hugo Micheron, comme cela est mentionné dans les appendices à la fin du livre. L'ouvrage sort d'ailleurs peu de temps après les attentats du 13 novembre 2015 : le texte permet de dire qu'il en a tenu compte, mais peut-être sans avoir encore le recul nécessaire (une version mis à jour serait peut-être bienvenue).

Nicolas WERTH, La terreur et le désarroi. Staline et son système, Tempus 160, Paris, Perrin, 2007, 614 p.

Compilation d'articles de Nicolas Werth parus dans des ouvrages collectifs, des revues spécialisées ou L'Histoire. 19 en tout. L'auteur, spécialiste de l'URSS sous Staline, constitue ce recueil autour de l'idée de la brutalisation des rapports politiques et sociaux, inédite selon lui sous ce régime. L'idée qui sous-tend l'ensemble, à propos de la violence d'Etat, est que celle-ci n'est pas seulement idéologique, mais qu'elle repose sur le constat que la domination exercée par le pouvoir est fragile, face aux résistances de la société et à un encadrement pas toujours aux ordres. Les répressions s'enchaînent car elles constituent l'unique réponse aux difficultés rencontrées. L'historien choisit 5 moments clés selon lui du processus : la période 1914-1921, où les bases sont jetées ; la période 1930-1933 ; la période des grandes purges de 1937-1938 ; les années suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui constitue en quelque sorte un "assouplissement" ; et la période 1953-1956 après la mort de Staline.

Le livre, bien que restant une compilation, est très abordable pour le grand public -ce qui était sans doute l'objectif- et pose bien aussi les débats de l'historiographie à l'époque de la parution. Il offre un bon aperçu sur son sujet depuis l'ouverture des archives soviétiques, en particulier. Toutefois on ne peut s'empêcher de relever certaines redites entre les différents articles. Bien que Nicolas Werth se soit démarqué du Livre noir du communisme, auquel il a contribué en son temps, et des positions caricaturales d'un Stéphane Courtois, et qu'il se penche sur l'histoire sociale, tout en cherchant à dépasser l'opposition entre l'école totalitaire et l'école révisionniste, on ne peut s'empêcher de penser que le thème de la violence d'Etat, à lui seul, ne constitue pas ce qu'était l'URSS sous Staline. Une lecture intéressante mais à bien replacer dans son contexte et sa démarche d'écriture, tout en la complétant par la découverte d'autres approches.

mardi 1 mai 2018

Fred GOLDSTEIN, L'Irgoun, Paris, France-Empire, 1980, 313 p.

Fred Goldstein, né en 1922 et mort en 1974, réfugié à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale, est affecté à la Commission Internationale des Crimes de Guerre, où il prépare les dossiers sur les persécutions contre les Juifs utilisés lors du procès de Nuremberg. Lors de la révolte de l'Irgoun, il s'enrôle dans l'organisation et s'installe en France, où il joue un rôle important dans l'action politique et financière du mouvement. Grand reporter à L'Aurore, commentateur des journaux parlés à Europe 1, il part en 1970 à Jérusalem où il meurt d'une crise cardiaque quatre ans plus tard. Son histoire de l'Irgoun s'arrête donc, brutalement, en 1945.

Goldstein retrace en fait l'historique des organisations nationalistes juives depuis le XIXème siècle, dans leurs différentes nuances, et leurs affrontements également. Une place importante est accordée à Jabotinsky, le fondateur de l'Irgoun. Sur les affrontements des années 20 et 30 en Palestine, Goldstein est parfois parti pris, notamment dans la vision des Arabes ou du grand mufti de Jérusalem. Avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler, les tensions se crispent, avec les Arabes mais aussi avec les Anglais. Pourtant les Juifs restent profondément divisés, et ce même si l'expérience militaire de ce qui s'apparente à une véritable guérilla sera précieuse au moment de la naissance d'Israël en 1948. Pendant la Seconde Guerre mondique, les Juifs de Palestine se rangent toutefois du côté allié, malgré le lourd contentieux avec les Britanniques, à l'exception du groupe Stern, qui est impitoyablement traqué. Menahem Begin prend la tête de l'Irgoun, après la mort de Jabotinsky ; Goldstein l'a côtoyé, ce qui explique sa préface dans le livre.

Au final, un témoignage d'acteur engagé, daté sur certains points, mais qui offre un aperçu original des débuts de l'expérience militaire israëlienne.

vendredi 27 avril 2018

Légionnaires, auxiliaires et fédérés sous le Bas-Empire romain, Histoire vivante, Paris, Errance, 2009, 112 p.

