Hans von Luck est un officier de la
Wehrmacht, ayant servi pendant la Seconde Guerre mondiale en
atteignant le grade de colonel (Oberst). Il a servi sur quasiment
tous les fronts, en Pologne, en France, en URSS, en Afrique du Nord,
en Italie. Il a été proche du maréchal Rommel. Von Luck écrit ses
mémoires seulement à partir de 1983, après une rencontre avec
l'historien américain Stephen Ambrose, qui vient l'interroger, au
départ, sur son rôle le 6 juin 1944. C'est après l'avoir rencontré
qu'Ambrose le pousse à écrire ses mémoires. Celles-ci sont donc
produites bien après les faits, ce qui ouvre la voie, bien
évidemment, aux reconstructions. Von Luck appartient à la catégorie
des mémorialistes allemands (non pas les généraux, cette fois, ou
les maréchaux, mais l'échelon inférieur) qui ont probablement
beaucoup fait pour la fascination américaine à l'égard de l'armée
allemande, née dans le contexte de guerre froide et qui perdure
aujourd'hui.
Ce n'est d'ailleurs probablement pas un
hasard si von Luck commence ses mémoires par la fin : en 1949,
prisonnier des Soviétiques en URSS, il se sort d'une mauvaise passe
lors d'un interrogatoire avec un des officiers qui se trouvent en
face de lui en jouant du destin commun des officiers pris dans la
guerre. Façon, déjà, de dédiaboliser le comportement des
Allemands en URSS et de réhumaniser celui des Soviétiques...
Von Luck est issu d'une vieille famille
prussienne. Le récit de ses années de jeunesse, où il mène une
carrière militaire, servant dans la Reichswehr dans les premières
troupes motorisées (et où il rencontre Rommel comme instructeur),
sépare déjà nettement l'armée du nazisme, ce qui laisse songeur.
Il a beaucoup voyagé en Europe après la prise du pouvoir par les
nazis. Von Luck s'attarde peu sur la campagne de Pologne.
Il fait partie de la division convertie
qui devient la fameuse 7. Panzerdivision. Von Luck est beaucoup plus
prolixe sur la campagne de France, où Rommel tient la vedette. Il
raconte également avec un luxe de détails la capture de Fécamp,
puis son arrivée à Bordeaux où il représente quasiment la
première autorité militaire allemande d'occupation. Von Luck, selon
ses dires, sympathise avec beaucoup de Français, dont deux en
particulier à Paris. Il ne se prive pas cependant de collectionner
les bons crus pris dans les caves du vaincu... il est déçu de ne
pas partir avec Rommel en Afrique en février 1941. Lorsque sa
division est concentrée en Prusse Orientale, il se dit sceptique sur
l'invasion de l'URSS, ce qui là encore est peut-être une
reconstruction a posteriori, difficile de trancher définitivement.
Lors de Barbarossa, von Luck se plaît
à souligner l'inanité des tactiques soviétiques mais aussi la
grande surprise que constitue la rencontre du T-34. Il raconte aussi
comment il manque de se faire tuer par des soldats dépassés par
l'avance allemande et qui tendent des embuscades sur la route. La
description des villages soviétiques est assez conforme aux
stéréotypes nazis, voire allemands, datant de la Grande Guerre au
moins. Là encore, von Luck explique que les Russes tendent d'abord
la main aux Allemands. Il sympathise également avec un pope de
Smolensk. Von Luck décrit les camps de prisonniers soviétiques,
véritables mouroirs ; mais il ne fait pas grand chose pour soulager
le sort des prisonniers, même s'il est horrifié. Il est plus
préoccupé par le fait de ramener sa Mercedes avec lui quand il
apprend, après la contre-offensive soviétique devant Moscou, qu'il
va rejoindre Rommel en Afrique, en janvier 1942. De manière
générale, Von Luck ne parle pas de l'association étroite de la
Wehrmacht avec les crimes nazis à l'est.
