" Historicoblog (4)

lundi 23 juillet 2018

Nibras KAZIMI, Syria through Jihadist Eyes : a Perfect Enemy, Hoover Institution Press, 2010, 123 p.

Un petit opuscule intéressant : Nibras Kazimi, chercheur spécialisé sur le djihadisme, expliquait, un an avant le début de la révolution en Syrie au printemps 2011, combien il était risqué de parier sur le régime Assad, qui n'avait pas hésité à nourrir le djihad irakien en laissant les combattants syriens et étrangers passer en Irak, alors même qu'il ne tenait que par la répression face à une majorité sunnite très hostile à la mainmise sur le pouvoir du clan Assad.

Kazimi rappelle combien les alaouites, la communauté d'origine du clan Assad, constitue un adversaire parfait pour les djihadistes. En outre, la Syrie a une importance symbolique considérable pour les sunnites, et elle a connu de bonne heure une insurrection menée par les Frères Musulmans contre le régime. Basée sur des voyages de terrain en 2006-2007, quelques années avant la publication de ce travail, son étude vise à montrer qu'après l'Afghanistan et l'Irak, la Syrie pourrait bien être le futur champ de bataille des djihadistes.

Historiquement parlant, les djihadistes se basent sur les 3 fatwas d'Ibn Taymiyya pour légitimer l'extermination des alaouites. Ces fatwas sont prolongées par celle des Ottomans visant les Perses safavides (chiites), qui peuvent s'appliquer aux alaouites, et sont prolongées jusqu'au XXIème siècle par certains ouvrages du courant nationaliste arabe et d'autres du wahhabisme.

Les alaouites apparaissent au IXème siècle, à la mort du 11ème imam chiite, moment où le chiisme se déchire et où le sunnisme est battu en brèche par le chiisme et autres courants hétérodoxes. Avec le renouveau sunnite, ils seront confinés dans la montagne, où les Ottomans veillent à les maintenir, traitant le problème sous l'angle du banditisme, et jouant des divisions internes de la communauté pour mieux la contrôler. Le gouverneur ottoman de Lattaquié tente pour la dernière fois de les convertir au sunnisme en 1885-1892.

C'est après la Première Guerre mondiale que commence à naître l'idée d'un particularisme alaouite, que la communauté tente de promouvoir sous le mandat français. Puis elle se tourne vers l'intégration dans la Syrie naissante, ce qui lui vaut d'ailleurs d'être reconnue comme musulmane par les sunnites en 1936. Après la Seconde Guerre mondiale pourtant, ce sont les minorités, et progressivement les alaouites, qui s'imposent, via l'armée, jusqu'à la prise de pouvoir par le clan Assad en 1970. Les élites urbaines sunnites étant hors jeu, les islamistes conservateurs, qui s'appuient sur les classes urbaines sunnites, mènent la contestation. Les Frères Musulmans sont écrasés à Hama en 1982. Le régime coopte alors les riches marchands sunnites urbains et une partie du clergé pour mieux le surveiller. Avec la chute de Saddam Hussein en 2003, les alaouites, inclus dans "l'arc chiite" fantasmé voulu par l'Iran, sont considérés comme une menace pour le sunnisme, jusqu'au paroxysme.

Plusieurs penseurs du djihad vont mettre la Syrie sur le devant de la scène. Abou Musab al-Suri, lui-même syrien et qui a combattu lors de l'insurrection contre le régime, voit le pays comme un futur champ de bataille du djihad. C'est également le cas d'Abou Basser al-Tartousi. Abou Musab al-Zarqawi, le chef d'al-Qaïda en Irak, appelle à l'extermination des chiites ; les alaouites y sont compris, et ce même si en 1973 les chiites à leur tour les reconnaissent comme musulmans. Zarqawi, ce faisant, détourne la fatwa d'Ibn Taymiyya qui n'incluait que l'élite chiite. Un groupe djihadiste apparaît en Syrie dès 2007, dirigé par un certain Abou Jandal, auquel on prêtera plusieurs attaques, dont une manquée, à la voiture piégée, comme le tombeau de Sayyida Zaynab. Le groupe a des liens avec Shaker al-Absi, le djihadiste que les services syriens ont laissé passer au Liban pour investir le camp de réfugiés de Nahr el-Bared, ensuite attaqué par l'armée libanaise. 

Sur les forums djihadistes, les penseurs discutent de l'opportunité de lancer le djihad au Syrie. L'un d'entre eux juge le pays adéquat : les Occidentaux n'y interviendront pas, les sunnites constituent la majorité de la population, le djihad peut être soutenu par celui en Irak, et vice-versa, enfin la Syrie est frontalière d'Israël. Tous les intervenants du forum ne sont d'ailleurs pas forcément d'accord avec lui.

Kazimi raconte, à travers des anecdotes vécues, combien la peur hante les différentes communautés en Syrie, déjà prêtes à l'affrontement. Son chemin pour trouver les tombeaux de Muawiya et du fondateur des alaouites à Alep en est un bon exemple. Aussi ce chirurgien, pourtant fils d'un haut gradé de l'armée, intégré dans le cercle de pouvoir, et qui emporte toujours avec lui, cependant, un fusil d'assaut dans sa voiture, par peur des sunnites (il est chiite). Ou cet officier alaouite qui a peur d'avouer qu'il est originaire de Qardaha, le village natal d'Assad, parce que seuls ceux qui sont proches du clan Assad se sont enrichis, les autres non. Certains sunnites considèrent que les djihadistes ne peuvent réussir en Syrie, où la population aurait des idées trop modérées. Un Ismaëlien observe au contraire que le régime a jeté les bases d'un futur succès djihadiste en raison de sa manipulation des djihadistes en Irak. Les chiites syriens ne voient plus que le régime comme leur seule protection face aux sunnites.

Kazimi relève, en conclusion, que la Syrie des années 2000 voit l'islamisme monter au sein des quartiers défavorisés des grandes villes construits pour abriter les sunnites venus avec  l'exode rural. Ces sunnites n'ont rien en commun avec les minorités défavorisées des années du mandat français, comme c'était le cas des paysans sunnites exploités de l'époque. En outre la criminalité est importante, entretenue et orchestrée par les services de sécurité corrompus du régime. Les djihadistes ont exploité le sentiment sectaire en Irak ; ils sentent les opportunités qui s'ouvrent sur ce terrain en Syrie. Le chercheur conclut sur l'idée que si cette opportunité venait à être saisie par eux, il serait très risqué de s'appuyer sur un régime qui a largement contribué à faciliter l'implantation des djihadistes dans le pays.