Livre datant de presque dix ans déjà. Il est signé par deux directeurs de groupes de reconstitution,  Alain Alexandre et François Gilbert. La difficulté était déjà de rassembler des groupes de reconstitution sur le Bas-Empire, qui ne sont pas nombreux, et de trouver le matériel adéquat. L'introduction souligne à quel point les clichés collent encore à la représentation du soldat romain, d'autant que le Bas-Empire n'est pas la période la mieux connue, la plus "vulgarisée" -les auteurs préfèrent d'ailleurs ce nom à celui d'Antiquité Tardive préférée par la recherche désormais. C'est là que le bât blesse un peu : si les auteurs sont très férus de la reconstitution, et le font avec sérieux, ils sont peut-être un peu déconnectés des orientations (à l'époque) de l'historiographie. Si les textes fournissent des informations, c'est surtout l'archéologie qui autorise la reconstitution, épaulée par les représentations survivantes et d'autres documents exceptionnels comme les tuniques d'Egypte.

Plus que la contextualisation, ce sont donc bien les clichés et le commentaire de l'équipement qui retiennent l'attention. L'étude commence avec un légionnaire de la Legio III Italica Antoniniana de la campagne contre les Alamans, en 213 ap. J.-C., pour s'arrêter avec un archer de l'armée d'Arménie de la guerre contre les Perses en 502 ap. J.-C. . Le livre dépasse donc la fin de l'Empire romain d'Occident pour s'intéresser aussi à l'Empire romain d'Orient, bientôt byzantin. Des encadrés bien illustrés viennent parfois appuyer les descriptions : celui sur la tunique (p.38-39), la plumbata (p.52-53), le thoracomachus (p.60-61). Toutes les armes sont traitées, y compris la marine. Le livre inclut à la fin la reproduction des emblèmes de la fameuse Notitia Dignitatum.

S'appuyant sur une bibliographie relativement classique -ce qui explique le décalage avec l'historiographie de l'époque, sans doute-, l'ouvrage peut prétendre figurer dans la bibliothèque de n'importe quel passionné de l'Antiquité Tardive, ne serait-ce que pour l'aspect reconstitution.

dimanche 22 avril 2018

Thomas SNEGAROFF, Hillary et Bill Clinton. L'obsession du pouvoir, Texto, Paris, Tallandier, 2016, 397 p.

Réédition actualisée en format poche d'un ouvrage initialement paru en 2014, cette version s'arrête quelques mois avant le résultat de la présidentielle américaine, qui a vu la défaite d'Hillary Clinton et la victoire de Donald Trump. La lecture n'en est donc que plus intéressante.

Thomas Snégaroff, historien de formation, journaliste, est spécialiste des Etats-Unis. L'ouvrage m'incline à penser que l'auteur fait oeuvre de vulgarisation et rend accessible au grand public français l'historiographie la plus récente, notamment anglo-saxonne. En effet, pour 375 pages de texte, on ne compte que 10 pages de notes et 2 de bibliographie, ce qui est peu. Thomas Snégaroff synthétise en gros environ 40 ouvrages pour décrire le couple Clinton. Il faut reconnaître que c'est bien mené.

Jamais un tel couple n'a marqué l'histoire de la présidence des Etats-Unis. A Bill Clinton, la chaleur humaine, à Hillary Clinton, le calcul froid et politique. Des perceptions finalement éloignées de la réalité, mais qui posent la question de l'inversion des valeurs dans un couple formé après la Seconde Guerre mondiale, et qui incarnerait une nouvelle génération d'Américains. C'est le fonctionnement du couple que Thomas Snégaroff tente de décortique dans le livre.

Bill et Hillary Clinton viennent de milieux sociaux différents, leur enfance et leur adolescence sont éloignées l'une de l'autre. Il y a pourtant des éléments qui les rapprochent. Leur rencontre met en place une véritable organisation pour la conquête du pouvoir : le fameux "plan de vingt ans" qui donne son titre à l'un des chapitres du livre. Et le pari est presque tenu, puisqu'après bien des péripéties, et des déconvenues aussi, Bill Clinton est élu président des Etats-Unis en 1992. Malgré ses frasques sexuelles qui alimentent déjà la presse. Pendant les deux mandats de Bill Clinton, puisqu'il est réélu quatre ans plus tard, Hillary commence à penser à sa propre destinée en tant que présidente. Vient l'affaire Lewinsky, qui constitue une épreuve particulièrement douloureuse, mais dont le couple sort malgré tout, parce que chacun a besoin de l'autre pour servir ses ambitions. Hillary est élue sénatrice de l'Etat de New York. Elle devra toutefois attendre 2016 pour se présenter à l'élection présidentielle. Entretemps, secrétaire d'Etat de Barack Obama, elle aura vécu un moment difficile avec l'attaque du consulat américain à Benghazi en 2012 et la mort de l'ambassadeur américain. Néanmoins, elle annonce sa candidature à l'élection présidentielle, partant avec de bonnes chances de succès. Le résultat montre que malgré son expérience, et un certain talent, elle n'a pas réussi à emporter suffisamment l'adhésion, parce que la dynamique du couple a joué dans les deux sens.