Il passe par les bureaux du personnel à
Berlin puis va voir sa famille à Flensburg, où il constate les
premiers effets des bombardements aériens alliés. Il gagne
l'Afrique du Nord mais il est rapidement blessé pendant la bataille
de Gazala en mai 1942. Après avoir été évacué en Allemagne, il
retourne sur le théâtre en septembre, peu de temps avant la
bataille d'El-Alamein. Von Luck raconte qu'il estime les Italiens avec qui il
travaille dans son bataillon de reconnaissance ; cependant, avant que
le rôle d'Ultra ait été rendu public par les Anglais, il accusait
les Italiens d'avoir renseigné les Alliés sur les mouvements
logistiques, provoquant de nombreuses pertes de navires... à une possible réécriture s'ajoute en plus
la question de ces "trêves" avec les unités de
reconnaissance britanniques à l'heure du thé, qui paraissent un peu
trop belles pour être authentiques. Outre la supériorité aérienne
alliée, il décrit aussi les premiers combats contre les Américains,
en Tunisie, en février 1943, où ces derniers, bien que battus,
savent ensuite faire preuve d'adaptation. Von Luck, envoyé par le
commandement des restes de l'Afrika Korps pour convaincre le Führer
d'évacuer la tête de pont, trouve l'atmosphère de Rome irréelle.
A Berchtesgaden, Jodl ne le laisse même pas voir Hitler, lui
affirmant que son intervention ne servirait à rien. Le bataillon de
von Luck fait partie des 130 000 captifs qui capitulent en mai.
Basculé dans la réserve, von Luck
tourne entre Berlin et Paris, où se trouve l'école de
reconnaissance de l'arme blindée. Il rencontre Dagmar, fille d'un
grand notable, mais la famille est inquiétée car d'ascendance
juive. Le père de Dagmar finit au camp de concentration de
Sachsenhausen. Von Luck tente d'intervenir en sa faveur et va jusqu'à
rencontrer Kaltenbrunner, le sinistre chef du RSHA. Il est ensuite
affecté à la 21. Panzerdivision, en Normandie, où il prend la tête
du Panzergrenadier Regiment 125.
Lors du débarquement du 6 juin 1944,
von Luck raconte la frustration ressentie par la division, qui ne
reçoit pas d'ordre général de contre-attaque, à cause de
l'absence de certains officiers, des atermoiements d'autres, et de la
diversion que constitue pour Hitler le débarquement en Normandie.
Lorsque la division se met en marche, ses attaques sont stoppées par
l'aviation ou les tirs de l'artillerie de marine. Von Luck est en
permission à Paris quand se déclenche l'opération Goodwood, le 18
juillet. Revenu en catastrophe, il place une unité de 88 de la
Luftwaffe pour pilonner de flanc les chars britanniques, ce qui
améliore une situation compromise en attendant l'arrivée des
renforts. Von Luck assiste ensuite à la formation de la poche de
Falaise, et se replie avec l'armée allemande en traversant la Seine,
puis en se glissant entre deux armées américaines qui foncent vers
l'est. En septembre, von Luck voit les défaites contre la 2ème
division blindée française et les divisions blindées américaines
en Lorraine.
En novembre-décembre, la division de
von Luck mène des combats furieux contre les Américains, retranchée
sur le Westwall, à Saarlautern. En janvier 1945, après avoir été
déplacée dans le secteur de Hagenau, elle combat encore violemment
en Alsace à la frontière du Palatinat, à Hatten-Ritterschoffen.
Von Luck se plaît à souligner des prisonniers noirs d'un bataillon
blindé, qui, dit-il, ont reçu l'ordre d'incendier chaque maison
allemande d'où sont partis des coups de feu, forcément nazis. Début
février 1945, la 21. Panzerdivision est transférée sur le front de
l'est. Von Luck organise le départ de Dagmar dans le nord de
l'Allemagne, vers Flensburg, où va s'installer d'ailleurs le
gouvernement provisoire de Dönitz.
