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vendredi 25 août 2023

Albert CASTEL et Tom GOODRICH, Bloody Bill Anderson. The Short, Savage Life of a Civil War Guerrilla, University Press of Kansas, 1998, 170 p.

 

Au nom de Bloody Bill Anderson, certains penseront peut-être à la scène initiale du film Josey Wales hors-la-loi (1976), où le personnage incarné par Clint Eastwood rejoint la bande de Bill Anderson après avoir vu sa famille massacrée par des maraudeurs nordistes - le western, révisionniste, présente une image très idéalisée et déformée de Bloody Bill. Plus juste sans aucun doute est la représentation de Bloody Bill dans le film Chevauchée avec le diable (1999), où il est incarné par Jim Caviezel. Les deux historiens, tous les deux spécialistes de la guerre de Sécession (Castel, spécialiste du théâtre ouest de la guerre de Sécession, est mort en 2014 ; , visent ici à présenter la biographie la plus complète possible d'un homme dont le nom reste entouré de légendes, dorée ou noire.



Dès le milieu des années 1850, la guerre fait déjà rage aux confins ouest des Etats-Unis. Les habitants du Missouri, pour beaucoup partisans de l'esclavage, veulent transformer en Etat esclavagiste le territoire du Kansas, de plus en plus peuplé de gens de l'est, abolitionnistes. Aux "Border Ruffians", guérilleros sudistes du Missouri, s'opposent les Jayhawkers nordistes, mais les raids de ces irréguliers tournent souvent au crime crapuleux, sans distinction de parti. Quand la guerre éclate, la Confédération ne parvient pas à s'implanter militairement et politiquement dans le Missouri, malgré le soutien actif de la moitié ouest de l'Etat. L'Union ayant le dessus, il ne reste plus aux partisans les plus décidés du Sud que la guérilla : ce seront les fameux "bushwackers".

La famille Anderson s'est installée avant la guerre au Missouri, à Huntsville, puis au Kansas. Bill, né en 1839 dans le Kentucky, a servi comme conducteur de convoi sur la fameuse piste de Santa Fe, où il inaugure ses premiers détournements crapuleux. En 1861, Anderson est avec Arthur Ingram Baker d'Agnes City, un notable qui forme son groupe de Jayhawkers. Après le démantèlement de la bande par l'armée et l'arrestation de Baker, Anderson se met à son compte et rançonne surtout des Unionistes, mais à ce moment-là sans aucune motivation politique. En mai 1862, Baker tue le père Anderson suite à une querelle à propos d'une soeur de Bill, qu'il a courtisée avant de se marier avec une autre. Les fils prennent la fuite mais en juillet, Bill et Jim Anderson reviennent et tuent Baker et un homme qui l'accompagnait, déjà de manière particulièrement cruelle : blessés à coups de pistolet, ils sont enfermés dans une cave et brûlés vifs. Anderson tienne à ce qu'on se souvienne de ses méfaits...

Les frères Anderson opèrent ensuite dans l'est du Kansas. Quand Quantrill arrive à l'automne 1862, il leur reproche de s'attaquer aussi à des partisans du Sud, ce que Anderson ne lui pardonnera jamais véritablement. Les frères Anderson passent alors dans l'ouest du Missouri. Ils rejoignent la bande de Yager pour un raid dans le Kansas. C'est seulement en juillet 1863 que le nom de Bill Anderson apparaît dans les textes nordistes. A la tête d'une petite bande, il a déjà à ses côtés Archie Clement, vrai tueur sadique qui scalpe ceux qu'il tue. Ewing, le général nordiste qui commande le district de la frontière, prend alors des otages dans les familles des bushwackers, ce qui n'avait jamais été fait, dont les 3 soeurs d'Anderson, maintenues en détention dans un bâtiment vite reconverti en prison à Kansas City. A la suite d'un défaut de construction et de négligence des geôliers, le bâtiment s'écroule le 13 août 1863, tuant une soeur Anderson et blessant gravement les deux autres. Fou de rage, Anderson se transforme en brute sanguinaire lors du raid monté par Quantrill sur la ville de Lawrence, au coeur du Kansas, le 21 août : il abat de sa main 14 hommes sur les 200 victimes, environ, causées par le raid.