Au vu des événements survenus en Syrie depuis 2011, la relecture du petit opuscule de Nibras Kazimi fait vraiment sens.

samedi 21 juillet 2018

Jordan VAUSE, U-Boat Ace. The Story of Wolfgang Lüth, St Martin's Paperbacks, 1991, 266 p.

Mai 1941. L'U-43 repère un trois-mâts français dans l'Atlantique. Le sous-marin allemand fait surface, et sur ordre de son commandant, canonne pendant une heure, au 105, au 37 et a 20 mm, un navire qui ne représente aucune menace ni aucun objectif militaire sérieux.

Ce n'est pour rien que Jordan Vause, historien spécialiste des U-Boote, choisit cet épisode comme prologue de sa biographie de Wolfgang Lüth. Né en 1913, Lüth entre dans la marine de guerre en 1933, peu après l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Il fait partie de la fameuse promotion 33 qui donnera de nombreux as à l'arme sous-marine allemande. Il ne rejoint pourtant cette branche qu'en 1937, alors que celle-ci se développe sous l'égide de Dönitz. En juillet 1938, il devient le second officier de l'U-27, un Type VII, le cheval de bataille de le la flotte sous-marine allemande pendant la guerre. Il patrouille au large de l'Espagne en pleine guerre civile, ce qui lui vaut une première décoration espagnole.

En octobre 1938, Lüth passe sur l'U-38, un type IXA océanique commandé par Heinrich Liebe, futur as des U-Boote, avec lequel Lüth entame la Seconde guerre mondiale. Mais il attend d'avoir son propre commandement, car sa personnalité s'accommode mal des seconds rôles. En décembre 1939, il prend le commandement de l'U-9, le successeur du sous-marin du même nom en 1914, commandé par Otto Weddingen, qui avait coulé 3 croiseurs britanniques coup sur coup. Depuis l'U-9 porte la croix de fer comme emblème, ce que Lüth déteste, comme tous les emblèmes. L'U-9 est un Type IIA, sous-marin à peine plus évolué que ceux de la Grande Guerre. C'est pourtant avec lui que Lüth coule ses deux premiers bâtiments, spectacle dont il fait profiter tout l'équipage dans le périscope, quite à mettre en péril le sous-marin. La seconde patrouille est moins dramatique : l'U-9 mouille des mines au large des côtes ouest de l'Ecosse, mais le fait sans plan, oublié au port, de mémoire de ses principaux officiers...

Lüth participe à la campagne contre le Danemark et la Norvège, où les sous-marins ne brillent guère en raison notamment de problème de fiabilité de leurs torpilles. L'U-9 doit être relégué à une fonction d'entraînement à Gotenhafen, mais il est jeté dans l'offensive à l'ouest. L'U-9 coule, deux jours avant l'attaque, le sous-marin français Doris, puis plusieurs bâtiments de commerce. Lors de la patrouille suivante, l'U-9 torpille le navire letton Sigurds Faulbauls, ex-allemand capturé par les Britanniques. Lüth se félicite d'avoir coulé un navire "juif", ce qui au final s'avère inexact. C'est que Lüth est un nazi, et ne s'en cache pas. L'U-9 subit ensuite son premier grenadage, pendant 21 heures, par plusieurs destroyers britanniques, parvenant à en réchapper.

En juin 1940, Lüth prend le commandement de l'U-138, un nouveau type II qui doit subir des tests avant d'entrer en service en septembre. L'U-138 torpille 4 navires du convoi OB 216. Basé à Lorient, Lüth a peut-être croisé Günther Prien, qui a coulé le Royal Oak, et a rencontré Otto Kreschmer, autre as des U-Boote. La seconde patrouille est moins concluante. L'U-138 est proche de plusieurs convois (Lüth se félicite d'une "nuit des longs couteaux" en perspective...) mais n'arrive qu'à couler un seul navire de l'OB 228. Avant de prendre un nouveau commandement, il doit informer son équipage que de 2 de leurs camarades ont été tués pendant un raid aérien sur Lorient.

En octobre 1940, Lüth est décoré de la Croix de chevalier de la croix de fer. Puritain, il insiste auprès de ses hommes pour qu'ils marient et aient des enfants. Mais il aide aussi toujours ses hommes dans le besoin, même s'ils ne sont pas mariés. Et cela ne tient pas au fait qu'il soit nazi. Lüth prend la tête de l'U-43, un Type IXA. Il sert d'abord de relais météo, avant de partir pour une première patrouille en décembre. Il coule plusieurs navires de l'OB 251, mais les tactiques de défense britanniques se montrent déjà plus efficaces. Lüth ne montre aucune compassion pour les naufragés : comme le note ses subordonnés, ce n'est pas un marin, mais un militaire professionnel, qui accomplit une besogne sordide de la façon la plus méticuleuse, quite à être cruel, tout en ne se montrant pas, parfois, très professionnel.

En février 1941, l'U-43 coule sur le fond dans le port de Lorient, en raison de défaillances quant à l'arrimage du bâtiment. Humilié par Dönitz, Lüth voit l'efficacité de son sous-marin en pâtir (les batteries ne sont pas remplacées), avec un équipage en partie composé de nouvelles recrues peu qualifiées. Alors même que les Britanniques cassent le code des machines Enigma des sous-marins, et renforcent leurs moyens de défense (Asdic, protection aérienne, etc). C'est juste après que Lüth, pour la première patrouille après l'incident, fait couler au canon dans une débauche de munitions le trois-mâts français Notre Dame du Châtelet. Pendant cette même patrouille, l'U-43 insiste impuissant à la mise à mort du Bismarck.

