" Historicoblog (4): Brynjar LIA, Architect of Global Jihad. The Life of al-Qaida Strategist Abu Mus'ab al-Suri, Hurst&Co, 2007, 510 p.

dimanche 23 avril 2017

Brynjar LIA, Architect of Global Jihad. The Life of al-Qaida Strategist Abu Mus'ab al-Suri, Hurst&Co, 2007, 510 p.

Abou Moussab al-Suri : voilà un personnage qui n'a cessé de faire parler de lui depuis l'avènement de l'Etat Islamique en 2014, puisqu'on le présente parfois comme l'inspirateur de ce qui est devenu l'EI. Or le personnage n'a pas fait l'objet de beaucoup d'études fouillées, hormis celle de Brynjar Lia, historien norvégien et professeur à l'université d'Oslo, qui constitue sans aucun doute la référence sur la question.

C'est qu'al-Suri restait peu connu des Occidentaux jusqu'à l'enquête sur les attentats de Madrid en 2004. Il défie tous les stéréotypes sur les terroristes d'al-Qaïda : d'apparence plutôt occidentale, intellectuel et non dogmatique, critique même à l'égard de ses camarades, il a jeté les premières pierres d'une campagne terroriste globale contre l'Occident basé sur des réseaux décentralisés, non hiérarchisés. Peu écouté au départ, il peaufinera son analyse finalement délivrée dans son Appel à la résistance islamique mondiale (2005) de 1 600 pages, qui en fait un des théoriciens les plus éminents du djihad. Et pourtant il n'a rien des figures charismatiques comme Zarqawi en Irak ; il reste relativement seul, préoccupé des tactiques de guérilla, son oeuvre étant diffusée sur Internet, surtout après sa capture en octobre 2005 au Pakistan.



Al-Suri, né en 1958 à Alep en Syrie, a grandi dans un milieu conservateur. Il rejoint l'Avant-Garde combattante, l'organisation en pointe des attaques contre le régime d'Hafez el-Assad jusqu'à l'insurrection de Hama en février 1982, noyée dans le sang. Al-Suri a dû fuir en Jordanie dès 1980 ; il y reçoit un entraînement paramilitaire, ainsi qu'en Irak et, chose moins connue, en Egypte, avant la chute de Sadate, de meilleure qualité. Le massacre de Hama brise les illusions d'al-Suri sur les Frères Musulmans syriens, dont il s'éloigne : il part en Arabie Saoudite, puis en France en 1983.

Il gagne ensuite l'Espagne en 1985, où il se marie avec Elena Moreno Cruz. Cela lui permet d'obtenir un passeport, mais c'est un mariage sincère, même si les relations avec la belle-famille sont tendues, et la situation matérielle d'al-Suri précaire. Il y écrit un premier livre sur l'expérience syrienne du djihad, mal reçu par ses camarades syriens, mieux par les djihadistes étrangers.

En 1986, al-Suri, qui s'intéresse à l'Afghanistan, rencontre Abdallah Anas, un vétéran algérien du djihad afghan de passage en Espagne. Il part sur place en 1987, où il rencontre Abdallah Azzam. Les Syriens, peu nombreux à rejoindre le djihad afghan, ont du mal à abandonner l'idée de continuer le combat dans leur pays. Néanmoins leur rôle n'est pas négligeable. Al-Suri se prétend dès cette époque proche d'Azzam jusqu'à son assassinat en 1989, et même de Ben Laden, ce qui est difficile à vérifier, mais semble peu probable. En revanche il est connu à Peshawar pour son premier ouvrage sur le djihad syrien. Installé à Miranshah, il sert d'instructeur aux combattants arabes, comme il l'avait été en Jordanie : il exerce au camp de Sada et surtout au camp al-Farouq, qui sert de test aux recrues les plus prometteuses d'al-Qaïda. D'instructeur militaire, en continuant ses lectures, il passe progressivement au rang d'idéologue. Al-Suri se rapproche des Egyptiens d'al-Qaïda qui influencent Ben Laden du combat contre l'agression étrangère à celui contre les régimes arabes apostats soutenus par l'étranger. Le contexte de la chute de l'URSS, de la guerre du Golfe, pousse aussi Ben Laden dans cette direction. Al-Suri travaille au centre média al-Nur fondé par les Egyptiens. En 1991, il publie un petit opuscule qui préfigure son oeuvre colossale de 2005 : il appelle à créer des "organisations fantômes" et souligne l'intérêt de l'action individuelle. Al-Suri retourne en Europe, désillusionné par les combats intestins en Afghanistan après le retrait soviétique, dans l'espoir de répandre ses idées sur des théâtres plus prometteurs, notamment en Europe.

