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dimanche 22 avril 2018

Thomas SNEGAROFF, Hillary et Bill Clinton. L'obsession du pouvoir, Texto, Paris, Tallandier, 2016, 397 p.

Réédition actualisée en format poche d'un ouvrage initialement paru en 2014, cette version s'arrête quelques mois avant le résultat de la présidentielle américaine, qui a vu la défaite d'Hillary Clinton et la victoire de Donald Trump. La lecture n'en est donc que plus intéressante.

Thomas Snégaroff, historien de formation, journaliste, est spécialiste des Etats-Unis. L'ouvrage m'incline à penser que l'auteur fait oeuvre de vulgarisation et rend accessible au grand public français l'historiographie la plus récente, notamment anglo-saxonne. En effet, pour 375 pages de texte, on ne compte que 10 pages de notes et 2 de bibliographie, ce qui est peu. Thomas Snégaroff synthétise en gros environ 40 ouvrages pour décrire le couple Clinton. Il faut reconnaître que c'est bien mené.

Jamais un tel couple n'a marqué l'histoire de la présidence des Etats-Unis. A Bill Clinton, la chaleur humaine, à Hillary Clinton, le calcul froid et politique. Des perceptions finalement éloignées de la réalité, mais qui posent la question de l'inversion des valeurs dans un couple formé après la Seconde Guerre mondiale, et qui incarnerait une nouvelle génération d'Américains. C'est le fonctionnement du couple que Thomas Snégaroff tente de décortique dans le livre.

Bill et Hillary Clinton viennent de milieux sociaux différents, leur enfance et leur adolescence sont éloignées l'une de l'autre. Il y a pourtant des éléments qui les rapprochent. Leur rencontre met en place une véritable organisation pour la conquête du pouvoir : le fameux "plan de vingt ans" qui donne son titre à l'un des chapitres du livre. Et le pari est presque tenu, puisqu'après bien des péripéties, et des déconvenues aussi, Bill Clinton est élu président des Etats-Unis en 1992. Malgré ses frasques sexuelles qui alimentent déjà la presse. Pendant les deux mandats de Bill Clinton, puisqu'il est réélu quatre ans plus tard, Hillary commence à penser à sa propre destinée en tant que présidente. Vient l'affaire Lewinsky, qui constitue une épreuve particulièrement douloureuse, mais dont le couple sort malgré tout, parce que chacun a besoin de l'autre pour servir ses ambitions. Hillary est élue sénatrice de l'Etat de New York. Elle devra toutefois attendre 2016 pour se présenter à l'élection présidentielle. Entretemps, secrétaire d'Etat de Barack Obama, elle aura vécu un moment difficile avec l'attaque du consulat américain à Benghazi en 2012 et la mort de l'ambassadeur américain. Néanmoins, elle annonce sa candidature à l'élection présidentielle, partant avec de bonnes chances de succès. Le résultat montre que malgré son expérience, et un certain talent, elle n'a pas réussi à emporter suffisamment l'adhésion, parce que la dynamique du couple a joué dans les deux sens.

Si les spécialistes du sujet n'apprendront sans doute pas grand chose à la lecture de cet ouvrage, les néophytes comme moi apprécieront de disposer d'une synthèse facilement accessible, véritablement concentrée sur la dimension personnelle et politique du couple Clinton. Il ne faut pas chercher autre chose dans ce livre.

vendredi 6 avril 2018

Frédéric GOUT, Libérez Tombouctou ! Journal de guerre au Mali, Témoignage, Paris, Tallandier, 2015, 256 p,

En 2015, Tallandier proposait à travers ce livre le témoignage du colonel Gout, commandant le 5ème régiment d'hélicoptères de combat (RHC), qui constitue en 2013 le Groupement Aéromobile (GAM) de l'opération Serval, conseillé ici par le journaliste Jacques Duplessy.

