" Historicoblog (4): guerre froide
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lundi 12 mars 2018

Jackie NEAU, L'intervention de la France dans le conflit tchadien 1969-1975, Mémoires d'hommes, 2006, 173 p.

Un livre intéressant, car rare témoignage d'un officier français, ancien de la 6ème CPIMa, pendant l'intervention française au Tchad entre 1969 et 1972 notamment (il a combattu sur place en 1970-1971). Le livre est également préfacé par l'ancien rebelle tchadien Goukouni Oueddeï, adversaire malheureux d'Hissène Habré. Il s'agit en fait d'une étude réalisée pour l'Ecole Supérieure de Guerre en 1984, que l'auteur a repris. Toutefois, il a aussi pour ambition de rééquilibrer la parole en faveur des Français, cataloguant comme "orienté" ce qui a précédé, du moins comme partisan (pour avoir lu un ouvrage de Robert Buitenhuijs, je ne pense pas qu'il s'agisse forcément d'un "révolutionnaire convaincu ne cachant pas (...) ses convictions", du moins par sur toute sa carrière ; je comprends davantage les réserves sur certains travaux de journalistes). Il faut dire que J. Neau n'a rien changé à la version de 1984, ce qui explique aussi certaines choses. Son objectif est aussi de montrer que la guerre au Tchad n'avait rien du type révolutionnaire.

La première partie présente le Tchad avant les conflits survenus après l'indépendance. Elle montre bien que le pays est enclavé, divisé, aussi. Dans ce pays très pauvre, la colonisation française n'a pas fait émergé d'élites capables de prendre la tête du pays à l'indépendance. 

Si les populations du nord du pays sont marginalisées, les premières révoltes éclatent pourtant dans le Centre-Est (1962-1965). Les mouvements rebelles qui apparaissent ensuite, dont le Frolinat, ont beaucoup de mal à s'implanter parmi les populations en raison de l'écart entre leur discours, leur programme, et la pratique sur le terrain, sans parler de leur présence. La révolte du nord du pays est déconnectée au départ de ces formations rebelles, alors qu'elle entraîne une première intervention française en 1968. De fait, ces mouvements insurrectionnels, dans le nord et au centre-est, profitent surtout de la faiblesse du gouvernement central et des limites de son outil militaire, décrites par l'officier. L'intervention française n'a pas lieu pour des raisons économiques (ressources à protéger) ou même stratégiques (pas de base capitale dans le pays), mais probablement, selon l'auteur, parce que le général De Gaulle, notamment, souhaite achever son oeuvre de décolonisation et ne pas voir le Tchad s'écrouler. L'intervention militaire française à partir de 1969 se couple d'une mission Mission de Réforme Administrative qui vise à permettre au Tchad de faire face seul. Les succès militaires, le reformatage de l'armée tchadienne, malgré les pertes subies dans l'embuscade de Bedo (12 tués), ne sont pas couplés à une réussite sur le plan de la reconstruction. La rébellion est travaillée par des querelles internes, mais elle est de plus en plus soutenue pour partie par un nouvel acteur, la Libye de Kadhafi, que la France n'arrive pas à contrer. Le président tchadien Tombalbaye défend le "retour à l'authenticité" et se retourne contre la France, s'enfermant dans une logique de plus en plus despotique qui conduit à son assassinat par ses propres militaires en 1975. Les limites de l'action française apparaissent aussi lors de l'affaire Claustre, en parallèle.

Dans la dernière partie, Jackie Neau revient sur les aspects proprement militaires de l'intervention française, notamment sur la période où il était présent. Comme il l'explique bien, cette intervention n'a rien de massive, et les soldats français sont soumis à toute sorte de contraintes (climat, etc). Toutefois l'appui aérien joue un rôle décisif. Les Français remettent en état de nombreux aérodromes ou pistes permettant l'emploi des hélicoptères ou des avions, lesquels assurent missions de combat, opérations psychologiques, évacuations sanitaires... Quelques-uns des succès français les plus nets sont obtenus par des assauts aéromobiles.

Pour qui s'intéresse aux conflits tchadiens, le livre de J. Neau, qui comprend en outre beaucoup d'illustrations et de cartes, constitue donc un aperçu intéressant de la façon dont un militaire français a vécu, et analysé, son engagement au Tchad

lundi 12 février 2018

Alexander S. Duplaix et Peter Huchthausen, Guerre froide et espionnage naval, Paris, Nouveau monde éditions, 2011, 537 p.