Il arrive en Espagne fin 1991-début 1992 avant de séjourner en Angleterre de 1994 à 1997 puis de repartir en Afghanistan. Al-Suri se préoccupe du djihad algérien : il s'y intéresse depuis les années 1980. Il est contact avec Qari Saïd, vétéran du djihad afghan, qui va fonder le GIA. Il se déplace beaucoup en Europe, rencontre Anwar Shaban, qui joue un rôle important dans le djihad bosniaque. Enthousiasmé par l'action du GIA, il envisage de se rendre en Algérie, gagne Londres pour organiser son départ : mais le nouvel émir, Jaymal Zaytuni, ne veut pas de sa venue, comme celle de tous les étrangers. Al-Suri se rend aussi au Soudan d'où al-Qaïda finance le GIA ; les djihadistes tentent d'arriver à un accord avec le FIS dont fait partie Abdallah Anas, figure algérienne du djihad afghan, sans succès. Al-Suri essaie de monter un nouveau groupe syrien, sans avoir de prise à l'intérieur du pays, pour relancer le djihad. Sans grand succès. En revanche, il participe à la fondation de la cellule espagnole d'al-Qaïda autour d'un autre Syrien, Abou Dahdah. La cellule soutien aussi que faire se peut les djihads du moment, en Bosnie, en Tchétchénie, et même jusqu'en Indonésie, et maintient des contacts avec les autres dispersées en Europe. Elle a des liens avec le GIA et le GSPC au moins jusqu'en 2001.

En Angleterre, al-Suri continue ses lectures et se préoccupe de l'utilisation des médias, qu'il juge importante. Il s'active pour le GIA, qui tombe dans une spirale de violence qu'il finira par désavouer ; mais il se félicite du détournement d'avion de décembre 1994 et des attentats de 1995 en France, qui porte le combat à l'Ouest. Il reste cependant lu par le GSPC. Al-Suri se considère alors comme un journaliste d'al-Qaïda en Angleterre : il sert d'intermédiaire pour les messages que veut diffuser Ben Laden. Il facilite l'arrivée de l'équipe télé britannique de Channel 4 en 1996 pour rencontrer Ben Laden, de même que celle de la CNN en 1997 qui comprend Peter Bergen. Il donne des interviews à des journaux, avant d'être pris pour cible par al-Hayat qui soutien le FIS contre le GIA. Al-Suri est mécontent car le journal donne son vrai nom ; il engage un procès qu'il gagne, al-Hayat n'ayant pu montrer des preuves suffisantes pour étayer les faits avancés dans la série d'articles incriminés.

Très connu dans le "Londonistan", al-Suri entretient une relation houleuse avec Abu Qutadah al-Filistini, autre théoricien du djihad présent sur place. Ce dernier, qui bénéficie de son autorité religieuse, beaucoup plus charismatique, prêche pour le GIA, mais al-Suri le trouve beaucoup trop lié aux salafistes et conservateur, et le critique violemment, ce que son vis-à-vis lui rend bien. Al-Suri peut en revanche compter sur son fidèle Abu Khalid al-Suri, qui lui sert de messager. Il est aussi en contact avec Taysir Allouni, journaliste d'al-Jazeera qui est finalement arrêté en Espagne en 2004, et Amir Azizi, un djihadiste marocain et Adil Abd al-majid, un Egyptien, ainsi qu'avec des Saoudiens. Il rencontre aussi beaucoup Noman Benotman, membre du Groupe Islamique Combattant en Libye. Al-Suri est obsédé alors par sa sécurité, alors même qu'il diffuse au maximum ses idées ; il n'attire pas beaucoup de fidèles car il n'est pas un salafiste rigoureux, et on lui reproche de citer des travaux occidentaux dans ses ouvrages, ce dont il n'a cure.