Le colonel Gout est mobilisé pour participer à Serval alors que les djihadistes ont mortellement blessé le commandant Damien Boiteux, du 4ème régiment d'hélicoptères des forces spéciales (RHFS) qui opérait sur Gazelle. En un temps record, il faut préparer l'effectif, récupérer les hélicoptères engagés ailleurs (les Tigre notamment), solliciter le transport aérien stratégique, choisir les officiers... en 4 jours.

Arrivés à Bamako le 16 janvier 2013, les premiers éléments du GAM doivent plus ou moins se débrouiller quant à leur installation, alors que le colonel Gout doit s'occuper des visites officielles et autres problèmes logistiques. Par ailleurs le GAM est éclaté, les Tigre opérant au départ depuis Ouagadougou, ce qui impose des contraintes. Cinq jours plus tard, le GAM se déplace vers le nord-est, vers Sévaré, à côté de Mopti. L'adversaire est encore mal appréhendé car il reste assez évasif.

Le GAM participe à la reconquête de Tombouctou. Le colonel Gout a même l'occasion de visiter la maison de René Caillié, explorateur français installé dans la ville. La difficulté pour le GAM est que les différents axes de progression des troupes au sol nécessitent un appui aéromobile que, faute d'effectifs suffisants, le GAM ne peut pas forcément assumer. Le GAM continue de recevoir des visites officielles, comme celle du chef d'état-major des armées.

Le GAM se déplace ensuite vers l'est, et Gao. Le climat entraîne parfois une surchauffe du matériel, quand ce n'est pas un général qui trouve que les tenues portées par les mécaniciens sont trop décontractées... les premiers engagements ne surviennent qu'à partir du 9 février, quand le GAM engage une colonne de pick-up ayant franchi le Niger à l'ouest de Gao. La coopération interarmes est favorisée par le fait que les officiers chefs de corps se connaissent souvent pour avoir fait leur formation ensemble ; le colonel Gout collabore aussi avec l'armée de l'air et des Belges. L'officier ne cache pas les difficultés, par exemple avec son chef de la logistique dont il est obligé de se séparer, ou cet incident de tir pendant un nettoyage d'arme pendant lequel un soldat tire une rafale de cartouches. Le 14 février, un légionnaire français est tué dans l'Adrar des Ifoghas, où la résistance se durcit. Le GAM s'installe alors pour partie à Tessalit.

Le 20 février, un hélicoptère Tigre en patrouille est criblé de balles par des combattants bien camouflés à ras du sol qui font uniquement usage de fusils d'assaut. Les tactiques de vol sont donc modifiées en conséquence. Le GAM manque d'hélicoptères de transport pour effectuer des posers aéromobiles conséquents, toutefois il assure les évacuations sanitaires, y compris pour les partenaires comme les Tchadiens, qui subissent des pertes parfois conséquentes lors d'embuscades dans l'Adrar des Ifoghas. Les conditions climatiques sont éprouvantes. Les djihadistes commencent à utiliser des IED, mais aussi des mortiers, à côté des technicals. Les hélicoptères doivent intervenir pour neutraliser les positions fortifiées à l'entrée des grottes. Ils évacuent un prisonnier français capturé par leurs collègues fantassins. Le 3 mars, c'est le corps d'un soldat du 1er RCP qui est ramené. Un autre soldat français est tué le lendemain.

Le colonel doit gérer l'attribution des décorations, mais aussi les cas d'insolation qui frappent parfois ses hommes. Les opérations continuent dans l'Adrar des Ifoghas. Le 16 mars, un AMX-10 du 1er RIMa saute sur un IED : un tué, 3 brûlés graves. L'aéroport de Gao est bombardé à la roquette. Le GAM transfère encore des prisonniers, parfois étrangers, venus du Maghreb. Avant de quitter le théâtre et de partir avec ses hommes en sas de "décompression" à Chypre, le colonel Gout reçoit une mitrailleuse PKM prise à l'ennemi du commandant du 92ème RI, qui dirige le Groupement Tactique Inter Armes 2 au Mali.