Comme beaucoup d'Allemands de la Baltique (il est né et a grandi à Riga), Lüth, en bon nazi, se félicite de l'invasion de l'URSS. La patrouille suivante, en août 1941, est pourtant l'une des pires qu'il connaisse, en raison du système Ultra des Britanniques et de l'intervention de la flotte américaine qui escorte de plus en plus les convois britanniques. Lüth fait visiter l'U-43, à son retour au port, au Korpsführer Adolf Hünhlein du NSKK (corps du transport motorisé). Lors de la patrouille suivante, en novembre, Lüth envoie par le fond plusieurs navires du convoi OS-12, dont le pétrolier Astral, qui par malheur pour lui porte le pavillon américain. L'incident sera oublié avant d'être redécouvert dans les années 1960, mais vient conclure une longue liste d'attaques maritimes et sous-marines qui de facto créent déjà un état de guerre entre Etats-Unis et Allemagne bien avant Pearl Harbor. Un autre navire est coulé en janvier 1942 lors de la première patrouille de cette année.

Lüth prend alors le commandement de l'U-181, un Type IXD2 qui va propulser sa carrière au zénith. Il fait partie d'un groupe envoyé par Dönitz au large du cap de Bonne Espérance, en septembre 1942. Lüth, qui écrira un opuscule dénommé Problèmes du commandement, veille à maintenir ses hommes toujours occupés pour lutter contre l'ennui. Ce qui inclut notamment des discours sur le national-socialisme. Lüth se reconnaît dans le régime nazi, mais n'en fait pas une propagande intensive auprès de l'équipage. Simplement il ne cache pas ses sentiments et conserve une vision "naïve" du nazisme. A partir de novembre 1942, l'U-181 commence à couler des navires au large du Cap, puis du Mozambique portugais.

Le 15 novembre, Lüth affronte le grenadage le plus sévère qu'il ait subi jusqu'ici, face au destroyer britannique Inconstant qui le traque à l'Asdic, renforcé par deux corvettes. Décoré des feuilles de chêne de la Croix de chevalier de la croix de fer, Lüth coule encore 4 navires devant le Mozambique ; là aussi, il expose imprudemment son bâtiment en achevant à chaque fois la cible au canon. L'U-181 revient à Bordeaux en janvier 1943, après avoir coulé 12 bâtiments.

La patrouille suivante, en mars 1943, durera plus de 200 jours. Auparavant, Lüth s'est encore davantage compromis avec le nazisme en acceptant l'invitation d'Arthur Greiser, le responsable du Gau Wartheland, la partie occidentale de la Pologne rattachée au Reich, qui parraine l'U-181, à Poznan (Posen). Le 10 avril, l'U-181 attaque l'Empire Whimbrel au large de Freetown : en voulant de nouveau couler le bâtiment au canon, Lüth entraîne la mort du cuisinier tué par l'explosion du tube du canon de 37 mm. Lüth est pourtant décoré des épées en plus des feuilles de chêne de la Croix de chevalier de la croix de fer, avant de se retrouver de nouveau au large du Mozambique. L'U-181 y torpille le navire suédois Sicilia et le transport de munitions Harrier.

Ravitaillé en juin, l'U-181 s'aventure jusqu'à Tromelin en juillet. Le 11 août, Lüth torpille son dernier bâtiment, le cargo frigorifique Clan Macarthur. Deux jours plutôt, il est devenu le premier sous-marinier à être décoré des brillants de la Croix de chevalier de la croix de fer. Les Alliés interceptent toutefois les messages des U-Boote, ce qui leur permet de couler l'U-197, resté dans la zone de rencontre avec l'U-181 quelques jours plus tôt. L'U-181 rentre à Bordeaux le 14 octobre 1943.

Lüth reçoit sa dernière décoration des mains d'Adolf Hitler ; la propagande s'empare de la figure, pour redorer le blason de l'arme sous-marine assommée par les coups de boutoir des alliés depuis le printemps. Lüth a droit à son portrait par Heinrich Hoffmann. Après avoir présenté son ouvrage sur les Problèmes de commandement, et en avoir écrit un autre pour la propagande, Boot Greift Wieder An, Lüth devient chef de la 22ème flottille d'instruction à Memel en janvier 1944. Il y reste jusqu'en juillet, avant de prendre la tête de l'école des officiers à Mürwik où il avait lui-même été formé. Lüth s'enflamme encore une dernière fois pour le nazisme pendant la contre-offensive des Ardennes. Mais en mai 1945, après le suicide d'Hitler, il accueille Dönitz, le dauphin désigné par le Führer. Il vitupère Hermann Rasch, qui arrive à Flensbourg le 6 mai avec une escadre de sous-marins de poche pour continuer le combat. Lüth, qui a survécu a 4 ans de guerre sous-marine, et qui a organisé la garde rapprochée de Dönitz, est tué accidentellement par une sentinelle allemande trop nerveuse dans la nuit du 14 mai 1945, à l'intérieur de l'enceinte de l'école de Mürwik. Son enterrement, deux jours plus tard, reproduit en miniature celui de l'arme sous-marine allemande. Lüth aura son mémorial dans la place en 1957.

Ainsi s'achève la vie d'un commandant de U-Boot assez méconnu, qui a pourtant coulé près de 230 000 tonnes de navires alliés, en 16 patrouilles, aux multiples facettes.

lundi 9 juillet 2018

Hala KODMANI, Seule dans Raqqa, Paris, Equateurs, 2017, 151 p.

L'héroïne de ce livre est un profil Facebook, Nissan Ibrahim, qui pendant quatre ans, de 2011 à 2015, a commenté la révolution puis la guerre en Syrie depuis Raqqa.

Le père de Nissan Ibrahim est un Kurde de Kobané, venu s'installer à Raqqa dans la décennie 1970 alors que la ville se développe après la construction du barrage par Hafez al-Assad. Nissan naît dans la décennie 1980. Douée à l'école, elle a la chance, en tant que fille, de pouvoir mener des études supérieures à Alep, où elle se trouve au moment du déclenchement de la révolution. Alep, quadrillée par les forces de sécurité, ne bouge quasiment pas en 2011 ; Raqqa, trop petite, est trop dépendante de son statut de ville administrative (40% des habitants sont des fonctionnaires). Nissan revient à l'été 2011 chez ses parents à Raqqa, gagnée à la révolution. Quelques mois plus tard, Bachar el-Assad vient fêter l'Aïd dans la mosquée al-Nour : symbole que Raqqa, peuplée d'alaouites venus prendre les commandes de la nouvelle ville développée dans les années 1970, tient encore pour le régime.