Un ouvrage passionnant coécrit par Alexander Shedon-Duplaix, qui travaille au SHD, et le capitaine de vaisseau Huchthausen, ancien attaché naval des Etats-Unis dans plusieurs pays du bloc de l'est pendant la guerre froide, décédé en 2008. Il évoque l'histoire du renseignement naval pendant la guerre froide, à l'aide de documents occidentaux et d'ouvrage parus en Russie après 1992 pour la période 1945-1962 ; la période 1945-1962 est enrichie d'entretiens et de témoignages personnels, celui de Hutchausen, celui du capitaine soviétique Lev Vtorigyn.

L'introduction rappelle que dès 1945, c'est la cargaison en uranium de l'U-234, destinée au Japon mais parvenu aux Américains suite à la reddition allemande, qui permet de boucler le projet Manhattan.

La guerre froide connaît un début dès la Seconde Guerre mondiale, lorsque chaque nation alliée tente de mettre la main sur les avancées technologiques allemandes et les hommes qui en sont à l'origine. La course s'accélère en 1945, pour s'emparer des derniers sous-marins allemands, révolutionnaires pour l'époque, ou sur les inventeurs des proto-missiles antinavires. 

Dès le début de la guerre froide, les Soviétiques développent un système de renseignements en Occident ; sur le plan naval, chalutiers et pêcheurs sont mis à contribution. L'URSS parvient à infiltrer les structures de commandement de l'OTAN, y compris en France. Les Etats-Unis auront plus de succès dans la collecte de renseignements électroniques qu'humains.

Les Occidentaux n'auront que peu d'occasion de visiter l'URSS ou d'obtenir des renseignements par l'observation directe sur les projets navals des Soviétiques. Les attachés navals, par leur activité de renseignement, jouent donc un rôle fondamental. La guerre de Corée est l'occasion pour les Américains de développer les opérations clandestines sur les arrières de l'ennemi et les activités de renseignement naval, notamment électroniques.

En 1955, le cuirassé soviétique Novorossiysk (ancien bâtiment italien) est détruit par une explosion à Sébastopol. La perte est cachée, mais ses raisons demeurent mystérieuses. La thèse de l'accident est contrebalancée par celle de la mine de fond allemande et même d'une opération de sabotage menée par le prince Borghèse, ancien chef de la Decima Mas. Les Soviétiques renforcent toutefois leur défense anti-sous-marine, avec des nageurs de combat et entament même le dressage de dauphins (!).

En 1956, à l'ère Khrouchtchev, lors d'une visite de bâtiments soviétiques en Angleterre, le capitaine de corvette Crab disparaît lors d'une mission de renseignements sur ces mêmes bâtiments. Avec le lancement du Spoutnik et la menace nouvelle posée par les sous-marins soviétiques, les Américains développement le système de surveillance SOSUS et obtiennent la collaboration de Franco pour surveiller la Méditerranée.

La défection en 1959 d'un officier soviétique, Artamonov, pose toute une série d'énigmes, d'autant plus que celui-ci meurt dans des circonstances peu claires alors qu'il tentait vraisemblablement de regagner l'URSS. Les Soviétiques, eux, disposaient de taupes en France dont un général de l'armée de l'air. Ce sont ces renseignements qui les poussèrent à risquer l'aventure de Cuba, en 1962, pour combler le "missile gap", avec le résultat que l'on sait.

Au Viêtnam, on sait aujourd'hui que l'incident du golfe du Tonkin, en août 1964, qui précipite l'engagement américain dans le conflit, est dû en partie à des erreurs de traduction, dans le second incident ayant impliqué des destroyers américains au large des côtes du Nord-Viêtnam. Le renseignement naval joue un rôle important dans le conflit notamment pour la surveillance et le barrage face aux routes de ravitaillement adverses vers le Sud-Viêtnam.

En 1968, le sous-marin soviétique K-219 coule dans le Pacifique Nord, peut-être suite à l'intervention d'un sous-marin américain. Les Etats-Unis renflouent l'épave pour y récupérer un maximum de renseignements. Les Soviétiques développent une flotte de chalutiers collecteurs de renseignement électronique ; les Américains mettent aussi au point leurs propres bâtiments de surveillance. L'USS Liberty est attaqué par les Israëliens durant la guerre des Six-Jours : contrairement à une version de l'affaire, les auteurs penchent plutôt pour l'erreur d'identification, les Israëliens ayant été bombardés par des vedettes lance-missiles Komar juste avant le raid aérien. L'année suivante, les Nord-Coréens s'emparent de l'USS Pueblo.