Le départ se fait sur fond de crash d'un hélicoptère Mi-24 de l'armée malienne. A Chypre, les soldats peuvent souffler, même si l'accueil n'est parfois pas à la hauteur, les responsables donnant parfois un peu trop de zèle pour que les soldats engagés au Mali soient le moins "visibles" possible dans l'île... après le débriefing psychologique, l'unité regagne la France le 17 avril. Le colonel Gout quitte le commandement du 5ème RHC en juillet 2013 pour assurer d'autres fonctions.

L'intérêt du témoignage est probablement d'offrir le point de vue d'un officier chef de corps, qui ne s'intéresse pas forcément à la description des combats, mais à son rôle de chef d'unité et aux différentes exigences que celui-ci impose. Le récit permet donc de prendre un peu de hauteur et de mieux comprendre aussi pourquoi les hélicoptères sont un outil indispensable sur ce genre de théâtre et pour ce type d'opérations.


vendredi 30 mars 2018

Romain MIELCAREK, Marchands d'armes. Enquête sur un business français, Au fait, Paris, Tallandier, 2017, 111 p.

L'industrie d'armement française ne s'est jamais aussi bien portée qu'aujourd'hui. C'est que la France reste une des principales exportatrices d'armement dans le monde (dans le top 5), sans parler des commandes nationales qui choisissent prioritairement des fabricants français. Pour autant, peut-on parler d'un complexe militaro-industriel à la française, pour reprendre les termes d'Eisenhower ? Les 160 000 personnes qui dépendant en France du secteur de l'armement bénéficient-elles de l'effort des militaires, diplomates, ministres, parlementaires, commerciaux qui "vendent" le commerce des armes à l'étranger, quite à faire du lobbying à l'excès ? Telles sont les questions auxquelles tente de répondre ce petit opuscule, d'ailleurs illustré par des dessins de circonstance comme celui visible sur la couverture ci-contre, inspiré du fameux film Lord of War, que l'auteur évoque dès l'introduction.

Faire parler les personnes engagées dans le secteur de l'industrie de l'armement n'est pas chose facile. Romain Mielcarek s'y est pourtant essayé, en fréquentant les principaux salons de l'armement français. C'est que la vente d'armes à l'étranger est, tout de même, très encadrée par l'Etat. Quand bien même les justifications à pratiquer ce commerce, chez ceux qui en font partie, sont souvent les mêmes. C'est aussi que le secteur fait vivre beaucoup de monde, et n'a jamais été aussi florissant. Depuis 1948, le ministère français s'intitule "ministère de défense" même si les documents officiels continuent pendant encore longtemps de parler d'industrie d'armement...

L'Etat soutient le maillage de PME du secteur de la défense, indispensables à côté des grosses structures. Lesquelles, DNCS, Nexter, Thales, sont souvent les héritières des anciennes fabriques d'armes royales. En France, le choix a été fait de conserver une puissante industrie d'armement, pour ne pas dépendre des livraisons étrangères et des pressions qui pourraient ainsi s'exercer sur notre défense. Mais comme les forces nationales ne peuvent à elles seules faire tourner l'industrie à plein régime, il faut exporter. C'est un choix qui pour l'instant n'est pas remis en cause par le pouvoir politique. L'industrie fait tourner l'économie de nombre de régions et de villes françaises ; certains élus y sont très attachés, pour des raisons économiques, et défendent donc les ventes d'armement, y compris en accompagnant les délégations officielles au moment de la signature des contrats. Mais certains spécialistes s'interrogent sur les performances de cette industrie, très soutenue, dont les dividendes iraient davantage aux groupes eux-mêmes qu'à l'économie locale.

Ce soutien de nombreux acteurs aux exportations d'armement pose question lorsque les armes sont vendues à des pays comme l'Egypte, qui malgré sa lutte contre la branche au Sinaï de l'EI, vit sous la férule du maréchal Sissi, ou de l'Arabie Saoudite, engagée dans une très dure campagne au Yémen. Le discours diplomatique est aussi de dire que les choix d'exportations sont faits pour appuyer la politique française, voire rendre dépendants certains pays sur le plan de l'armement ; toutefois les contre-exemples abondent de pays n'ayant tenu aucun compte de la place de la France (Libye ; Irak). Parfois, la France fait l'impasse sur les exportations, sacrifiant aux exigences diplomatiques, comme avec le marché des BPC Mistral vendus initialement à la Russie, puis décommandés.