Plus pour longtemps : dès décembre 2011, de petits groupes d'activistes organisent des "manifestations volantes" dans la ville. Nissan Ibrahim ouvre sa porte dans le quartier de Rumeilah, début 2012, à quelques-uns d'entre eux pourchassés par les forces de sécurité du régime. Les premières victimes de la répression du régime à Raqqa alimentent la contestation. Enseignante, tenue par sa famille, Nissan Ibrahim vit à distance les événements, les commentant sur son profil Facebook, sans pouvoir y participer.

Les commentaires cessent de mars à octobre 2012, moment où les rebelles, mieux organisés, plus nombreux, libèrent Tal Abyad, au nord de Raqqa, à la frontière turque. Nissan Ibrahim assiste à l'entrée des rebelles dans la ville, en février 2013. Rumeilah étant ensuite visée par les bombardements du régime, la famille quitte un mois Raqqa en mars 2013. A son retour, Nissan peut s'afficher librement, sans crainte de l'armée électronique du régime.

Mais les libérateurs de Raqqa introduisent bientôt une autre forme de domination. A Ahrar al-Sham, groupe salafiste qui a joué un rôle important dans la bataille pour prendre la ville, s'ajoute le front al-Nosra, groupe djihadiste créé par l'Etat Islamique d'Irak d'Abou Bakr al-Baghdadi, lequel tente d'absorber sa création au sein d'un mouvement élargi, l'Etat Islamique en Irak et au Levant, annoncé en avril 2013.

La mort de son père jette un temps Nissan Ibrahim dans le silence. Sur la lutte sourde qui règne à Raqqa durant l'année 2013, la journaliste franco-syrienne Hala Kodmani passe peut-être un peu trop rapidement. Certes, de nombreux combattants étrangers du front al-Nosra ont rejoint l'EIIL dès sa création, notamment à Raqqa, au point que dans la ville, les deux formations sont initialement confondues. Toutefois, le conflit qui oppose Abou Muhammad al-Jolani, le chef d'al-Nosra, à Baghdadi, conduit à la recréation du front al-Nosra dès septembre 2013 à Tabqa, pour faire contrepoids à l'EIIL, qui enlèvera d'ailleurs le chef local d'al-Nosra devenu trop menaçant (il sera exécuté début 2014). De la même façon, la brigade des révolutionnaires de Raqqa, qui a un de ses bastions dans le quartier de Rumeilah, joue un jeu plus qu'ambigu en pactisant avec le front al-Nosra avant l'affrontement ouvert avec l'EIIL, avec lequel la brigade est obligée de composer.

On peut ajouter que l'offensive anti-EIIL dans le nord-ouest de la Syrie, dans les premiers mois de 2014, a été bien soutenue par les soutiens extérieures de l'insurrection, notamment l'Arabie Saoudite. Nissan Ibrahim, quant à elle, après une idylle à distance rapidement terminée, documente les exactions de l'EI à Raqqa. Une posture qui lui vaut d'être menacée par les services de sécurité du groupe.

Paradoxalement, les contraintes vestimentaires imposées par l'EI aux femmes favorisent l'activité clandestine de Nissan Ibrahim, alors qu'à l'été 2014, l'EI enchaîne les succès. Si elle se félicite de la lapidation d'une femme accusée de prostitution, le 18 juillet, sur le rond-point al-Naïm, c'est sans doute parce qu'elle a vécu, aussi, une idylle malheureuse à distance. L'idée selon laquelle il y aurait collusion entre le régime syrien et l'EI est un peu trop facile. Certes, le régime syrien est un allié objectif de l'EI : certains cadres sont sortis de ses prisons en 2011, et le régime a probablement encore ses "taupes" dans l'organisation. Toutefois, le groupe djihadiste s'en prend violemment aux bases restantes du régime dans l'est à l'été 2014, et les défaites provoquent des remous jusque dans les rangs des loyalistes à Bachar, accusé d'avoir abandonné les garnisons isolées. Nissan Ibrahim, elle-même d'origine kurde, détaille dans ses posts les déchirements au moment de la bataille de Kobané : c'est que certains Syriens craignent autant la mainmise kurde que le règne de l'EI.

Nissan Ibrahim prend de plus en plus de risques, s'affichant à visage découvert sur son profil. Raqqa est maintenant visée par les appareils du régime syrien, mais aussi par ceux de la coalition anti-EI. En mai 2015, l'EI s'est emparé de Palmyre : mais pas "pratiquement (...) sans résistance" (p.132), surtout parce que le régime a fort à faire au même moment face aux rebelles dans la province d'Idlib (l'incapacité à tenir sur plusieurs fronts explique largement l'intervention russe en septembre), et aussi parce que l'EI a monté une offensive conséquente dans le désert de la province de Homs. Nissan Ibrahim démonte les rumeurs de "nettoyage ethnique" dont la Turquie et certains journaux arabes accusent les Kurdes Syriens, qui après Kobané, reprennent Tal Abyad en juin 2015. L'EI, lui, ne se gêne pas en revanche pour expulser les Kurdes de Raqqa. A l'été 2015, la coalition, peut-être mieux renseignée, frappe plus lourdement et précisément l'EI à Raqqa, ce qui n'empêche pas les pertes civiles. En réaction, l'EI coupe les connexions Internet, obsédé par "l'espionnite".

Les dernières lignes de Nissan Ibrahim sont écrites en juillet 2015. En janvier 2016, on apprendra que Ruqia Hassan, 30 ans, a été exécutée quelques mois plus tôt par les hommes de l'EI. Elle a été dénoncée par un de ses cousins, informateur de l'EI.

A travers son profil Facebook, c'est toute la tragédie du conflit syrien qui apparaît, au fur et à mesure d'une lecture dont il est difficile de sortir, bien qu'elle soit finalement assez courte. C'est sans doute tout l'intérêt du livre écrit par la journaliste franco-syrienne Hala Kodmani.

samedi 7 juillet 2018

Laure MARCHAND, Triple assassinat au 147, rue Lafayette, Paris, Actes Sud, 2017, 191 p.