 

En octobre 1863, alors que les bushwhackers se replient au Texas pour l'hiver, ils massacrent non loin de Fort Scott, à Baxter Springs, tout une colonne accompagnant le général Blunt, qui parvient à prendre la fuite - dont la fanfare de la troupe, qui comprenait un garçon de 12 ans. L'hivernage au Texas se passe mal, les autorités confédérées constatant le caractère imprévisible de ces guérilleros. Anderson se querelle avec Quantrill et surtout avec George Todd, un autre brutal chef de bande. Finalement, Quantrill, qui pense avoir réussi coup de maître avec le raid sur Lawrence et a accepté un grade d'officier dans l'armée confédérée, cède le premier rôle dans la guérilla au Missouri à Todd et Anderson, qui attendent l'invasion programmée du Missouri par l'armée confédérée du général Price, à l'été 1864. Les bushwhackers préfèrent d'ailleurs suivre ces deux chefs car ils ont l'assurance qu'ils pourront tuer à loisir des nordistes, piller et donne libre court à leur haine débridée. C'est à partir de ce moment-là qu'Anderson prend l'habitude, avec certains de ses hommes, de scalper certaines de ses victimes -Archie Clement notamment, qui adore jouer avec son couteau... le 1er août, il manque toutefois de se faire prendre par des miliciens faute d'avoir suffisamment placé de sentinelles autour de son point de chute. A l'été 1864, Anderson est devenu le chef de bande le plus redouté par l'Union dans le Missouri. Son groupe s'étoffe à plus d'une centaine d'hommes, dont les frères Frank et Jesse James. En septembre 1864, Anderson perd 6 hommes face à des miliciens nordistes qui, à leur tour, tuent et scalpent les prisonniers lors d'un raid sur Fayette. Il montre toutefois, dans les semaines suivantes, que l'Union n'arrive pas à contrôler efficacement le territoire de l'Union, en particulier la voie de chemin de fer qui court de Saint-Louis à l'Iowa, au nord. Il faut dire que le Missouri a été ponctionné de troupes régulières nordistes pour soutenir la campagne du général Grant à Vicksburg, en 1863 : il n'y reste plus que 4 régiments de cavalerie en plus d'unités de miliciens, le 2ème Colorado et le 1er Iowa, qui essaient de tenir la dragée haute aux bushwhackers, tandis que le 17ème Illinois et le 15ème Kansas, dont le commandant est le jayhawker Jennison, laissent franchement à désirer. Les cavaliers nordistes sont aussi handicapés par un armement souvent inférieur : ils sont équipés de fusils à chargement par la bouche ou de fusils à un coup, tandis que les bushwhackers se munissent de paires de pistolets Colt Navy pour les engagements à courte portée et bénéficier d'une grande puissance de feu - les chefs comme Anderson en ont au moins 6 sur eux ou leur monture. Par ailleurs Anderson généralise, durant ses raids, la vieille tactique consistant à porter l'uniforme de l'ennemi pour le surprendre - ce qui ne manque pas aussi de provoquer des méprises, parfois, entre groupes de bushwhackers qui se tirent dessus.