La discrétion qui entoure le commerce des armes est aussi liée, probablement, aux nombreuses affaires de corruption qui les entourent, souvent liées à la sphère politique. On pense au scandale de Karachi, à l'affaire des frégates de Taïwan, pour ne pas nommer la Libye et l'ancien président Sarkozy. La profession d'intermédiaire jouée par certains dans ces affaires de commissions et rétrocommissions n'a rien d'illégal, elle n'est tout simplement pas encadrée. Les entreprises manoeuvrent parfois pour contourner les embargos, en changeant la classification du matériel. Les ventes d'armes légères opérées de manière clandestine pour soutenir des acteurs non étatiques restent également très opaques. Les industries elle-mêmes se parent désormais de département chargés de traiter des questions éthiques, mais les réponses sont souvent les mêmes que lors des interviews obtenues par l'auteur dans les salons...

L'Etat contribue aussi à nourrir l'industrie d'armement nationale. L'armée française est équipée des matériels les plus modernes, comme le char Leclerc. La France a dépensé 16,9 milliards d'euros pour ses forces armées rien qu'en 2016. La Direction Générale de l'Armement planifie l'acquisition des nouveaux matériels : mais les discussions son parfois compliquées avec les entreprises, et les militaires, car les besoins ne sont pas les mêmes... la France soutient son industrie d'armement car elle est une garantie d'indépendance. Mais d'aucuns jugent que l'industrie pousse à certaines opérations pour remplir les carnets de commande. On note toutefois la tendance, dans la décennie 2010, à se tourner vers l'exportation et moins vers les commandes nationales. De nombreux officiers supérieurs et généraux se reconvertissent d'ailleurs dans l'industrie d'armement après la fin de leur carrière.

Romain Mielcarek conclut sur l'idée que la France, par ses ambitions géopolitiques, a besoin d'une industrie d'armement autonome capable d'équiper des forces armées souvent projetées sur des théâtres extérieurs. L'absence de véritable intérêt public sur cette question empêche sans doute les dérives déjà contestées de cesser. C'est pour maintenir l'indépendance de sa défense que la France est devenue dépendante de son industrie d'armement, laquelle à son tour est de plus en plus dépendante de ses exportations, ce qui fait de la France un des principaux marchands d'armes dans le monde. L'ouvrage s'achève par un glossaire sur les principaux groupes d'armement français et des graphiques et cartes récapitulatifs sur le commerce des armes.

lundi 19 février 2018

Juliette MORILLOT et Dorian MALOVIC, La Corée du Nord en 100 questions, Texto, Paris, Tallandier, 2018, 379 p.

Ce titre de la collection "En 100 questions" de Tallandier porte sur la Corée du Nord. Initialement paru en 2016, le volume a été actualisé pour la réédition en poche (Texto). Il est signé par deux auteurs, Juliette Morillot, coréanologue, spécialiste de la péninsule coréenne, et Dorian Malovic, chef du service Asie au journal La Croix.

Ces derniers ont aussi bien utilisé des sources écrites que des sources orales, puisqu'ils ont mené des interviews auprès de personnes ayant fui la Corée du Nord. Le livre est le prolongement d'un autre, écrit à partir de ces témoignages, après la terrible famine des années 1990. Les auteurs appellent à mieux comprendre un pays caricaturé car mal connu, qui joue de cette image négative pour s'imposer sur la scène internationale et conforter sa position intérieure. En réalité, la Corée du Nord évolue, quand bien même il est toujours très difficile d'y accéder. Jouant des rivalités sino-américaines, elle sert aussi de prétexte aux Américains pour renforcer leur position en Asie. Le rêve d'une réunification des deux Corées semble aujourd'hui bien lointain.