10 janvier 2013 : Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez, 3 militantes du PKK, sont retrouvées mortes, assassinées au 147, rue Lafayette, dans le 10ème arrondissement de Paris, le bureau d'information du PKK dans la capitale.

Les 3 femmes ont été abattues un peu après midi le 9 janvier, avec un pistolet semi-automatique de 7,65 mm. Les impacts de balles et leur disposition indiquent le travail d'un professionnel. Parmi ces 3 femmes, Sakine Cansiz est l'une des fondatrices du PKK, kurde alévie. Sa détention à Diyarbakir après le coup d'Etat de 1980 en Turquie nourrit sa légende auprès des jeunes femmes comme Fidan et Leyla, qui s'engagent à leur tour plus tard. Mais Sakine a aussi perdu son fiancé, victime des purges internes du PKK. Cela ne l'empêche pas de rester proche d'Öcalan, de passer par les camps de la Bekaa où les militants du PKK sont formés. Arrivée en France en 1998, elle sert de courroie de transmission entre la branche militaire sur le terrain et la branche politique en exil. Fidan Dogan, arrivée jeune en France, s'est investie au lycée dans le PKK et a fini par monter les échelons, s'occupant du Bureau d'information du Kurdistan, la communication extérieure du PKK, installé au 147 rue Lafayette. Leyla Salamez, qui a grandi dans une famille pro-PKK installée en Allemagne, oeuvre dans la branche jeunesse de l'organisation.

Le triple assassinat est d'autant plus surprenant que le président turc Erdogan est en train, à partir de la fin 2012, d'ouvrir des négociations avec les Kurdes du PKK. L'assassin potentiel, quant à lui, est rapidement identifié : il s'agit d'Ömer Güney, un Turc prétendant avoir des origines kurdes, qui s'est fait accepter dans la communauté kurde pro-PKK parisienne à l'automne 2011. Le personnage passe pour "paumé", mal dans sa peau, attirant la compassion. Les Kurdes du PKK ne se sont pas méfiés. Ils auraient dû. C'est le dernier à avoir vu les 3 femmes encore en vie.

Le père de Güney, à son arrivée en France, s'est fait passer pour un Kurde, afin d'obtenir le statut de réfugié politique, qu'il abandonnera pus tard. En réalité, c'est un conservateur, plutôt dans la ligne du président Erdogan, et très hostile au PKK. En Allemagne, où il a vécu plusieurs années, Ömer Guney passe clairement pour proche des Loups Gris, l'extrême-droite nationaliste turque.

Guney a fait deux allers-retours en Turquie en 2012, avant l'assassinat. Tous les indices pointent vers un lien possible avec le MIT, les renseignements turcs. Deux jours avant l'assassinat, Güney a fracturé le local de l'association kurde de Villiers-le-Bel et a photographié toutes les fiches de membres du PKK conservées là. Le voisin de l'appartement des parents de Guney à Ankara, où ce dernier s'est rendu, est en contact avec un numéro du MIT à Erzurum.

En janvier 2014, Güney fait venir Ruhi Semen, son ancien chef d'atelier en Allemagne, pour lui donner des documents préparant un plan d'évasion, dont les moyens ne peuvent être réunis que par un organisme extérieur suffisamment puissant. De même, des documents sont mystérieusement mis en ligne sur Internet et fournis à la presse turque, qui incriminent fortement Ömer Güney et le MIT, manifestement impliqué dans ses assassinats, sans que l'on connaisse précisément la chaîne qui en a donné l'ordre.

Güney, manipulateur, un brin mythomane, jette assez nettement le masque kurde une fois en prison. Reste qu'à ce jour, l'arme n'a pas été retrouvée, et que rien ne vient confirmer ou infirmer la présence d'un deuxième homme, l'assassin, que l'on devine en filigrane dans les documents mis en ligne sur Internet. De la même façon, impossible de savoir comment Güney aurait été formé à tuer. Erdogan, lui, rejette l'assassinat sur son ennemi juré, Fetullah Gühlen. Ce serait des membres de la communauté gühleniste qui auraient mis en ligne les documents compromettants pour Güney et le MIT, afin de fragiliser la position d'Erdogan. La Turquie a d'ailleurs renforcé la législation protégeant les services secrets, après plusieurs scandales comme celui des armes livrées à des djihadistes en Syrie sous couvert d'association humanitaire turque proche du pouvoir. Et Ankara n'a jamais répondu aux demandes de la justice française.

Les Kurdes du PKK sont aussi victimes du rapprochement entre la France et la Turquie initiée sous la présidence Sarkozy, notamment en matière d'antiterrorisme. De fait, sollicités par la justice, DGSI et DGSE, qui possédaient certainement un certain nombre d'éléments sur le contexte, ne les ont pas tous déclassifiés. L'assassinat tombe au plus mal, alors que la France entame un rapprochement avec la Turquie, que des opportunités économiques s'y ouvrent. Le président François Hollande et ses gouvernements successifs n'insisteront pas trop auprès des Turcs pour obtenir des réponses. Ömer Güney, victime d'une tumeur cérébrale, est mort en prison en décembre 2016, emportant ses secrets avec lui.

L'enquête de Laure Marchand, passionnante, se dévore d'un seul bloc. Elle est aussi impartiale, ne basculant ni dans le pathos côté kurde, ni dans l'acharnement côté turc. Elle conclut sur les zones d'ombre de l'assassinat : les éléments à disposition dirigent très probablement vers un ordre venu de Turquie, du MIT, et derrière, du pouvoir. Mais la chaîne de décision reste inconnue. Comme elle le souligne dans les dernières lignes, la clé pourrait venir des affrontements encore à l'ordre du jour entre Erdogan et son rival Gühlen.

lundi 21 mai 2018

Daniel LE GAC, La Syrie du général Assad, Questions au XXème siècle 46, éditions Complexe, 1991, 301 p.

Un livre déjà ancien, puisque paru en 1991, après la fin de la guerre du Golfe, mais qui conserve malgré tout sa pertinence, encore aujourd'hui.