La division débarque à l'ouest de
Küstrin, sur l'Oder, assiégée par les Soviétiques, et tente de la
dégager, sans succès, avec la 25. Panzergrenadier Division. Puis
von Luck est déplacé en Silésie, face à Koniev. Les Feldgendarmes
appliquent strictement les consignes du maréchal Schörner, chef du
Groupe d'Armées Centre, et exécutent pour des motifs parfois
futiles des hommes de la division de von Luck sur les arrières des
troupes allemandes. La division participe à la contre-attaque de
Lauban, un des derniers mouvements tactiques allemands couronnés de
succès, début mars. Après l'offensive de Joukov, le 16 avril, von
Luck se retrouve enfermé avec les restes de la 9. Armee dans la
poche de Halbe, au sud-est de Berlin. C'est en tentant d'en sortir
qu'il est capturé par les Soviétiques, dix jours plus tard, le 27
avril.
Von Luck parvient à faciliter pendant
la marche l'évasion de plusieurs camarades vers les Américains, sur
l'Elbe. Mais il est ensuite transporté dans un camp de regroupement
près de Dresde, et commence le voyage en camion vers l'est. Les
attitudes des prisonniers varient quant au nazisme, d'après von
Luck, les plus jeunes restent encore attachés au souvenir du Führer.
Finalement, après être passé par les bords de la mer d'Azov, les
prisonniers allemands arrivent en Géorgie, au pied du Caucase. Von
Luck atterrit dans un camp faisant partie d'un complexe plus grand, à
Tkibuli, où les Allemands doivent travailler dans des mines de
charbon. Il est nommé commandant des prisonniers, mais le statut
varie en fonction des réponses (qu'il ne donne pas) aux
interrogatoires soviétiques sur les membres de la SS, de la police,
ou qui ont participé à la lutte antipartisans. Les premiers
prisonniers ne sont relâchés qu'à partir de 1949. Les Allemands
sont peu nourris, et la mortalité par maladie est élevée, mais
comme le dit von Luck, les Soviétiques n'ont pas forcément un
meilleur régime. En 1946, l'officier est affecté à une brigade de
construction routière. Von Luck participe à la construction de
maisons pour des cadres du parti, ce qui lui permet d'améliorer la
situation du camp en gagnant de l'argent. Un semblant de vie
culturelle est organisé. Les prisonniers peuvent bientôt écrire et
recevoir du courrier. Von Luck est requis une fois pour une opération
frauduleuse organisée par un apparatchik. A l'hiver 1947-1948, il
est détaché dans une équipe de surveillance des puits de charbon.
Il raconte comment il est accueilli par des villageois géorgiens
isolés qui ont encore le souvenir de la présence allemande pendant
la Grande Guerre. A l'été 1948, von Luck assiste à la grève de la
faim d'un camp de prisonniers hongrois. Puis il est sollicité par
des Géorgiens pour un enterrement chrétien. Fin 1948-début 1949,
von Luck est transféré dans un camp aux conditions plus difficiles
près de Kiev, alors que commencent les premières libérations de
prisonniers. Il suggère une grève de la faim, à l'exemple des
Hongrois, pour améliorer les conditions du camp. Finalement, il est
libéré à la fin de 1949. Après avoir rompu avec Dagmar, qui a
commencé une autre vie, von Luck devient réceptionniste de nuit, et
tente de se démarquer de son passé. Mais dans les années 1960, il
est sollicité par les militaires britanniques pour évoquer son
expérience en Normandie, et enchaîne les conférences devant les
publics de pays membres de l'OTAN ou d'Europe de l'ouest. En 1984, il
rencontre John Howard au 40ème anniversaire du D-Day, après avoir
été interviewé par Stephen Ambrose.
Les mémoires de von Luck participent
de cette littérature entretenant le mythe d'une Wehrmacht "à
visage humain", débarrassée de toute compromission avec
le nazisme, sympathisant avec lui (cas des Britanniques) ou
reconnaissant sa valeur tout en ayant du mal à le mettre sur un même
pied d'égalité (cas des Soviétiques). D'ailleurs les mémoires de
von Luck parlent fort peu des réalités militaires (on relève même
plusieurs erreurs à propos des matériels ou des détails
techniques), mais davantage du parcours d'un officier allemand
pendant la guerre, à la fois militaire, civil, et pour finir,
prisonnier. Le témoignage, encore une fois, est donc bien plus
intéressant de par la reconstruction qu'il opère pour un public
surtout américain, ici, que pour son contenu à proprement parler.