Le 27 septembre, la bande d'Anderson investit la ville de Centralia, sur la ligne de chemin de fer qui traverse le Missouri. Les bushwhackers dévalisent une diligence, puis font stopper un train qui arrive de l'est et qui comprend notamment des permissionnaires nordistes de l'armée de Sherman qui vient de prendre Atlanta. Les soldats sont tous abattus après avoir été désarmés et déshabillés, sauf le sergent Goodman, du génie, de l'Iowa qu'Anderson épargne pour l'échanger contre un bushwhacker prisonnier. Les guérilleros incendient une partie de la gare et lancent le train à toute vitesse à contresens. En quittant la ville, rançonnée, ils arrêtent un autre train de construction qu'ils détruisent. Le major Johnston, qui commande un détachement du 39ème Missouri constitué de soldats à pied montés à cheval, et qui poursuivait une autre bande de bushwhackers, arrive alors à Centralia. Il va chercher le contact avec les guérilleros confédérés qui sont encore visibles à l'horizon. Mal lui en prend : ses 115 hommes doivent faire face à trois fois plus de bushwhackers, qui les attirent dans un piège grâce à la retraite feinte, tactique chère aux guérilleros. Avec leur fusil à un coup, les miliciens nordistes, démontés, sont anéantis par la charge tonitruante des bushwackers et le feu roulant de leurs multiples Colt Navy .36. Les guérilleros poursuivent les fuyards jusque dans Centralia. Dave Poole, un des lieutenants d'Anderson, saute de corps en corps sur le champ de bataille pour compter les cadavres. Une douzaine de corps sont scalpés, dont celui du major Johnston. D'autres sont décapités. Oreilles, nez, yeux, bras, mains, pieds et jambes sont arrachés sur certains cadavres. Un autre milicien est émasculé vif et ses parties génitales fourrées dans sa bouche. Une centaine de morts en tout contre 2 tués et 1 blessé mortellement chez les bushwhackers. Par cette boucherie, Anderson devient le chef bushwhacker par excellence et l'homme à abattre pour le Nord - encore davantage que Quantrill.

Goodman, prisonnier des bushwhackers, les accompagne jusqu'au 7 octobre, où il arrive à leur fausser compagnie. Il écrira un témoignage précieux sur leur façon d'opérer et d'être au quotidien, et sera étonné de voir comment ils sont organisés et font montre d'une réelle efficacité sur le plan militaire. Anderson rejoint l'armée de Sterling, qui a enfin envahi le Missouri, à Boonville, le 10 octobre. Faute d'hommes et de soutien, l'invasion confédérée du Missouri se transforme en anabase. Horrifié par les scalps attachés à la selle d'Anderson, Price est pourtant bien obligé de l'enrôler, étant à court de moyens pour faire du tort à l'Union et ne souhaitant pas se mettre un tel homme à dos. Le 21 octobre, Anderson et son aide investissent la maison de Benjamin Lewis, un notable nordiste fortuné de la ville de Glasgow. Ce dernier est quasiment battu à mort par Anderson et son aide pour l'obliger à livrer tous ses biens (il mourra en 1866). Anderson viole aussi avec son comparse une jeune servante noire : un tabou est encore rompu, les bushwhackers étant par principe respectueux des femmes, même si ceux d'Anderson en avaient déjà battu ou malmené par le passé. Les hommes d'Anderson reviennent d'ailleurs plus tard dans la maison évacuée par ses occupants et violent encore 2 domestiques noires qui étaient restées. Le même jour, Todd est tué : Anderson domine la scène. Mais il est finalement rattrapé par la mort : le 27 octobre, près d'Albany, le lieutenant-colonel Cox, qui dirige des miliciens montés des 33ème et 51ème Missouri de la milice, tend une embuscade aux bushwhackers en utilisant leur propre tactique, la retraite simulée. Anderson, qui charge à la tête de ses hommes, est lardé de balles. Une fois son corps identifié, il est ramené à Richmond, où il est photographié par le dentiste local, Kice.

La mort d'Anderson ne met pas fin à la guérilla. Si Quantrill décide de gagner le Kentucky (où il trouvera bientôt la mort lui aussi, en 1865), d'autres chefs comme Dave Poole qui prend la suite de Todd ou Jim Anderson vont hiverner au Texas et reviennent au printemps 1865 dans le Missouri. Les bushwhackers, inquiets pour leur sort, finissent par se rendre à partir de mai-juin 1865 mais tous ne le font pas officiellement et rentrent chez eux comme si de rien n'était. Le 13 février 1866 a lieu la première attaque de banque en plein jour des Etats-Unis, à Liberty. Jim Anderson fait partie des assaillants. Cette attaque sera suivie de beaucoup d'autres, commises par d'anciens bushwhackers incapables de revenir à une vie normale. Clements, qui avait probablement participé aux premières attaques de banques et défie sans cesse le pouvoir, est finalement abattu en pleine rue à la fin de l'année. Jesse James, ancien de la bande d'Anderson, qui avait suivi Quantrill au Kentucky avant de partir finalement au Texas, se reconvertit lui aussi dans l'attaque de banque dès 1869 -lors de son premier braquage, il abat un caissier qu'il prend pour Cox, l'officier responsable de la mort de Bill Anderson. Inspirés par ce qu'ils font fait à Centralia, les frères James développent les attaques de train avec les frères Younger, anciens de la bande de Quantrill, jusqu'à l'échec final de Northfield, dans le Minnesota, en 1876. Les frères James font profil bas avant de reprendre leurs attaques de trains entre 1879 et 1881. Jesse est finalement abattu par un "retourné" en 1882. Son frère Frank préfère se rendre pour échapper au même sort.