Si les spécialistes du sujet n'apprendront sans doute pas grand chose à la lecture de cet ouvrage, les néophytes comme moi apprécieront de disposer d'une synthèse facilement accessible, véritablement concentrée sur la dimension personnelle et politique du couple Clinton. Il ne faut pas chercher autre chose dans ce livre.

DSI n°134 (mars-avril 2018)

Je n'ai pas le temps de lire autant cette revue que je le voudrais, néanmoins j'ai pris le dernier numéro et j'y note :

- l'article sur l'aviation du Qatar, très intéressant sur la façon dont le petit émirat cherche à se doter d'une aviation pléthorique, auprès de plusieurs sources, sans avoir les moyens de l'entretenir.

- l'article sur la Garde Républicaine irakienne d'Adrien Fontanellaz, dont on retrouvera une version beaucoup plus longue et étoffée, écrite il y a déjà quelques temps, sur son blog Militum Historia.

- le portrait des forces aériennes espagnoles et portugaises.

- l'article sur l'obusier automoteur AS90 britannique.

Richard HOUGH, La mutinerie du cuirassé Potemkine, Le livre de poche, Paris, Robert Laffont, 1967, 255 p.

Un des rares ouvrages consacrés à la mutinerie du cuirassé Potemkine, datant de 1960, donc quelque peu daté, traduit en français dans cette édition sept ans plus tard. Il a été réédité il y a quelques années chez Tallandier (2011). Hough écrit à une époque où la légende de l'événement est à la fois exploitée par les Soviétiques et par les Russes émigrés. Difficile, donc, de dresser l'histoire d'un tel événement.

La mutinerie du Potemkine prend place dans le contexte de la révolution de 1905 et suite à l'écrasante défaite de la marine russe face au Japon. Le cuirassé part pour des exercices de tir en mer Noire ; si le commandant est plutôt débonnaire, ce n'est pas le cas de son second, très strict, alors que l'équipage compte un militant marxiste, Matouchenko, qui tente de prêcher à ses camarades.

La mutinerie démarre suite à problème de viande avariée. Le commandant tergiverse alors que son second est partisan des mesures les plus dures pour prévenir toute mutinerie. C'est parce qu'il menace de fusiller les mutins que le second provoque la mutinerie : il est tué dans l'échauffourée, puis les matelots exécutent plusieurs officiers, dont le commandant, mais pas tous, avant de prendre le contrôle, également du torpilleur 267 qui navigue de concert avec le Potemkine.

Pour éviter le reste de la flotte, le Potemkine gagne le port d'Odessa, où des cellules révolutionnaires entretiennent l'agitation. Mais les marins n'arrivent pas à rallier les soldats et les cosaques qui vont devenir les instruments de la répression. Constantin Feldmann, l'étudiant qui dirige la révolution à Odessa, s'aperçoit vite que les marins ne comptent pas s'engager pour faire basculer la ville, attendant d'autres bâtiments de la flotte dont les équipages devraient, selon eux, se mutiner aussi. Des heurts ont lieu dans Odessa, même si la scène de l'escalier, mise en scène de manière célèbre par Eisenstein, ne s'est probablement jamais déroulée -Hough est d'ailleurs encore prisonnier de cette vision.

Matouchenko constate que le reste de la flotte ne vient pas. Les marins ont obtenu le droit d'inhumer à terre le seul marin tué pendant la mutinerie, mais le cortège est l'occasion d'une véritable embuscade. Le gouverneur Khokanov suscite un mouvement antisémite, qui tourne au pogrom, pour détourner la colère de la population. La presse étrangère couvre l'événement, ce qui lui donne une envergure internationale. Feldmann obtient que le Potemkine tire finalement quelques obus sur la ville, en guise d'avertissement, mais sans grand effet.