Comme souvent dans la collection, le propos est divisé en parties thématiques (7). La partie Histoire (13 questions) insiste à juste titre sur les moments fondateurs : l'occupation japonaise, la guerre de Corée (même si les réflexions sur le déclenchement de la guerre de Corée -question 6- laissent un peu dubitatifs...). La partie Politique (16 questions) est sans doute plus intéressante : elle évoque les dirigeants successifs, le Juche, l'importance de la grande famine de 1995, la succession des 3 dirigeants et le tournant pris par Kim-Jong-Un. La partie Géopolitique est logiquement assez fournie (20 questions) : on y trouvera la description du programme nucléaire et balistique nord-coréen, et les intentions de la Corée du Nord derrière ce programme. Les questions évoquent aussi la problématique des personnes enlevées par les Nord-Coréens, ou la diplomatie française à l'égard du pays (quasi inexistante). La partie Réalités (16 questions) s'attache à montrer le fonctionnement véritable à l'intérieur du pays : via plusieurs témoignages, on comprend aussi que les habitants de la Corée du Nord ne cèdent pas à l'émigration massive, encore plus depuis l'arrivée au pouvoir de Kim Jon-Un, et pour cause ; ils ne sont spécialement bien intégrés en Corée du Sud. La partie Economie (9 questions) prouve l'ouverture du pays à l'économie de marché, en particulier depuis la grande famine, avec un rôle important pour les femmes. La partie Société et culture (13 questions) montre l'importance de l'ancienne structure sociale même sous un régime communiste, ainsi que celles de l'éducation ou du système de santé. Quand bien même des normes pesantes et un contrôle existent bien, ils sont minés par l'ouverture du pays. A défaut de conclusion, les deux auteurs proposent une dernière partie Propagande (8 questions) qui invite à se méfier des informations sur la Corée du Nord, plus ou moins fantaisistes, car parfois disséminées par la Corée du Sud, à dessein. Les réfugiés nord-coréens ont souvent été instrumentalisés ou ont choisi de donner une version bien éloignée de la réalité, parfois contre monnaie sonnante et trébuchante. La population de la Corée du Nord a une certaine connaissance du reste du monde, ne serait-ce que par le biais du tourisme et autres moyens de communiquer. A contrario, la Corée du Nord a souvent servi de méchant dans les productions occidentales des années 2000, et 2010, remplaçant les Chinois ou les Soviétiques.

On peut regretter que les deux auteurs ne présentent pas de bibliographie même indicative, préférant lister des chercheurs de référence sur la Corée du Nord, qu'ils utilisent d'ailleurs fréquemment dans le corps du livre. Toutefois, ce petit volume est commode, pour un néophyte comme moi, pour mieux cerner les enjeux actuels autour du "pays des matins clairs et frais" (plutôt que "pays des matins calmes" comme on le dit souvent, cf question 1).

vendredi 8 décembre 2017

Fatiha DAZI-HENI, L'Arabie Saoudite en 100 questions, En 100 questions, Paris, Tallandier, 2017, 365 p.

Encore un bon volume de cette collection "En 100 questions" des éditions Tallandier. Comme celui sur la Turquie ou celui sur l'Iran, l'exemplaire consacré à l'Arabie Saoudite retient l'attention. Fatiha Dazi-Héni, docteur en sciences politiques, spécialiste de la péninsule arabique, connaît bien son sujet, cela se sent.