Le journaliste Daniel Le Gac raconte comment Hafez al Assad a mis la Syrie en coupe réglée, régnant par la répression et la corruption. Préoccupé par son maintien au pouvoir, hanté par la parité stratégique avec Israël et la récupération du Golan perdu en 1967, Hafez al-Assad aura semé sa route de cadavres, y compris dans sa propre communauté, les alaouites.

Le portrait du pays que dresse le journaliste à cette époque est déjà consternant. Le chômage a fortement augmenté après la crise des années 1980, les services publics font défaut, la vie est chère pour les citadins. Les paysans, pourtant censés être des clients logiques du parti Baath, ne sont pas mieux lotis. Le régime a complètement raté la mise en valeur de l'Euphrate, malgré la construction du barrage de Tabqa. Si des progrès sensibles sont réalisés dans le domaine de la scolarisation ou de l'électricité, le téléphone est rare, et la Syrie ne peut éponger sa dette avec l'exploitation du pétrole, d'autant que le système économique est vampirisé par les proches du président. Les villes connaissent pour certaines des taux alarmants de pollution.

Hafez al Assad naît en 1930 dans cette communauté alaouite plus divisée qu'on ne l'a dit, à Qardaha. Son mentor sera Zaki al Arsouzi, un alaouite d'Alexandrette qui va favoriser le ralliement d'Assad au nouveau parti Baath. Issu d'une des quatre grandes confédérations tribales alaouites, Hafez s'appuiera pour gouverner sur des alaouites, non dans une logique confessionnelle, mais d'intérêt : il lui faut des personnes de confiance pour l'épauler. Issu d'un milieu ni aisé ni misérable, Hafez al Assad se tourne comme beaucoup d'alaouites vers l'armée. Il devient officier dans l'armée de l'air. En 1956, il participe à une première tentative de coup d'Etat militaire. Deux ans plus tard, il épouse Anissa Makhlouf, dont il aura plusieurs enfants, Bachar compris. Au moment de la République Arabe Unie où l'Egypte annexe pour un temps la Syrie, Hafez est comme de nombreux officiers baathistes détaché en Syrie. Revenu en Syrie après le coup d'Etat de 1961, il participe à celui de 1963 ; dans le groupe des officiers dirigeants, il se constitue son propre service de renseignements dans l'armée de l'air, et une milice, les brigades de défense. Il élimine ses rivaux et, en 1970, prend le pouvoir, ayant en mémoire le traumatisme de la défaite de 1967, où il n'avait pas voulu engager son aviation.

Despote, Hafez al Assad a tout de même une capacité de travail conséquente. Il mène une vie relativement simple, dépourvue de hobbies. Ce qui ne l'empêche pas de faire construire un énorme palais sur le mont Qassioun, à Damas. Assad est un redoutable négociateur : Kissinger le reconnaît après la guerre du Kippour. La caractéristique première de son régime est d'être une dictature, qui ne laisse aucun espace de représentation à la population : d'où cet énorme culte de la personnalité et cette volonté frénétique d'embrigadement. Pour tenir le pays, Assad a créé des forces paramilitaires : après la tentative ratée de coup d'Etat de son frère Rifaat, en 1984-1985, les brigades de défense sont dissoutes et injectées dans la Garde Républicaine ou les unités prétoriennes comme la 4ème division blindée. Au point que les militaires, autour de son vieux compagnon et ministre de la Défense Mustapha Tlass, ont un poids qui inquiète même le président syrien, comme on le voit au moment de l'affaire Rifaat. Le parti Baath, calqué sur les partis communistes des démocraties populaires, n'est qu'une coquille vide. Assad ne connaît que la répression pour museler l'opposition : que ce soit celle des Frères Musulmans, parfois violente, au tournant des années 70-80, ou celle laïque.

Assad s'engage en 1976 au Liban, ce qui est en partie à l'origine de l'opposition interne des Frères Musulmans, par exemple. Il le fait pour contrebalancer la montée des forces progressistes, en particulier des Palestiniens qu'il n'avait pas soutenus en 1970 en Jordanie. Les accords de Camp David et le retrait de l'Egypte du combat contre Israël fragilisent la position syrienne. Toutefois, au Liban, Assad parvient à se maintenir comme un acteur incontournable. Il le fait d'autant plus facilement que dans un mouvement spectaculaire, il pactise avec l'Iran de Khomeiny en 1979. Il n'avait cependant pas prévu que les conseillers iraniens qu'il laisse pénétrer au Liban allaient former ce qui allait devenir le Hezbollah, véritable épine dans son pied au regard de son projet de domination sur le pays.

Syrie et Irak ont été, malgré leurs partis baathistes au pouvoir, des "frères ennemis". Assad soutient l'Iran en partie pour occuper l'Irak sur sa frontière est. La relation avec l'Iran n'a rien du pacte religieux : c'est un mariage de raison. Le renversement du shah supprime un allié d'Israël ; en outre des partenariats se développent sur le plan économique. Au Liban, en revanche, Assad n'hésite pas à poser des limites, quand il le peut, à l'influence iranienne. L'écroulement de l'URSS isole un peu plus la Syrie : d'où le rapprochement avec l'Egypte et surtout la prise de position contre l'Irak pendant la guerre du Golfe, qui redonne la manne financière des pays du Golfe et redore le blason d'Assad pour les pays occidentaux.

Les relations avec l'URSS ne se développent vraiment qu'au tournant des années 70-80, sur un plan militaire et économique. Mais là aussi, Assad n'est pas un satellite de l'URSS ; il marque sa différence dès qu'il le peut, comme sur le dossier palestinien. Avec les Etats-Unis, les relations sont beaucoup plus passionnelles. Assad vitupère contre l'alliance "américano-sioniste". D'abord vu comme chef d'Etat, Assad est ravalé comme satellite de l'URSS sous l'ère Reagan, avant de sortir de son isolement comme on l'a vu en 1990-1991. Toutefois, le gouffre reste infranchissable sur les questions du terrorisme et de la paix au Proche-Orient. Les relations avec la France, chaleureuses sous De Gaulle, se détériorent après son départ, d'autant plus avec la question des otages pendant la guerre au Liban et un basculement français vers Israël en certaines occasions. Malgré une présence économique et culturelle, la France n'a plus le rôle qui était le sien à l'époque du mandat.