Deux escadrons de la flotte de la mer Noire arrivent finalement devant Odessa : le Potemkine va à leur rencontre, et les navires refusent d'ouvrir le feu ; l'un d'entre eux, le cuirassé Georges le Victorieux, rejoint même les mutins. Mais Feldmann, qui monte à bord, constate que l'équipage est davantage effrayé que révolutionnaire. Une nouvelle délégation menée par le docteur Golenko, survivant de la mutinerie originelle, persuade l'équipage du cuirassé que la mutinerie est condamnée à l'échec. Isolé, le Potemkine décide de mettre le cap sur la Roumanie. Là, après un appel au monde entier, les mutins sont contraints à la reddition. Certains choisissent de rester en Roumanie, d'autres retournent en Russie. Le cuirassé, coulé par les mutins, est  rendu à la Russie et renfloué. Il sera détruit par ses officiers à Sébastopol en 1919 pour ne pas être pris par les bolcheviks. Feldmann s'échappe de sa prison en Russie, gagne l'Autriche, et publie le premier livre sur l'événement. Matouchenko, qui a quitté la Roumanie et a rejoint la Russie et les milieux anarcho-syndicalistes d'Odessa, est capturé et pendu. Certains mutins s'exilent au Royaume-Uni ou en Amérique du Nord, certains reviennent ensuite en Russie après la révolution de février 1917.

Malgré son âge, un livre assurément à lire pour qui s'intéresse à l'événement, même si l'on cherchera des études plus récentes.

vendredi 6 avril 2018

Frédéric GOUT, Libérez Tombouctou ! Journal de guerre au Mali, Témoignage, Paris, Tallandier, 2015, 256 p,

En 2015, Tallandier proposait à travers ce livre le témoignage du colonel Gout, commandant le 5ème régiment d'hélicoptères de combat (RHC), qui constitue en 2013 le Groupement Aéromobile (GAM) de l'opération Serval, conseillé ici par le journaliste Jacques Duplessy.

Le colonel Gout est mobilisé pour participer à Serval alors que les djihadistes ont mortellement blessé le commandant Damien Boiteux, du 4ème régiment d'hélicoptères des forces spéciales (RHFS) qui opérait sur Gazelle. En un temps record, il faut préparer l'effectif, récupérer les hélicoptères engagés ailleurs (les Tigre notamment), solliciter le transport aérien stratégique, choisir les officiers... en 4 jours.

Arrivés à Bamako le 16 janvier 2013, les premiers éléments du GAM doivent plus ou moins se débrouiller quant à leur installation, alors que le colonel Gout doit s'occuper des visites officielles et autres problèmes logistiques. Par ailleurs le GAM est éclaté, les Tigre opérant au départ depuis Ouagadougou, ce qui impose des contraintes. Cinq jours plus tard, le GAM se déplace vers le nord-est, vers Sévaré, à côté de Mopti. L'adversaire est encore mal appréhendé car il reste assez évasif.

Le GAM participe à la reconquête de Tombouctou. Le colonel Gout a même l'occasion de visiter la maison de René Caillié, explorateur français installé dans la ville. La difficulté pour le GAM est que les différents axes de progression des troupes au sol nécessitent un appui aéromobile que, faute d'effectifs suffisants, le GAM ne peut pas forcément assumer. Le GAM continue de recevoir des visites officielles, comme celle du chef d'état-major des armées.

Le GAM se déplace ensuite vers l'est, et Gao. Le climat entraîne parfois une surchauffe du matériel, quand ce n'est pas un général qui trouve que les tenues portées par les mécaniciens sont trop décontractées... les premiers engagements ne surviennent qu'à partir du 9 février, quand le GAM engage une colonne de pick-up ayant franchi le Niger à l'ouest de Gao. La coopération interarmes est favorisée par le fait que les officiers chefs de corps se connaissent souvent pour avoir fait leur formation ensemble ; le colonel Gout collabore aussi avec l'armée de l'air et des Belges. L'officier ne cache pas les difficultés, par exemple avec son chef de la logistique dont il est obligé de se séparer, ou cet incident de tir pendant un nettoyage d'arme pendant lequel un soldat tire une rafale de cartouches. Le 14 février, un légionnaire français est tué dans l'Adrar des Ifoghas, où la résistance se durcit. Le GAM s'installe alors pour partie à Tessalit.

Le 20 février, un hélicoptère Tigre en patrouille est criblé de balles par des combattants bien camouflés à ras du sol qui font uniquement usage de fusils d'assaut. Les tactiques de vol sont donc modifiées en conséquence. Le GAM manque d'hélicoptères de transport pour effectuer des posers aéromobiles conséquents, toutefois il assure les évacuations sanitaires, y compris pour les partenaires comme les Tchadiens, qui subissent des pertes parfois conséquentes lors d'embuscades dans l'Adrar des Ifoghas. Les conditions climatiques sont éprouvantes. Les djihadistes commencent à utiliser des IED, mais aussi des mortiers, à côté des technicals. Les hélicoptères doivent intervenir pour neutraliser les positions fortifiées à l'entrée des grottes. Ils évacuent un prisonnier français capturé par leurs collègues fantassins. Le 3 mars, c'est le corps d'un soldat du 1er RCP qui est ramené. Un autre soldat français est tué le lendemain.

