" Historicoblog (4): Delcourt
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dimanche 3 novembre 2019

Fabien TOULME, L'odyssée d'Hakim, 1. De la Syrie à la Turquie, Encrages, Paris, Delcourt, 2018, 268 p.

A cause de mon travail sur l'EI et les acteurs du conflit syrien et irakien, j'ai moins de temps désormais pour ficher les livres que je continue de lire sur ces sujets, pour enrichir mes connaissances et nourrir mon travail.

Je tenais toutefois à faire la fiche de lecture, même rapide, de L'odyssée d'Hakim, cette bande dessinée de Fabien Toulmé. Son point de départ a été de s'interroger sur les migrants, parce qu'il avait l'impression que les morts en Méditerranée devenaient de simples statistiques complètement banalisées, à côté de morts moins nombreux mais dramatisés par les médias, comme ceux du crash d'un avion de la  German Wings précipité par son pilote sur une montagne en mars 2015.

C'est pour répondre à ce questionnement que Fabien Toulmé est parti à la rencontre d'Hakim, un migrant syrien qui a réussi à rejoindre la France. On pardonne à l'auteur quelques approximations sur l'historique de la Syrie et sur le conflit lui-même depuis 2011, car l'intérêt de la bande dessinée est ailleurs.

Hakim témoigne sous anonymat, sa famille étant toujours en Syrie, et potentiellement menacée - ce qui donne un aperçu de ce dont est capable le régime de Damas. Hakim vient d'un quartier de la banlieue sud de Damas. Au grand désespoir de son père, il veut être, comme ce dernier, jardinier. Hakim raconte le climat oppressant dans lequel vivent les Syriens avant 2011 : l'omniprésence des moukhabarat, l'arbitraire du clan au pouvoir, les élections qui n'en sont pas vraiment, la discrimination qui se fait en faveur des alaouites - mais Hakim est suffisamment lucide pour savoir que tous les alaouites ne sont pas des soutiens inconditionnels du régime, la corruption... Hakim vient de s'acheter un appartement quand la révolution démarre en 2011.

Au moment des premières manifestations, Hakim ne croit pas au succès de la révolution, contrairement à son frère, qui prend part rapidement à celles de son quartier. Le deuxième vendredi, l'armée, qui avait d'abord tiré en l'air et lancé des gaz lacrymogènes, ouvre le feu sur la foule, tue des femmes et des enfants. Hakim, qui a secouru les blessés, est révolté par les mensonges colportés par la télévision "officielle" du régime, aux ordres du clan au pouvoir. Le quartier d'Hakim est bouclé, privé de gaz, les arrestations sont monnaie courante, parfois sur des dénonciations calomnieuses. Parti à sa pépinière pour ramener des vivres, Hakim est arrêté à son retour par des militaires à un barrage, qui le tabassent avant de le remettre aux moukhabarat. Hakim est torturé, avant qu'un proche ne paye pour sa libération. Les moukhabarat lui font signer, sous la contrainte, un document pour s'exonérer du traitement infligé pendant la détention. La pépinière d'Hakim est transformée en cantonnement pour les hommes du régime.

A l'été 2012, des combats éclatent à Daraya, le quartier voisin, puis gagnent celui d'Hakim. Les chabihas (miliciens du régime) investissent le quartier. Hakim et sa famille se réfugient au centre de Damas. Quand ils reviennent chez eux, leur appartement a été mis à sac. Hakim tente de trouver du travail au centre de Damas. Son frère Jawad est arrêté lors d'une rafle ; Hakim est sans nouvelles de lui depuis ce jour.

En janvier 2013, Hakim part au Liban chez son ami Ghazi, pour travailler et soutenir sa famille à Damas. Mais à Beyrouth, il peine à trouver du travail, et vit sous la hantise d'être arrêté par le Hezbollah, qui s'engage aux côté de Bachar el-Assad en Syrie. Il décide de partir en Jordanie, où se sont réfugiés un oncle et une tante. Les Syriens font en Jordanie les travaux les plus ingrats, payés à coups de lance-pierres. Hakim parvient toutefois à progresser dans son emploi, mais les choses changent, les Jordaniens étant de plus en plus hostiles aux réfugiés syriens qui aggravent par leur présence les conditions économiques de la population jordaniennen. Refusant de se laisser exploiter et de ne pas obtenir de titre de régularisation, Hakim décide de rejoindre un ami, Zahed, à Antalya, en Turquie.

En Turquie, Hakim, arrivé en mars 2013, fait la connaissance des voisins de son ami Zahed, qui deviendront ses beaux-parents. On mesure la méfiance initiale parmi les réfugiés syriens avec leurs compatriotes qu'ils côtoient : la guerre civile laisse évidemment des traces... et pourtant Hakim a refusé de s'engager dans un camp comme dans l'autre. Son beau-père, concessionnaire de voitures, a lui aussi été arrêté et torturé par des personnes du régime qui le rançonnaient, ainsi que des opposants d'ailleurs. Hakim se lie finalement avec Najmeh, la fille aînée des voisins. Il faut tout le caractère de celle-ci pour que son père consente au mariage avec Hakim... faute de moyens, celui-ci célèbre le mariage dans une pizzeria. Hakim échoue à trouver un emploi stable. Najmeh tombe enceinte. Ses beaux-parents font une "reconnaissance" à Istanbul et en reviennent enthousiasmés, ils pensent qu'ils arriveront mieux à s'en sortir dans la capitale turque. Hakim décide de les suivre avec son épouse, et c'est là que s'achève le premier tome.