Assad était sans doute le dirigeant le plus détesté par les Palestiniens. Il faut dire qu'il n'a jamais perdu une occasion de leur cause du tort, en particulier à leur leader de l'époque, Yasser Arafat, qu'il ne pouvait tolérer. Pour Assad, le problème palestinien est un problème arabe, voire syrien. Hors de question de laisser une autonomie quelconque à l'OLP. A l'égard d'Israël, Assad, qui fait partie de la génération ayant assisté à la naissance de l'Etat hébreu, n'a jamais accepté l'existence de ce dernier. Du moins sur la forme. Sur le fond, sa position intransigeante et son rêve de parité stratégique se brisent sur l'échec de son outil militaire, davantage tourné vers la répression intérieure.

Daniel Le Gac conclut sur l'idée qu'Hafez al Assad demeure en partie une énigme. Il n'a pas de véritable projet politique pour la Syrie. Il dure par l'armée, un système d'économie mixte qui autorisent un régime présidentiel, et valorisent les militaires, clés de voûte du régime. Il ne reste plus aux Syriens qu'à voler un Etat honni, Assad ayant laissé régresser le service public, faisant se replier la société sur des logiques claniques et communautaires. Le journaliste termine son livre en évoquant la succession, et la mise sur orbite de Basel, le fils aîné. On connaît la suite. On la comprend mieux à la lecture de ce livre qui dresse le bilan peu flatteur de 20 ans de domination Assad sur le pays.

dimanche 20 mai 2018

Gilles KEPEL et Antoine JARDIN, Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français, Folio Actuel 169, Paris, Gallimard, 2017, 389 p.

Je dois confesser que je n'avais jamais lu d'ouvrage de Gilles Kepel avant celui-ci. Après tout, cela ne fait qu'un peu moins de 5 ans que je me suis mis à étudier le conflit syrien, l'Etat islamique et les autres acteurs de la guerre en Syrie et en Irak. Plongé dans mon travail à la source (les productions des acteurs de ces conflits), et même si je lis aussi beaucoup d'articles et d'ouvrages pour écrire ou pour alimenter ma réflexion, je n'ai parfois pas le temps ou l'envie de faire le compte-rendu de ces derniers sur mon blog. C'est après une seconde lecture de Terreur dans l'Hexagone que je m'y suis décidé pour cet ouvrage.

En réalité, ce livre n'est pas celui de Gilles Kepel à proprement parler, puisqu'y ont contribué Antoine Jardin mais aussi Hugo Micheron, comme cela est mentionné dans les appendices à la fin du livre. L'ouvrage sort d'ailleurs peu de temps après les attentats du 13 novembre 2015 : le texte permet de dire qu'il en a tenu compte, mais peut-être sans avoir encore le recul nécessaire (une version mis à jour serait peut-être bienvenue).

Nicolas WERTH, La terreur et le désarroi. Staline et son système, Tempus 160, Paris, Perrin, 2007, 614 p.

Compilation d'articles de Nicolas Werth parus dans des ouvrages collectifs, des revues spécialisées ou L'Histoire. 19 en tout. L'auteur, spécialiste de l'URSS sous Staline, constitue ce recueil autour de l'idée de la brutalisation des rapports politiques et sociaux, inédite selon lui sous ce régime. L'idée qui sous-tend l'ensemble, à propos de la violence d'Etat, est que celle-ci n'est pas seulement idéologique, mais qu'elle repose sur le constat que la domination exercée par le pouvoir est fragile, face aux résistances de la société et à un encadrement pas toujours aux ordres. Les répressions s'enchaînent car elles constituent l'unique réponse aux difficultés rencontrées. L'historien choisit 5 moments clés selon lui du processus : la période 1914-1921, où les bases sont jetées ; la période 1930-1933 ; la période des grandes purges de 1937-1938 ; les années suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui constitue en quelque sorte un "assouplissement" ; et la période 1953-1956 après la mort de Staline.

Le livre, bien que restant une compilation, est très abordable pour le grand public -ce qui était sans doute l'objectif- et pose bien aussi les débats de l'historiographie à l'époque de la parution. Il offre un bon aperçu sur son sujet depuis l'ouverture des archives soviétiques, en particulier. Toutefois on ne peut s'empêcher de relever certaines redites entre les différents articles. Bien que Nicolas Werth se soit démarqué du Livre noir du communisme, auquel il a contribué en son temps, et des positions caricaturales d'un Stéphane Courtois, et qu'il se penche sur l'histoire sociale, tout en cherchant à dépasser l'opposition entre l'école totalitaire et l'école révisionniste, on ne peut s'empêcher de penser que le thème de la violence d'Etat, à lui seul, ne constitue pas ce qu'était l'URSS sous Staline. Une lecture intéressante mais à bien replacer dans son contexte et sa démarche d'écriture, tout en la complétant par la découverte d'autres approches.

mardi 1 mai 2018

Fred GOLDSTEIN, L'Irgoun, Paris, France-Empire, 1980, 313 p.

Fred Goldstein, né en 1922 et mort en 1974, réfugié à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale, est affecté à la Commission Internationale des Crimes de Guerre, où il prépare les dossiers sur les persécutions contre les Juifs utilisés lors du procès de Nuremberg. Lors de la révolte de l'Irgoun, il s'enrôle dans l'organisation et s'installe en France, où il joue un rôle important dans l'action politique et financière du mouvement. Grand reporter à L'Aurore, commentateur des journaux parlés à Europe 1, il part en 1970 à Jérusalem où il meurt d'une crise cardiaque quatre ans plus tard. Son histoire de l'Irgoun s'arrête donc, brutalement, en 1945.

Goldstein retrace en fait l'historique des organisations nationalistes juives depuis le XIXème siècle, dans leurs différentes nuances, et leurs affrontements également. Une place importante est accordée à Jabotinsky, le fondateur de l'Irgoun. Sur les affrontements des années 20 et 30 en Palestine, Goldstein est parfois parti pris, notamment dans la vision des Arabes ou du grand mufti de Jérusalem. Avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler, les tensions se crispent, avec les Arabes mais aussi avec les Anglais. Pourtant les Juifs restent profondément divisés, et ce même si l'expérience militaire de ce qui s'apparente à une véritable guérilla sera précieuse au moment de la naissance d'Israël en 1948. Pendant la Seconde Guerre mondique, les Juifs de Palestine se rangent toutefois du côté allié, malgré le lourd contentieux avec les Britanniques, à l'exception du groupe Stern, qui est impitoyablement traqué. Menahem Begin prend la tête de l'Irgoun, après la mort de Jabotinsky ; Goldstein l'a côtoyé, ce qui explique sa préface dans le livre.