Le colonel doit gérer l'attribution des décorations, mais aussi les cas d'insolation qui frappent parfois ses hommes. Les opérations continuent dans l'Adrar des Ifoghas. Le 16 mars, un AMX-10 du 1er RIMa saute sur un IED : un tué, 3 brûlés graves. L'aéroport de Gao est bombardé à la roquette. Le GAM transfère encore des prisonniers, parfois étrangers, venus du Maghreb. Avant de quitter le théâtre et de partir avec ses hommes en sas de "décompression" à Chypre, le colonel Gout reçoit une mitrailleuse PKM prise à l'ennemi du commandant du 92ème RI, qui dirige le Groupement Tactique Inter Armes 2 au Mali.

Le départ se fait sur fond de crash d'un hélicoptère Mi-24 de l'armée malienne. A Chypre, les soldats peuvent souffler, même si l'accueil n'est parfois pas à la hauteur, les responsables donnant parfois un peu trop de zèle pour que les soldats engagés au Mali soient le moins "visibles" possible dans l'île... après le débriefing psychologique, l'unité regagne la France le 17 avril. Le colonel Gout quitte le commandement du 5ème RHC en juillet 2013 pour assurer d'autres fonctions.

L'intérêt du témoignage est probablement d'offrir le point de vue d'un officier chef de corps, qui ne s'intéresse pas forcément à la description des combats, mais à son rôle de chef d'unité et aux différentes exigences que celui-ci impose. Le récit permet donc de prendre un peu de hauteur et de mieux comprendre aussi pourquoi les hélicoptères sont un outil indispensable sur ce genre de théâtre et pour ce type d'opérations.


vendredi 30 mars 2018

Romain MIELCAREK, Marchands d'armes. Enquête sur un business français, Au fait, Paris, Tallandier, 2017, 111 p.

L'industrie d'armement française ne s'est jamais aussi bien portée qu'aujourd'hui. C'est que la France reste une des principales exportatrices d'armement dans le monde (dans le top 5), sans parler des commandes nationales qui choisissent prioritairement des fabricants français. Pour autant, peut-on parler d'un complexe militaro-industriel à la française, pour reprendre les termes d'Eisenhower ? Les 160 000 personnes qui dépendant en France du secteur de l'armement bénéficient-elles de l'effort des militaires, diplomates, ministres, parlementaires, commerciaux qui "vendent" le commerce des armes à l'étranger, quite à faire du lobbying à l'excès ? Telles sont les questions auxquelles tente de répondre ce petit opuscule, d'ailleurs illustré par des dessins de circonstance comme celui visible sur la couverture ci-contre, inspiré du fameux film Lord of War, que l'auteur évoque dès l'introduction.

Faire parler les personnes engagées dans le secteur de l'industrie de l'armement n'est pas chose facile. Romain Mielcarek s'y est pourtant essayé, en fréquentant les principaux salons de l'armement français. C'est que la vente d'armes à l'étranger est, tout de même, très encadrée par l'Etat. Quand bien même les justifications à pratiquer ce commerce, chez ceux qui en font partie, sont souvent les mêmes. C'est aussi que le secteur fait vivre beaucoup de monde, et n'a jamais été aussi florissant. Depuis 1948, le ministère français s'intitule "ministère de défense" même si les documents officiels continuent pendant encore longtemps de parler d'industrie d'armement...

L'Etat soutient le maillage de PME du secteur de la défense, indispensables à côté des grosses structures. Lesquelles, DNCS, Nexter, Thales, sont souvent les héritières des anciennes fabriques d'armes royales. En France, le choix a été fait de conserver une puissante industrie d'armement, pour ne pas dépendre des livraisons étrangères et des pressions qui pourraient ainsi s'exercer sur notre défense. Mais comme les forces nationales ne peuvent à elles seules faire tourner l'industrie à plein régime, il faut exporter. C'est un choix qui pour l'instant n'est pas remis en cause par le pouvoir politique. L'industrie fait tourner l'économie de nombre de régions et de villes françaises ; certains élus y sont très attachés, pour des raisons économiques, et défendent donc les ventes d'armement, y compris en accompagnant les délégations officielles au moment de la signature des contrats. Mais certains spécialistes s'interrogent sur les performances de cette industrie, très soutenue, dont les dividendes iraient davantage aux groupes eux-mêmes qu'à l'économie locale.