Le livre est fort utile, car comme elle le souligne en introduction, l'Arabie Saoudite est un pays méconnu, objet de nombreux préjugés et caricatures dans le monde occidental. Pays qui porte le nom de la famille régnante, lié au pacte de 1932 entre la famille al-Saoud et la prédication wahhabite, pouvoir religieux de facto légitimiste. Fatiha Dazi-Héni, qui se rend sur place chaque année depuis 1998, explique combien l'influence de la doctrine hanbalo-wahhabite est limitée par la diversité des régions et des pratiques religieuses dans le pays. La religion d'Etat, de fait, demeure marginale. L'Arabie Saoudite tente aujourd'hui de sortir de la rente pétrolière, d'ouvrir son économie, et se montre plus interventionniste (engagement au Yémen) en raison du retrait américain et de l'affrontement avec l'Iran. La famille al Saoud verrouille au départ le pays, sans créer d'identité nationale : cette situation est fragilisée par la prise d'otages de La Mecque en 1979, la chute des cours du pétrole en 1982 et l'explosion démographique. La guerre du Golfe et les attentats du 11 septembre précipitent la redéfinition du pays. Le pacte "saudo-wahhabite" est de moins en moins pertinent, et le pays doit transformer son pacte économique et social. L'arrivée du roi Salman sur le trône en janvier 2015 illustre ces changements, avec un tournant vers la méritocratie, en dépit d'une gestion plus collégiale que personnelle du pouvoir, entravée par la question lancinante de la succession, jamais réglée de manière institutionnelle. L'Arabie Saoudite est déstabilisée, sur le plan régional, par le retrait américain, qui a profité à l'Iran, ce qui complique la stratégie des Etats-Unis.

Les 100 questions sont divisées en 9 thèmes de taille inégale (le plus fourni étant Identité et société). Le thème Histoire montre que la construction de l'Etat saoudien a pris du temps, et résulte du pacte entre le clan Saoud et le prédicateur Muhammad ibn Abd al-Wahhab : le premier reconnaît la doctrine wahhabite comme le "vrai" islam, le second la légitimité politique de la famille Saoud. Sans les Ikhwan, cette dernière n'aurait pu conquérir le territoire qui constitue aujourd'hui le pays, notamment parce que le wahhabisme assure une légitimité dans des régions comme le Hijaz hostiles au pouvoir saoudien. L'Etat se développe ensuite avec l'appui des Britanniques, puis des Américains, la firme pétrolière 
Aramco agissant comme un véritable sous-traitant de l'Etat.

Si la religion est au coeur de la construction de l'Etat, elle est aujourd'hui de plus en plus contestée. Les wahhabites occupent les institutions religieuses centrales, mais cela est seulement officialisé dans la décennie 1940. Ils sont souvent en opposition avec le pouvoir. La police religieuse est de moins en moins acceptée par la jeunesse. L'Arabie Saoudite comporte une forte minorité chiite, dénigrée par les wahhabites, mais qui n'est pas persécutée par la famille régnante même si elle reste marginalisée. La légitimité des Saoud et des wahhabites est remise en cause à partir de la prise d'otages de La Mecque en 1979, avec l'intervention américaine pendant la guerre du Golfe puis l'invasion de l'Irak en 2003, qui contribue à replacer les chiites irakiens aux commandes du pays. Le royaume exporte le hanbalo-wahhabisme dans le monde via des ONG ou des organisations islamiques internationales : mais ce n'est pas l'Etat qui le fait, ce sont des individus, et la doctrine wahhabite est supplantée par le salafisme politique et la version djihadiste.

Sur le plan politique, l'Arabie Saoudite est gouvernée par une famille, même si la question de la succession est un grave problème car non formalisée légalement. Le roi Fahd promulgue la loi fondamentale en 1992, qui renforce les pouvoirs du souverain et acte de la soumission de l'autorité religieuse à celui-ci. Le roi Salman, à son arrivée au pouvoir en janvier 2015, met fin au principe qui voulaient que tous les descendants Saoud soient associés au gouvernement et dirige avec un triumvirat, comprenant son neveu Mohamed Bin Nayef, architecte de la lutte anti-terroriste, et son fils Mohamed Bin Salman, novice en politique.

L'Arabie Saoudite se construit par redistribution de la rente pétrolière auprès des populations : les régions sont donc très dépendantes du pouvoir, l'Etat fournissant 70% des emplois. Le pays comprend 20 millions d'habitants et 10 millions d'étrangers qui constituent l'essentiel des actifs. L'Arabie Saoudite est urbanisée à 75% mais la richesse ne profite qu'à une minorité. Le secteur privé est freiné par les habitudes des Saoudiens, habitués à être employés par l'Etat, qui fournit tout. L'Etat met en avant le patrimoine culturel et archéologique, ce qui fragilise encore le pouvoir religieux et répond à une demande sociale. Très répressif à l'égard des médias, l'Arabie Saoudite est pourtant parmi les pays les plus dynamiques sur les réseaux sociaux, qui permettent par exemple de contourner la barrière hommes-femmes instaurée par les wahhabites, critiquée par la jeunesse. Le pays reste par contre en tête dans l'application de la peine de mort, derrière l'Iran.