Au final, un témoignage d'acteur engagé, daté sur certains points, mais qui offre un aperçu original des débuts de l'expérience militaire israëlienne.

vendredi 27 avril 2018

Légionnaires, auxiliaires et fédérés sous le Bas-Empire romain, Histoire vivante, Paris, Errance, 2009, 112 p.

Livre datant de presque dix ans déjà. Il est signé par deux directeurs de groupes de reconstitution,  Alain Alexandre et François Gilbert. La difficulté était déjà de rassembler des groupes de reconstitution sur le Bas-Empire, qui ne sont pas nombreux, et de trouver le matériel adéquat. L'introduction souligne à quel point les clichés collent encore à la représentation du soldat romain, d'autant que le Bas-Empire n'est pas la période la mieux connue, la plus "vulgarisée" -les auteurs préfèrent d'ailleurs ce nom à celui d'Antiquité Tardive préférée par la recherche désormais. C'est là que le bât blesse un peu : si les auteurs sont très férus de la reconstitution, et le font avec sérieux, ils sont peut-être un peu déconnectés des orientations (à l'époque) de l'historiographie. Si les textes fournissent des informations, c'est surtout l'archéologie qui autorise la reconstitution, épaulée par les représentations survivantes et d'autres documents exceptionnels comme les tuniques d'Egypte.

Plus que la contextualisation, ce sont donc bien les clichés et le commentaire de l'équipement qui retiennent l'attention. L'étude commence avec un légionnaire de la Legio III Italica Antoniniana de la campagne contre les Alamans, en 213 ap. J.-C., pour s'arrêter avec un archer de l'armée d'Arménie de la guerre contre les Perses en 502 ap. J.-C. . Le livre dépasse donc la fin de l'Empire romain d'Occident pour s'intéresser aussi à l'Empire romain d'Orient, bientôt byzantin. Des encadrés bien illustrés viennent parfois appuyer les descriptions : celui sur la tunique (p.38-39), la plumbata (p.52-53), le thoracomachus (p.60-61). Toutes les armes sont traitées, y compris la marine. Le livre inclut à la fin la reproduction des emblèmes de la fameuse Notitia Dignitatum.

S'appuyant sur une bibliographie relativement classique -ce qui explique le décalage avec l'historiographie de l'époque, sans doute-, l'ouvrage peut prétendre figurer dans la bibliothèque de n'importe quel passionné de l'Antiquité Tardive, ne serait-ce que pour l'aspect reconstitution.

dimanche 22 avril 2018

Thomas SNEGAROFF, Hillary et Bill Clinton. L'obsession du pouvoir, Texto, Paris, Tallandier, 2016, 397 p.

Réédition actualisée en format poche d'un ouvrage initialement paru en 2014, cette version s'arrête quelques mois avant le résultat de la présidentielle américaine, qui a vu la défaite d'Hillary Clinton et la victoire de Donald Trump. La lecture n'en est donc que plus intéressante.

Thomas Snégaroff, historien de formation, journaliste, est spécialiste des Etats-Unis. L'ouvrage m'incline à penser que l'auteur fait oeuvre de vulgarisation et rend accessible au grand public français l'historiographie la plus récente, notamment anglo-saxonne. En effet, pour 375 pages de texte, on ne compte que 10 pages de notes et 2 de bibliographie, ce qui est peu. Thomas Snégaroff synthétise en gros environ 40 ouvrages pour décrire le couple Clinton. Il faut reconnaître que c'est bien mené.

Jamais un tel couple n'a marqué l'histoire de la présidence des Etats-Unis. A Bill Clinton, la chaleur humaine, à Hillary Clinton, le calcul froid et politique. Des perceptions finalement éloignées de la réalité, mais qui posent la question de l'inversion des valeurs dans un couple formé après la Seconde Guerre mondiale, et qui incarnerait une nouvelle génération d'Américains. C'est le fonctionnement du couple que Thomas Snégaroff tente de décortique dans le livre.

Bill et Hillary Clinton viennent de milieux sociaux différents, leur enfance et leur adolescence sont éloignées l'une de l'autre. Il y a pourtant des éléments qui les rapprochent. Leur rencontre met en place une véritable organisation pour la conquête du pouvoir : le fameux "plan de vingt ans" qui donne son titre à l'un des chapitres du livre. Et le pari est presque tenu, puisqu'après bien des péripéties, et des déconvenues aussi, Bill Clinton est élu président des Etats-Unis en 1992. Malgré ses frasques sexuelles qui alimentent déjà la presse. Pendant les deux mandats de Bill Clinton, puisqu'il est réélu quatre ans plus tard, Hillary commence à penser à sa propre destinée en tant que présidente. Vient l'affaire Lewinsky, qui constitue une épreuve particulièrement douloureuse, mais dont le couple sort malgré tout, parce que chacun a besoin de l'autre pour servir ses ambitions. Hillary est élue sénatrice de l'Etat de New York. Elle devra toutefois attendre 2016 pour se présenter à l'élection présidentielle. Entretemps, secrétaire d'Etat de Barack Obama, elle aura vécu un moment difficile avec l'attaque du consulat américain à Benghazi en 2012 et la mort de l'ambassadeur américain. Néanmoins, elle annonce sa candidature à l'élection présidentielle, partant avec de bonnes chances de succès. Le résultat montre que malgré son expérience, et un certain talent, elle n'a pas réussi à emporter suffisamment l'adhésion, parce que la dynamique du couple a joué dans les deux sens.

Si les spécialistes du sujet n'apprendront sans doute pas grand chose à la lecture de cet ouvrage, les néophytes comme moi apprécieront de disposer d'une synthèse facilement accessible, véritablement concentrée sur la dimension personnelle et politique du couple Clinton. Il ne faut pas chercher autre chose dans ce livre.