La tombe d'Anderson est régulièrement fleurie encore aujourd'hui. L'image héroïque et romantique du guérillero confédéré se maintient, comme celle d'ailleurs de Jesse James. Mais l'image oublie une partie conséquente de la réalité : Bill Anderson, qui en a eu l'opportunité et les stimuli, est devenu un véritable sauvage pendant la guérilla menée dans le Missouri. Le surnom de Bloody Bill n'était pas usurpé.

L'ouvrage se termine par un essai bibliographique, qui rappelle la difficulté majeure du sujet : les bushwhackers ont laissé très peu de documents écrits derrière eux, il faut donc utiliser les sources de leurs adversaires ou de leurs prisonniers pour les appréhender. A noter que si des cartes, bien présentes, permettent de se repérer, il en manque peut-être pour indiquer les déplacements de Bloody Bill durant sa vie et pendant la guérilla au Missouri. Au-delà du portrait de tueur sans pitié dressé par les deux auteurs, il manque aussi sans doute une remise en perspective un peu plus large de ses actions : après tout, Bill Anderson, comme beaucoup de bushwhackers, a des liens familiaux avec les autres Etats sudistes en guerre, et dès avant le conflit, lors de ses premières déprédations, il abhorre, comme beaucoup d'entre aussi, l'abolitionnisme. Le choix même de ses victimes montre qu'il y a une vraie idéologie derrière le déferlement de haine. L'homme qu'il bat presque à mort à Glasgow, en 1864, avait affranchi tous ses esclaves et Anderson ne manque pas de lui reprocher quand il le torture. Bourreau sur le terrain, Anderson fait avant tout partie du monde confédéré qu'il veut préserver.

mardi 22 août 2023

Christopher PHILLIPS, Damned Yankee. The Life of General Nathaniel Lyon, Louisiana State University Press, 1996, 288 p.

 

Nathaniel Lyon, un général de l'Union, est né en 1818 dans la campagne du Connecticut. Elevé par son père, un fermier entreprenant, de manière quasi militaire, il entre logiquement à l'académie militaire de West Point grâce à des appuis locaux dans son Etat : il en sort 11ème sur 52 de sa promotion en 1851. Lyon choisit l'infanterie -alors qu'il aurait pu prétendre au génie, mieux considéré - et sert dans le 2nd US Infantry Regiment, en Floride (il arrive trop tard pour vraiment prendre part à la deuxième guerre contre les Séminoles), en Californie, au Kansas et durant la guerre du Mexique.

Pendant sa carrière d'officier, Lyon manifeste un tempérament violent, ce qui lui vaut des ennuis avec une hiérarchie qu'il respecte souvent peu : cela bloque son avancement. En 1842, alors que son régiment stationne à Sackets Harbor à New York, il passe en cour martiale pour avoir trop sévèrement puni un soldat du rang. A la fin de 1848, alors qu'il a servi avec distinction pendant la guerre du Mexique (il a été blessé par une balle de fusil), passant au rang de capitaine, Lyon est envoyé en Californie pour maintenir l'ordre au moment de la ruée vers l'or dans cet Etat. En mai 1850, deux colons blancs et un ingénieur topographique de l'armée sont tués par des Indiens. On ordonne à Lyon de châtier les coupables. Lors de deux engagements différents, près de Clear Lake, ses troupes détruisent intégralement deux tribus indiennes et massacrent, avec une grande férocité, probablement 400 personnes, femmes et enfants compris. Lyon, qui a des talents de bâtisseur certains, construit une bonne partie de la future ville de San Diego, se bâtit une maison qu'il louera à son départ à d'autres officiers. Il investit dans la terre et à sa mort, il possède un millier d'acres dans 6 Etats et au Mexique. Il a une opinion très tranchée sur ce dernier pays, où il a combattu : il le considère comme "arriéré" en raison de la place de la religion catholique et de l'esclavage -ce qui ne sera pas sans conséquence sur son positionnement pendant la guerre de Sécession. Sur le plan religieux d'ailleurs, Lyon, élevé dans un milieu protestant, s'en détache pour suivre ce courant pour le moins intriguant qu'est le mesmérisme.