Ce soutien de nombreux acteurs aux exportations d'armement pose question lorsque les armes sont vendues à des pays comme l'Egypte, qui malgré sa lutte contre la branche au Sinaï de l'EI, vit sous la férule du maréchal Sissi, ou de l'Arabie Saoudite, engagée dans une très dure campagne au Yémen. Le discours diplomatique est aussi de dire que les choix d'exportations sont faits pour appuyer la politique française, voire rendre dépendants certains pays sur le plan de l'armement ; toutefois les contre-exemples abondent de pays n'ayant tenu aucun compte de la place de la France (Libye ; Irak). Parfois, la France fait l'impasse sur les exportations, sacrifiant aux exigences diplomatiques, comme avec le marché des BPC Mistral vendus initialement à la Russie, puis décommandés.

La discrétion qui entoure le commerce des armes est aussi liée, probablement, aux nombreuses affaires de corruption qui les entourent, souvent liées à la sphère politique. On pense au scandale de Karachi, à l'affaire des frégates de Taïwan, pour ne pas nommer la Libye et l'ancien président Sarkozy. La profession d'intermédiaire jouée par certains dans ces affaires de commissions et rétrocommissions n'a rien d'illégal, elle n'est tout simplement pas encadrée. Les entreprises manoeuvrent parfois pour contourner les embargos, en changeant la classification du matériel. Les ventes d'armes légères opérées de manière clandestine pour soutenir des acteurs non étatiques restent également très opaques. Les industries elle-mêmes se parent désormais de département chargés de traiter des questions éthiques, mais les réponses sont souvent les mêmes que lors des interviews obtenues par l'auteur dans les salons...

L'Etat contribue aussi à nourrir l'industrie d'armement nationale. L'armée française est équipée des matériels les plus modernes, comme le char Leclerc. La France a dépensé 16,9 milliards d'euros pour ses forces armées rien qu'en 2016. La Direction Générale de l'Armement planifie l'acquisition des nouveaux matériels : mais les discussions son parfois compliquées avec les entreprises, et les militaires, car les besoins ne sont pas les mêmes... la France soutient son industrie d'armement car elle est une garantie d'indépendance. Mais d'aucuns jugent que l'industrie pousse à certaines opérations pour remplir les carnets de commande. On note toutefois la tendance, dans la décennie 2010, à se tourner vers l'exportation et moins vers les commandes nationales. De nombreux officiers supérieurs et généraux se reconvertissent d'ailleurs dans l'industrie d'armement après la fin de leur carrière.

Romain Mielcarek conclut sur l'idée que la France, par ses ambitions géopolitiques, a besoin d'une industrie d'armement autonome capable d'équiper des forces armées souvent projetées sur des théâtres extérieurs. L'absence de véritable intérêt public sur cette question empêche sans doute les dérives déjà contestées de cesser. C'est pour maintenir l'indépendance de sa défense que la France est devenue dépendante de son industrie d'armement, laquelle à son tour est de plus en plus dépendante de ses exportations, ce qui fait de la France un des principaux marchands d'armes dans le monde. L'ouvrage s'achève par un glossaire sur les principaux groupes d'armement français et des graphiques et cartes récapitulatifs sur le commerce des armes.

dimanche 25 mars 2018

David R. STONE, The Russian Army in the Great War. The Eastern Front 1914-1917, University Press of Kansas, 2015, 359 p.

Un ouvrage que j'avais déjà fiché sur le blog précédent (disparu depuis près d'un an déjà...). David R. Stone, professeur à l'université d'Etat du Kansas, est l'un des spécialistes américains des forces armées soviétiques, auxquelles il a consacré plusieurs ouvrages.

Ici, il s'attaque à un sujet peu traité, même en anglais : la dimension militaire de la participation russe à la Première Guerre mondiale, jusqu'en 1917. Son propos est de replacer l'expérience russe dans son contexte : si le pays a des caractéristiques particulières qui expliquent l'effondrement de 1917, il n'est que le premier à subir ce sort... le vécu sur le front et à l'arrière partage de fait beaucoup moins de différences que de points communs avec celui des autres puissances en guerre. Pour Stone, en revanche, la Russie, contrairement aux autres pays, n'a pas su réorganiser sa société pour l'effort de guerre, intégrer l'Etat et l'entreprise privée dans un effort cohérent. En outre, le contexte importe beaucoup : à l'est, les 18 premiers mois de la guerre connaissent un rythme soutenu. Les Russes essaient d'emporter la décision dès les premiers mois ; à partir de l'automne 1914, ce sont les Allemands qui sont dans ce rôle, avant de retourner leurs efforts à l'ouest en 1916 et de viser l'économie des forces à l'est. La guerre commence alors que la Russie est dans une dynamique de réarmement et de construction de voies de chemins de fer sans précédent. L'erreur commune est de relire la dimension militaire de la contribution russe à la Grande Guerre au prisme de ce qui s'est passé à partir de 1917. Stone l'évite, et présente une synthèse bien étayée, et surtout à jour : elle dépasse ainsi les travaux de Norman Stone et Bruce Lincoln, écrits avant la fin de la guerre froide, et surtout elle apporte le point de vue russe, souvent négligée dans les publications récentes, y compris en anglais, focalisées sur l'aspect militaire.