Cette opération a peut-être été provoqué par la trahison de John Walker, officier américain qui livre aux Soviétiques des quantités astronomiques de documents et leur permet de casser les codes navals américains, donnant un avantage considérable à l'URSS. Les Etats-Unis, eux, développement le renseignement humain (comme pour la surveillance des détroits turcs) et l'intégration de leurs différents systèmes de renseignements. Ils testent les systèmes d'alerte soviétiques avec des opérations de provocation et en montent d'autres pour récupérer les restes des tirs de missiles balistiques de Moscou dans le Pacifique. En 1975 a lieu la mutinerie de la frégate classe Krivak 1 Storozhevoy, passée relativement inaperçue en Occident et qui inspirera à Clancy A la poursuite d'Octobre Rouge. L'excellence du renseignement naval soviétique pousse les Américains à changer de stratégie au tournant des années 1970-1980. 

Les Soviétiques tentent alors de pousser leur avantage dans le domaine des sous-marins avec des engins à coque en titane, particulièrement coûteux, et en développant les armes au laser. Les Américains, avec Reagan, poussent l'affrontement jusqu'au paroxysme ; les Soviétiques sont persuadés qu'une guerre est imminente, alors qu'ils ne disposent pas de suffisamment de bases navales à l'étranger ; les Etats-Unis disposent aussi de renseignements fournis par une taupe du KGB, "Farewell". Le drame se produit avec la destruction du vol KAL 007 en 1983 ; l'exercice Able Archer la même année mettant les deux superpuissances au bord du conflit.

Dans les années 1980, les incursions sous-marines se multiplient au large de la Suède ; en 1980 un sous-marin soviétique Whiskey s'échoue sur les côtes. Toutefois, il n'est pas impossible que les Américains et leurs alliés aient mené des opérations au large de ce pays.

Les attachés militaires américains eurent un rôle considérable, et non sans risques, dans l'espionnage naval, comme le rappelle le témoignage de Huchthausen. Les deux adversaires, en outre, rapportent de nombreux cas, pendant la guerre froide, d'OVNI ou de phénomènes, aériens ou sous-marins, inexpliqués. Le naufrage du sous-marin soviétique Komsolomets, en 1989, met en évidence l'état déplorable de la flotte de sous-marins soviétiques et de leurs réacteurs nucléaires, sources de nombreux morts longtemps cachés.

Au final, un livre passionnant, qui consiste surtout en un recueil d'événements liés à l'espionnage naval durant la guerre froide, sans prétendre en faire une histoire systématique, et qui explore un sujet peu traité, du moins en français.

dimanche 30 avril 2017

Enigma (1982) de Jeannot Szwarc

1982. Le KGB planifie l'assassinat de 5 dissidents soviétiques réfugiés dans des pays étrangers pour le jour de Noël. Alex Holbeck (Martin Sheen), lui-même échappé de Berlin-Est et qui officie désormais à Paris pour Radio Europe Libre, est recruté par Bodley (Michael Lonsdale), un agent de la CIA, pour récupérer le brouiller de la machine Enigma que les Soviétiques utilisent pour chiffrer leur message, à Berlin-Est. Holbeck compte retrouver sur place un ancien amour, Karen Reinhardt (Brigitte Fossey) dont le père a été emprisonné pour ses idées anti-soviétiques. Mais une fois arrivé à Berlin-Est, il comprend que ses adversaires l'attendent. Il devra faire face à l'agent soviétique Vasilikov (Sam Neill) et à l'Allemand Kurt Limmer (Derek Jacobi)...

Basé sur un roman (Enigma Sacrifice de Michael Barak), Enigma, film sans prétention, vaut à la fois pour le scénario et le jeu d'acteurs. Le scénario connaît en effet plusieurs rebondissements propres au genre du film d'espionnage, sans compter qu'il n'y pas d'exagération quant à la survie d'un espion dénoncé à ses adversaires dès le départ... la stratégie pour s'emparer du brouiller est également bien menée. Enfin, il y a la présence du trio Martin Sheen-Sam Neill-Brigitte Fossey, chacun campant bien son personnage, en particulier les deux hommes. A côté, des rôles secondaires mais néanmoins efficaces, Michael Lonsdale et Derek Jacobi. Avis aux amateurs.