En 1854, on l'envoie au Kansas qui vient juste d'acquérir le rang d'Etat au sein du pays. Lyon y arrive alors que les pro et les antiesclavagistes se déchirent. Lyon, unioniste patenté, rejette les politiciens pro-esclavage qui se servent d'après lui du jeu démocratique pour imposer leur point de vue. Il ne cache pas ses sympathies et en vient presque aux mains avec d'autres officiers qui n'ont pas le même point de vue. Il viole aussi le règlement pour aider les partisans de l'Union, y compris pour faire acheminer des esclaves en fuite jusqu'au Canada. Acquis en 1860 au nouveau parti républicain, Lyon ne rejoint cependant jamais sa frange radicale abolitionniste. Il soutient Lincoln et condamne le parti démocrate, qui avait eu auparavant ses faveurs, en raison de son soutien à l'esclavage.

Fin janvier 1861, Lyon est transféré avec deux compagnies d'infanterie à Saint-Louis, pour protéger le dépôt fédérale. Un petit groupe d'activistes sécessionnistes est en effet à la manoeuvre pour tenter de mettre la main sur le dépôt, avec l'aide du gouverneur, Jackson, qui est un partisan souterrain de la sécession. Lyon s'associe avec l'élu républicain Frank Blair, proche des radicaux unionistes à Saint-Louis et de l'administration Lincoln. Blair persuade à deux reprises Lincoln de débarquer le supérieur Lyon, Harney, dont il craint -à tort- les sympathies sudistes. Lyon arme les émigrés allemands pro-unionistes, très présents à Saint-Louis, et le 10 mai 1861, il parvient à s'emparer sans combat du camp de 900 hommes que les pro-sécessionnistes ont installé près de l'arsenal et qu'ils ont baptisé "camp Jackson". Lyon, déguisé en vieille femme, en avait inspecté l'organisation avant de frapper.

Lyon fait défiler ses centaines de prisonniers dans Saint-Louis, sachant pourtant très bien que les partisans de la Sécession attendent ses hommes sur le trajet. Quand ceux-ci sont bombardés de projectiles puis assaillis par des coups de feu, ils ripostent et tuent 28 civils. L'incident a pour effet de précipiter des habitants du Missouri vers la cause confédérée. Lyon rencontre le gouverneur Jackson et le chef de sa milice, Sterling Price, le 11 juin suivant pour une dernière tentative de médiation, mais rejette toute négociation : nommé général de brigade des volontaires du Missouri -un poste décliné par William Sherman-, il entend bien faire respecter l'Union par la force.

Par une campagne éclair en réquisitionnant 4 bateaux à vapeur sur le Missouri, Lyon parvient à s'emparer de la capitale de l'Etat, Jefferson City, puis disperse la milice rassemblée par Jackson à Boonville. L'Union contrôle désormais tout le cours du Missouri depuis Kansas City, empêchant les confédérés de s'y installer. Le gouverneur fuit vers le sud-ouest de l'Etat, espérant rallier l'armée confédérée venue d'Arkansas. Lyon prévoit un mouvement en pinces : arrivant du nord, il envoie une autre partie de ses forces couper la retraite à Jackson par le sud-ouest. Mais cette branche, dirigée par le capitaine d'origine allemande Sigel, est repoussée lors de la bataille de Carthage. Ayant négligé la logistique, voyant ses troupes, démoralisées et mal ravitaillées, qui commencent à fondre (également par les prélèvements pour d'autres fronts) Lyon, qui n'a pas pu empêcher la jonction entre les forces de la milice dirigées par Sterling Price et l'armée confédérée venue d'Arksansas, commandée par McCulloch, choisit de les attaquer à Wilson's Creek, le 10 août, alors qu'il est en infériorité numérique, à 4 contre 1. La bataille est particulièrement meurtrière dans les deux camps (plus de 1 000 hommes hors de combat pour chaque armée) et Lyon, qui s'expose en première ligne, est tué au début de l'engagement. Les confédérés n'exploitent pas leur succès et se retirent en Arkansas. Surnommé "le sauveur du Missouri", en raison de sa campagne éclair qui a garanti que l'Etat resterait de manière certaine entre les mains de l'Union, Lyon, par son emploi de la force, a aussi précipité le déclenchement de la guerre civile dans le Missouri qui va notamment s'illustrer dans une féroce guérilla pro-nordiste et pro-confédérée, dans laquelle, pour cette dernière, apparaîtront Quantrill, Bloody Bill Anderson, et aussi un certain Jesse James. 