Le livre est organisé en 12 chapitres : le premier présente les origines du conflit, le deuxième l'armée russe à l'entrée en guerre, et les dix suivants les différentes campagnes ainsi que la société russe en guerre. Le premier chapitre est classique, l'auteur acceptant l'idée que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie sont les moteurs du déclenchement de la guerre, mais se plaçant du point de vue russe aussi pour l'expliquer. Dans le deuxième chapitre, il fait le tableau de l'armée russe à l'entrée en guerre, ce qui permet de briser un certain nombre de préjugés ou d'idées reçues encore propagés dans certains ouvrages français récents. L'armée russe est celle qui compte le plus de cavalerie et surtout le plus d'effectifs en temps de paix, en 1914 (1,4 millions d'hommes). Elle est surtout constituée de paysans, à la fois durs à la tâche mais aussi moins bien éduqués et instruits que leurs homologues européens, ce qui reflète la société sous le régime des tsars. Le système de conscription russe, révisé plusieurs fois à partir de 1874, n'est pas efficace. La Russie parvient moins bien à mobiliser sa population en âge de porter les armes que les autres nations en guerre. En revanche, une fois mobilisé, le conscrit russe est bien nourri et bien équipé. La Russie manque d'artillerie lourde, mais cela ne tranche pas avec d'autres pays, tout comme les tactiques, souvent dépassées. Le corps des officiers russes a été profondément bouleversé par les événements du XXème siècle et par l'arrivée de non-nobles formés dans les écoles militaires, ce qui est important car l'armée russe se repose davantage sur ses officiers que sur les sous-officiers, faute de classes moyennes suffisantes pour en fournir. La structure de commandement russe est compliquée par la présence du tsar, chef des armées, d'un ministre de la Guerre et du chef d'état-major, aux efforts souvent désordonnés. Les plans de guerre russe, relativement passifs et défensifs au départ, se font plus offensifs une fois passé le traumatisme du conflit contre le Japon et surtout avec un décollage économique. En 1912, les plans prévoient pour la première fois une offensive, alternativement, contre l'Allemagne ou l'Autriche-Hongrie. L'armée allemande se distingue de l'armée russe par sa plus grande flexibilité, son organisation et son entraînement, ce qui entraîne une bonne capacité d'adaptation ; l'armée austro-hongroise au contraire est sur plusieurs points inférieure à l'armée russe.