Al-Suri retourne en Afghanistan en 1997 : il ne se sent plus en sécurité en Angleterre, où les services de sécurité l'ont interrogé après les attentats de 1995, en raison de son soutien au GIA et de certaines de ses déclarations (attaque contre la Tour Eiffel notamment). Il rejoint le régime des talibans sur lequel il va beaucoup écrire : il le considère en effet comme l'émirat islamique légitime, la base de départ pour de nouvelles actions, alors même que la présence de combattants étrangers entraîne des pressions sur le régime. Or les combattants étrangers considèrent avec dédain les talibans alors qu'al-Suri prend fait et cause pour eux. Il établit son camp d'entraînement et son centre média près de Kaboul, au milieu de cette myriade de camps installés par des djihadistes étrangers. Le camp al-Ghuraba d'al-Suri est fondé après qu'il ait juré allégeance au mollah Omar en avril 2000. Instructeur, idéologue, il aide aussi à évaluer les nouveaux arrivants à des fins de sécurité. Il parle du djihad en Algérie, dans les pays du Golfe, en Irak et même en Asie Centrale qu'il considère comme une future base du djihad. Al-Suri a aussi des contacts avec les djihadistes marocains et libyens. Il côtoie aussi Zarqawi qui a son propre camp à Herat. Pour autant, il reste assez isolé dans la communauté djihadiste en Afghanistan. Al-Suri publie, crée le centre média al-Ghuraba, pour diffuser ses idées. Il écrit sur le djihad en Algérie, au Yémen, en Asie Centrale. Les relations d'al-Suri avec al-Qaïda sont complexes : ils se méfient des Saoudiens, plus que des Egyptiens, est en désaccord sur la stratégie (attentats de 1998 par exemple, et de façon générale des attaques décidées sans concertation avec les talibans, qui risquent d'amener la destruction de l'émirat islamique en représailles)), sur la relation aux talibans. Ben Laden doit mettre de l'eau dans son vin après les frappes de représailles américaines. En 2000, al-Suri passe même un temps pour le leader d'une faction dissidente d'al-Qaïda après que les talibans aient placé les camps sous l'autorité de leur ministère de la Défense, ce qui révolte les djihadistes étrangers. En réalité les camps ne sont fermés que peu de temps. Al-Suri écrit aussi sur l'emploi d'armes de destruction massive : il  a côtoyé en Afghanistan Abou Khabab al-Masri, expert égyptien de la chose. Al-Suri n'a pas l'expérience pratique de ces armes mais théorise leur emploi pour les djihadistes. Après les attaques du 11 septembre, il se réjouit de pouvoir voir le djihad passer à ce qu'il a appelé de ses voeux, une organisation décentralisée.

Le camp d'al-Suri est détruit dès octobre 2001. Réfugié au Pakistan, dans des conditions difficiles, al-Suri écrit encore : un opuscule sur le pays d'accueil, et envisage d'autres publications après l'Appel à la résistance islamique mondiale, qu'il signe d'ailleurs pour la première fois de son vrai nom. Il semble s'être rapproché d'al-Qaïda et de Ben Laden. Les liens qu'il entretient avec le djihad irakien, et Zarqawi, sont difficiles à apprécier : on lui a peut-être prêté plus d'influence qu'il n'en a eu en réalité. On le considère comme l'inspirateur des attentats survenus en Europe après 2001, Madrid, Londres, sans établir de lien direct toutefois. Il sort de l'ombre en juillet 2005 pour publier un texte qui dément ces allégations, après les attentats de Londres. Suite à sa capture, il fait publier son testament.

Le sort d'al-Suri reste incertain. Le Pakistan l'aurait remis à la CIA, qui l'aurait emmené dans un centre de détention secret. Il aurait été ensuite livré au régime syrien, qui l'aurait jeté en prison. Selon certaines sources, il s'y trouverait encore. D'autres affirment qu'il a été libéré. Son assistant Abu Khalid al-Suri, qui avait aidé à fonder Ahrar al-Sham en Syrie, a été tué dans un attentat de l'EIIL en février 2014.

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