Christopher Phillips, professeur assistant à l'université d'Etat Emporia au Kansas, offrait ainsi en 1990 la première biographie moderne du personnage, qui n'attire pas particulièrement la sympathie au vu du portrait dépeint ici, mais qui en tant qu'homme d'action à l'état pur, a eu un rôle déterminant sur le début de la guerre dans le Missouri. On est peut-être un peu moins convaincu par l'idée selon laquelle Lyon serait le responsable du déchaînement de violence, dans la guérilla, qu'a connu ensuite le Missouri, la thèse n'étant pas très étayée dans la conclusion. Autre défaut : si le livre comprend deux livrets d'illustrations, les deux seules cartes sont au début du volume et restent insuffisantes pour suivre la vie de Lyon et les campagnes et batailles auxquelles il a participé.

dimanche 13 août 2023

David C. HINZE et Karen FARNHAM, The Battle of Carthage. Border War in Southwest Missouri, July 5 1861, Pelican Publishing Company, 2004, 314 p.

 

Réédition d'un ouvrage paru en 1997, ce volume de 2004 retrace les origines, le déroulement et les conséquences de la bataille de Carthage, une des premières batailles rangées de la guerre de Sécession livrée dans le Missouri, à l'ouest des Etats-Unis, le 5 juillet 1861.

Le but des auteurs (Hinze est un professeur d'histoire dans le secondaire, qui a consacré beaucoup de temps aux recherches sur Carthage) est de montrer que cette bataille, pourtant faible dans son ampleur, a eu des conséquences certaines sur le déroulement de la guerre dans cet Etat critique car frontalier entre l'Union et la Confédération, et pour tout le théâtre trans-Mississipi du conflit.

Le Missouri est en effet à l'image du pays, très divisé avant la guerre de Sécession. La partie est, dominée par la ville de Saint-Louis, est très liée au Nord. Elle compte par ailleurs une importante communauté immigrée allemande, les vaincus des révolutions de 1848, soutiens de l'Union. Le reste de l'Etat, plutôt esclavagiste, a donné ses votes au gouverneur Jackson élu sur une position modérée, mais qui en sous-main, prépare le ralliement du Missouri au Sud si la guerre doit éclater. Chaque camp entraîne des milices, et garde en point de mire le dépôt fédéral de Saint-Louis, qui permettrait à l'un ou l'autre camp d'équiper correctement une armée.

 

Après le bombardement de Fort Sumter, les choses s'accélèrent. L'Union peut compter sur la présence de Frank Blair, membre du Congrès et proche de Lincoln, qui fait venir sur le théâtre un militaire dont l'action va être décisive : Nathaniel Lyon. Ce dernier s'assure du contrôle du dépôt de Saint-Louis et disperse la milice pro-sécessionniste dans la ville. Le gouverneur Jackson ordonne alors la levée de la milice d'Etat du Missouri, qui va recruter dans l'intérieur de l'Etat, plutôt acquis au sud. Jackson en confie le commandement à un vétéran de la guerre du Mexique, Sterling Price. Malheureusement, ce dernier tombe malade et c'est Jackson, politicien et pas du tout militaire, qui se retrouve à la tête d'une milice mal armée et mal équipée, qui aurait même compris un Noir libre et refusé des femmes à l'enrôlement (!), qui voulait suivre leurs compagnons. Lyon prend les devants, remonte le Missouri en bateau et en débarquant, inflige une première défaite à ses adversaire à Boonville, le 17 juin 1861. Cette escarmouche a pour effet de précipiter le repli de Jackson au sud-ouest du Missouri, en deux colonnes partant de Boonville et de Lexington.