Les campagnes de 1914 ont un tempo plus rapide, comme à l'ouest. La défaite russe à Tannenberg, en août 1914, est montée en épingle par Ludendorff et Hindenburg, qui commencent à bâtir leur légende sur ce succès. En réalité, la performance allemande n'a pas été exemplaire sur toute la campagne, particulièrement au début. Et la destruction de la 2ème armée russe de Samsonov ne met pas fin à la guerre. En Galicie, l'armée russe bouscule l'armée austro-hongroise, qui perd peut-être 400 000 hommes dont 100 000 prisonniers, à un prix certes très élevé pour son adversaire. Le front se déplace ensuite en Pologne, où Allemands, Austro-Hongrois et Russes lancent une série d'offensives et de contre-offensives, avant que les lignes ne se stabilisent et évoluent en un système de tranchées comme à l'ouest. L'armée austro-hongroise est saignée à blanc (le corps des officiers a totalement fondu dans les campagnes d'ouverture de 1914) ; l'armée russe doit également souffler pour continuer sa mobilisation des effectifs et du matériel. Dans les premiers mois de 1915, les combats se déplacent sur le front nord-ouest ; les Allemands utilisent pour les gaz de combat pour la première fois en Pologne. Dans les Carpathes, les Austro-Hongrois s'épuisent en offensives coûteuses dans des conditions climatiques épouvantables, ne pouvant empêcher la chute de Przemysl, perdant 130 000 hommes et 1 000 canons. Mais les Russes ne peuvent eux-mêmes capitaliser sur ces succès tactiques. Les Allemands engagent finalement leur réserve stratégique sur le front russe : à Gorlice-Tarnow, leur supériorité en artillerie lourde et la concentration des forces crève leur front russe, qui recule et abandonne 300 000 km². La "grande retraite" aboutit au limogeage du ministre de la Guerre, à celui du chef d'état-major remplacé par Alekseev, tandis que le tsar Nicolas II succède à son oncle à la tête des armées russes. Les forces allemandes et austro-hongroises en profitent, avec l'aide de la Bulgarie, pour régler le compte de la Serbie. Pourtant, malgré ce désastre, la Russie ne succombe pas. Sur le front du Caucase, secondaire, elle écrase l'armée ottomane à Sarikamis, ce qui va précipiter le génocide arménien. Une offensive turque en 1916 ne donne pas plus de résultats. Les Russes considèrent ce front comme secondaire. L'armée russe se transforme, mieux sans doute que les Austro-Hongrois et les Ottomans, mais moins bien que les Allemands. Par ailleurs, la société civile russe change aussi et fait mieux pour l'effort de guerre que le tsar ou son gouvernement. Rien ne l'illustre mieux que le soin aux blessés, mieux organisé par les autorités locales. La grande retraite retourne les Russes contre "l'ennemi intérieur", et les pogroms se banalisent en 1915. Elle aggrave le phénomène de désertion, et éloigne le tsar des affaires politiques, dominées par sa femme et Raspoutine, puisqu'il commande au front. La Russie manque d'hommes au front, manque d'officiers, et le renouvellement du corps modifie profondément le rapport à la troupe. Elle manque aussi d'obus pour son artillerie et de fusils, en 1915. L'effort de guerre pour équiper et armer la troupe entraîne également un problème de distribution des biens de consommation à l'arrière, qui explique la pénurie et donc le mécontentement et finalement la révolution dans les villes, en premier lieu Petrograd. En 1916, malgré les difficultés, l'armée russe repart à l'attaque : si l'offensive en mars sur le lac Naroch se termine en désastre, celle de Broussilov, sans doute le meilleur commandant russe de la guerre, en juin, met hors de combat l'armée austro-hongroise qui ne tient plus que "corsetée" par l'armée allemande. Malheureusement la victoire tactique de Broussilov ne se couple pas d'une vision stratégique, et des milliers de soldats russes tombent en vain. En outre, elle permet à Hindenburg et Ludendorff de s'imposer à l'état-major allemand, ce qui va changer la conduite de la guerre. Elle provoque l'entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des alliés : mais l'invasion de la Transylvanie en août 1916 a vite fait de se transformer en déroute devant la contre-attaque allemande et austro-hongroise. La Russie s'est épuisée en vain : en décembre, la Roumanie est hors-jeu. Les premiers cas de mutinerie de masse surviennent avant même la révolution de février lors de certaines offensives au début de 1917. La révolution accélère la désertion. Kerenski, qui a nommé Broussilov chef d'état-major, tente de lancer une offensive de grand style sur le front sud pour consolider le gouvernement et sa tentative de reprise en main de l'armée : c'est l'échec. Les Allemands développent de nouvelles tactiques lors d'offensives en Lettonie, qui seront ensuite appliquées sur le front ouest. Kornilov, le nouveau chef d'état-major, tente de renverser le gouvernement de Kerenski.

Avec la révolution d'octobre, la Russie sort progressivement du conflit. Pourtant le front de l'est retient encore d'importantes troupes allemandes. La Russie bolchévique, sur le plan militaire, hérite des transformations subies pendant la guerre. De la même façon, l'Armée Rouge est façonnée par le corps des officiers ayant traversé les trois années de guerre. Les penseurs soviétiques mettent au coeur de la réflexion l'aspect politique et économique : il s'agit d'éviter une répétition du précédent de 1917. Ce qui explique pour partie la militarisation de la société, de l'Etat et de l'industrie. L'expérience de la Première Guerre mondiale est analysée, disséquée.

Avec ce livre, David Stone fournit ce qui manquait en anglais au moment de la parution du livre, en 2015 : une synthèse sur la dimension militaire du front de l'est pendant la Première Guerre mondiale, écrite par un universitaire compétent, et dotée de sources bibliographiques à jour. En français, le livre d'A. Sumpf (La Grande Guerre oubliée) constitue un pendant, mais qui malheureusement ne s'attarde pas sur la dimension militaire malgré ses qualités. L'ouvrage de Stone permettra à tout à chacun de sortir des lieux communs sur l'armée russe dans la Grande Guerre encore trop souvent repris dans des travaux non-historiens, mais qui se présentent comme tels.