L'odyssée d'Hakim, dont le tome 2 est sorti cette année - j'aurais sans doute l'occasion d'en reparler - constitue un excellent complément à la lecture d'un autre travail, Haytham, une jeunesse syrienne, que j'avais déjà eu l'occasion de ficher précédemment. Par son questionnement initial, Fabien Toulmé, en allant à la rencontre d'Hakim, a mis un visage sur ses migrants syriens qui quittent leur pays pour fuir la guerre et tentent de gagner l'Europe. Un visage humain, pour une fois.

dimanche 4 novembre 2018

Anne GIUDICELLI et Luc BRAHY, 13/11. Reconstitution d'un attentat. Paris, 13 novembre 2015, Paris, Delcourt, 2016, 128 p.

L'idée de départ est intéressante : traiter les attentats du 13 novembre 2015 à Paris en bande dessinée - c'est ce que souligne le sous-titre sur la couverture ci-contre, "un documentaire en BD". Malheureusement le résultat n'est peut-être pas à la hauteur de l'enjeu.

L'introduction, qui montre le voyage de Salah Abdeslam pour aller chercher d'autres membres de la cellule, par route, en Europe de l'Est, ne laisse pas entrevoir l'organisation mise en place par l'amniyat de l'EI pour tenter de frapper l'Europe, et ce avant même la proclamation de l'Etat islamique en juin-juillet 2014 - notamment la base installée en Grèce et en Turquie en 2015, avant la Belgique, pour l'attentat avorté de Verviers. En revanche, la base d'opérations belge est mieux appréhendée dans la BD. C'est un des gros problèmes du travail : les attentats ne sont pas remis dans leur histoire longue, depuis l'apparition de l'Etat islamique en Irak et au Levant (2013).

Le trajet en voiture de la Belgique à la France souligne toutefois un autre problème de la BD : le dessin : il est malheureusement difficile de reconnaître tous les personnages (les membres de la cellule terroriste en particulier), qui sont nombreux et dont les traits ne sont pas forcément différenciés au maximum, et parfois pas très ressemblants. On reconnaît Samy Amimour mais beaucoup moins les deux autres assaillants du Bataclan, par exemple.

De la même façon, Abou Souleyman al-Firansi -Abdellilah Himiche- est présenté par la BD comme l'organisateur des attentats de Paris. Or à ce jour rien n'est venu étayer cette hypothèse soumise par les Américains, et on manque même d'informations quant à son appartenance à l'amniyat, et même à l'Amn al-Kharji, la branche spécialement chargée des attentats en Europe. A la fin de la BD, on voit Abou Muhammad al-Adnani "adouber" Abou Souleyman al-Firansi comme responsable de l'Amn al-Kharji, ce dont là encore nous n'avons aucune trace. La BD n'évoque pas, par contre, cas d'Abou Ahmad, alias Osama Atar, le seul Franco-Belge dont le rôle de direction des attentats depuis la Syrie est avéré.

Concernant le déroulement des attentats, une case montre un des kamikazes irakiens du stade de France refoulé par un membre du service de sécurité aux barrières, alors que le livre coécrit par les 3 journalistes que je fichais récemment, assez fouillé, expliquait bien que cela n'avait pas été le cas. La représentation de la première fusillade, devant les restaurants Le Carillon et le Petit Cambodge, montre sans arrêt des tirs en rafale alors que les survivants décrivent bien des tirs au coup par coup, exécutés par des terroristes posés ayant conservé un grand sang-froid. La BD ne montre pas aussi exactement le parcours de Brahim Abdeslam, qui s'assoit dans le Comptoir Voltaire avant de se lever et de faire exploser sa ceinture explosive (on voit bien en revanche le geste de visière devant le visage dans la case). La page 85 de la BD est un peu étrange : en parallèle des scènes de massacre au Bataclan, deux autres cases montrent des explosions ou bombardements dans la Ghouta orientale et à Douma, deux secteurs dont à l'époque l'EI est absent. On aurait mieux compris un parallèle avec des zones contrôlées par l'EI et bombardées par la coalition, puisque les 3 assaillants du Bataclan, dans leur discours, vont justifier leurs actes par les bombardements de la coalition, selon une argumentation dont a dit qu'elle était erronée. Il y a aussi cette séquence, p.93, où les hommes de la police demandent si les militaires de la patrouille Sentinelle arrivée près du Bataclan peuvent faire usage de leurs armes, ce qui est refusé ; la BD laisse entendre qu'un des policiers emprunte son arme à un militaire, ce qui apparaît là encore inexact. La scène de l'assaut final de la BRI au Bataclan, remarquable par son professionnalisme et son résultat, est malheureusement traitée trop rapidement. Par contre, on ne peut que souligner la mention par la BD de la visite, au même moment, de plusieurs parlementaires français auprès de Bachar al-Assad, qui évidemment, se frotte les mains devant les attentats de Paris. Parmi eux, Thierry Mariani et Jean Lassalle.

Malgré ses limites, je dois dire que je me suis fréquemment pris à relire cette BD. Peut-être parce que ce média permet mieux qu'un autre de se replonger dans la trame des événements, même si ici elle comporte des erreurs et manque de profondeur. C'est bien que la BD remplit quand même, en partie, un objectif. La BD vieillira sans doute mal, car d'autres prendront peut-être le relais avec des explications plus poussées, peut-être même un dossier en fin d'ouvrage comme cela se fait souvent.