Jackson veut rallier l'armée confédérée qui est en train de s'assembler dans le nord de l'Etat voisin de l'Arkansas. Lyon part à la poursuite de Jackson et envoie une deuxième colonne, commandée par le général Sweeney, pour encercler les forces de Jackson et les détruire avant qu'elle n'ait ralliée l'armée confédérée de l'Arkansans. Mais Lyon, bon tacticien, a négligé comme beaucoup d'autres officiers du début de la guerre de Sécession la logistique. Les deux colonnes avancent péniblement, et Sweeney lègue au colonel Sigel, avec 1 100 hommes, la tâche de foncer en avant pour couper la retraite de Jackson au sud-ouest du Missouri.

Les deux colonnes confédérées se rassemblent à Lamar, au nord de Carthage, le 3 juillet. Elles regroupent peut-être 6 000 hommes, dont à peine 4 000 sont armés. Sigel, qui est entré dans Carthage, rencontre les éclaireurs sudistes dans la nuit du 4 au 5 juillet : le lendemain, il marche avec ses 1 100 hommes et 8 pièces d'artillerie au nord de la ville. La bataille va se dérouler de cet endroit jusqu'au au sud-est de l'agglomération, sur la journée. Sigel fait ranger son armée de manière très napoléonienne et un duel d'artillerie a lieu pendant une demi-heure. La cavalerie sudiste, aux deux ailes, essaie d'envelopper Sigel, qui n'a que de l'infanterie et de l'artillerie. Ce dernier, vétéran des révolutions de 1848, a déjà eu l'occasion d'organiser des retraites sous le feu. Il se replie sur un premier gué, Dry Ford Creek, et utilise son artillerie pour maintenir les adversaires à distance. La cavalerie sudiste, mal organisée et mal équipée, ne peut emporter la décision et Sigel peut évacuer vers Carthage les 32 chariots de son train de ravitaillement et une grosse partie de son infanterie.


 

Après un autre duel d'artillerie et un combat de fantassins, Sigel, qui craint toujours l'encerclement par la cavalerie, se replie sur Buck's Branch Creek. 500 à 700 cavaliers sudistes l'y attendent, ayant effectivement tourné sa position. Sigel arrive à forcer le passage et se retranche sur la Spring River, arrêtant de nouveau la progression sudiste. Une bataille rapide a lieu à l'entrée ouest de Carthage, avant que Sigel ne se replie par la route du sud-ouest vers Sarcoxie, abandonnant la ville aux Confédérés.

Les pertes sont relativement légères au vu des effectifs déployés. Cependant, la défaite nordiste permet aux troupes d'Etat du Missouri (qui ne sont pas encore confédérées) de faire la jonction avec l'armée confédérée de l'Arkansas de McCullock, laquelle battra l'armée nordiste à Wilson's Creek un peu plus tard, bataille où Lyon trouvera la mort. A Carthage, Sigel a été sauvé par la meilleure discipline de son infanterie, par ailleurs mieux armée, et l'excellence de son artillerie. Les sudistes n'ont pu profiter de leur avantage en cavalerie, qui n'était pas encore bien organisée, bien armée et bien commandée - même si certaines unités ont fait mieux, comme celle menée par Jo Shelby, promis à un brillant avenir dans la cavalerie confédérée. L'infanterie était mal armée et mal équipée, mal commandée, contrairement à l'artillerie, certes mal équipée mais où opère des officiers de valeur.

Un livre bien mené, pourvu de nombreuses cartes et illustrations, d'un ordre de bataille de chaque camp en annexes, avec près de 40 pages de notes et une bibliographie aussi exhaustive que possible - la bataille n'a pas laissé beaucoup de témoignages de combattants ni de rapports après combat des officiers impliqués, difficulté que les auteurs ont dû surmonter. Une interview de David Hinze figure en fin d'ouvrage également.