Les revenus du pays sont constitués à 90% par le pétrole, contrôlé par Aramco, nationalisée en 1980, dont les opérations sont opaques, et qui pourtant est en décalage avec les pratiques du pays car suivant le management américain. L'Arabie Saoudite est donc très dépendante des fluctuations des cours du pétrole. Une partie de la rente, non communiquée, va à la famille régnante, le reste est redistribué. Mais ce pacte pétrolier ne fonctionne plus. Le souverain mène désormais une politique d'austérité tout en essayant de diversifier l'économie, avec le plan "Vision 2030" de Mohamed Bin Salman. Ce qui heurte de front les élites installées, car cette politique amène aussi des changements sociaux qui ne satisfont pas forcément le pouvoir religieux. L'Arabie Saoudite, comme le Conseil de Coopération du Golfe qu'elle chapeaute, est désormais tournée économiquement vers l'Asie, qui domine les échanges.

Sur le plan international, l'Arabie Saoudite s'affronte à l'Iran pour le leadership régional, reste dépendante du soutien américain et continue d'exporter son modèle religieux -avec les nuances que l'on a indiquées ci-dessus. Mais le pays peine à devenir un leader régional ; si l'Arabie domine le Conseil de Coopération du Golfe, qui a réagi de manière offensive aux printemps arabes pour maintenir le statu-quo, elle est considérée avec méfiance par ses 5 partenaires en raison de son rôle dominant. L'affrontement avec l'Iran dépasse la querelle sur le leadership régional : l'Arabie Saoudite craint pour sa survie économique, l'Iran étant plus attirant, et pour ses alliances internationales. D'où l'affrontement indirect au Yémen, au Liban, en Syrie et la surenchère rhétorique. Le pays cherche de nouvelles alliances, avec la Turquie, l'Egypte, la Jordanie, et s'est même rapproché d'Israël. C'est pourquoi aussi l'Arabie Saoudite tente de faire revenir les Etats-Unis dans la région, malgré l'élection de Donald Trump ; il est vrai que les Américains sont obligés de maintenir une présence dans le Golfe, ne serait-ce qu'en raison des énormes contrats d'armements obtenus avec les monarchies.

La France est partenaire de l'Arabie Saoudite, économiquement, notamment dans le domaine de l'armement, depuis la décennie 1980. Mais la méconnaissance des sociétés est réciproque. Autant l'Iran bénéficie d'un préjugé favorable en France, en raison de son histoire, de sa culture, autant l'Arabie Saoudite est mal vue, et les développements récents du pays restent méconnus. La France est davantage engagée aux Emirats Arabes Unis depuis la décennie 2000. Le pays tente de désamorcer la querelle régionale entre l'Arabie Saoudite et l'Iran. Le hanbalo-wahhabisme est arrivé en France par la Ligue islamique mondiale, relais du soft power saoudien, mais les relais utilisés échappent maintenant largement aux canaux officiels, et se sont autonomisés. Pour autant l'argent saoudien, qui finance des tendances parfois aux antipodes du courant religieux du royaume, a contribué à revivifier le salafisme français, qui penche vers le communautarisme et en tout cas se pose en rupture avec la société française. Il est vrai aussi que le salafisme politique est souvent un précédent, comme le salafisme quiétiste, vers le djihadisme.

Cette lecture permet donc de se défaire d'un certain nombre d'idées reçues sur le royaume saoudien, en transition, et qui est sur la défensive actuellement. A conseiller à toute personne qui souhaite en savoir plus sur l'Arabie Saoudite.

samedi 28 octobre 2017

Malek CHEBEL, L'islam en 100 questions, Paris, Tallandier, 2015, 302 p.

On ressort de cet ouvrage avec une impression bien mitigée. L'auteur découpe ces 100 questions en 3 grands thèmes -le Coran et le prophète (près de 40 questions), L'islam, ses rituels, son oeuvre et L'islam et la France- mais le découpage peine à convaincre et n'épuise pas l'essentiel du sujet. En outre, aucune bibliographie même indicative ne vient appuyer le propos.

De plus, l'auteur adopte une posture qui n'est pas celle de l'historien, mais plutôt de l'essayiste, ce qui conduit parfois à des prises de position qui ne sont peut-être pas appropriées pour un ouvrage de ce type. Dans la question 5 par exemple, il attribue la "mauvaise réputation" de l'islam à la traduction médiévale du Coran par l'abbé Pierre Le Vénérable de Cluny (thème qui est repris dans une autre question plus loin, la 74) : est-ce toujours d'actualité ? Dans la question 15 on relève une petite erreur de date (bataille du Yarmouk en 636 et non 635). Dans la question 22, sur la guerre en Syrie, on ne comprend pas bien le propos de l'auteur quand il prétend que les opposants sont soutenus par des mouvements djihadistes sunnites provenant du Yémen (?). Certaines questions comme les divisions de l'islam manquent malheureusement de pages pour être plus complètes. D'autres semblent anecdotiques par rapport à d'autres thèmes qui auraient pu être abordés sur l'islam.

Pour quelqu'un qui veut découvrir le sujet, ce livre peut faire figure d'introduction minimum. Les autres passeront leur chemin.

jeudi 27 juillet 2017

Dorothée SCHMID, La Turquie en 100 questions, Paris, Tallandier, 2017, 281 p.

J'étais jusqu'ici partagé sur l'intérêt de la nouvelle collection de Tallandier, En 100 questions. Le volume sur l'Etat Islamique laissait vraiment à désirer. Celui sur l'Iran était bien meilleur. La lecture de deux autres opus me confirme dans l'idée que comme souvent, tout dépend de qui écrit. Ce volume-ci est réalisé par Dorothée Schmid qui dirige le programme Turquie contemporaine/Moyen-Orient de l'IFRI.

Le résultat, autant le dire tout de suite, est bon. Les 100 questions sont découpées en 7 thématiques, qui sont éclairées par l'introduction. La Turquie est un pays relativement jeune, mais héritier d'une longue histoire : en pleine crise d'identité, le pays cherche à se réapproprier son histoire, mais aussi à lui donner du sens. Depuis 2002, Erdogan et l'AKP sont aux commandes de la Turquie. Après une décennie d'ouverture et une image de modèle, la Turquie bascule de nouveau depuis 3 ou 4 ans dans une phase répressive et de crispation du pouvoir. La dynamique progressiste a été mise sous le boisseau, en particulier depuis 2015. La croissance économique est  bien là, mais elle reste fragile. Le pays cherche à s'assumer comme une puissance régionale, mais les printemps arabes ont bousculé le rôle adopté sous l'AKP et Erdogan, empêtrés dans la lutte contre l'EI et la guérilla menée par les Kurdes. Les rapports avec l'Europe, et la France, restent compliqués, liés à l'enjeu de l'intégration dans l'EU, et maintenant du conflit syrien et de la guerre contre l'Etat Islamique.

Le texte s'accompagne de quelques cartes disposées au fil du texte, ce qui est une excellente chose. On relève à peine une ou deux coquilles sur les dates. Une bibliographie, peut-être un peu courte (mais il s'agit de ne pas noyer le lecteur dans cette collection, évidemment), est fournie en fin de volume. On regrette presque qu'on ne puisse lire davantage de contenu, notamment dans la dernière partie sur les rapports entre Turquie, France et UE (8 questions seulement). J'aurais aimé pour ma part un point sur le parti Egalité et Justice, tremplin de l'AKP dans la communauté turque en France, que l'on voit de plus en plus présent dans les dernières élections.