Christian Ingrao, historien
contemporanéiste, a dirigé l'Institut d'Histoire du Temps Présent
(IHTP) de 2008 à 2013. C'est un spécialiste de l'histoire
culturelle du militantisme nazi et des pratiques de violence
allemandes, notamment sur le front de l'est. En 2006, il publie cet
ouvrage consacré à la Sondereinheit Dirlewanger.
Le travail de Christian Ingrao se situe
dans la lignée des nouvelles monographies d'unités, telles celles
de Smith (sur la Première Guerre mondiale) ou de Browning (sur la
Seconde). La brigade Dirlewanger a déjà fait l'objet de quelques
travaux, notamment dans le monde anglo-saxon, mais d'aucun, alors,
qui prennent en compte les nouveaux questionnements de
l'historiographie : expérience individuelle et collective de la
violence de guerre, culture de guerre, imaginaires cynégétiques et
pastoraux, construction sociale des gestuelles de violence, c'est ce
que se propose d'étudier ici l'historien à travers le choix de la
brigade Dirlewanger. Il s'appuie notamment sur le travail de Bertrand
Hell qui traite de l'imaginaire de la chasse. Le problème principal
est celui des sources, qui ne couvrent pas toutes les opérations de
l'unité et restent donc lacunaires. Il s'agit aussi de rebondir sur
la thématique du consentement et de la contrainte qui a agité le
monde des historiens français spécialistes de la Seconde Guerre
mondiale, et ce d'autant plus que l'unité a un profil bien
particulier.
Christian Ingrao commence par retracer
le parcours de l'unité. Créée en mai 1940 à partir de détenus
condamnés pour braconnage, la Sondereinheit Dirlewanger est expédiée
en septembre dans le district de Lublin, dans le gouvernement général
de Pologne. Elle n'y accomplit alors que des tâches de surveillance
et non, à proprement parler, une activité antipartisans. En février
1942, l'unité est envoyée en Biélorussie où elle prend part cette
fois à la lutte contre les partisans, de plus en plus menaçants.
Elle est présente dès la première opération de râtissage
d'envergure, Bamberg, et devient un bataillon en septembre 1942. Sous
couvert de lutte contre les partisans, les Dirlewangers entreprennent
en fait des massacres de Juifs et parfois, aussi, de la population
civile, pour faire le vide. En quinze mois d'opérations, l'unité
abat au moins 30 000 personnes, invente une nouvelle technique de
déminage en expédiant les civils russes dans les champs de mines
supposés (!). Elle a d'ailleurs maille à partir avec la hiérarchie
civile SS, mais Dirlewanger est couvert par certains responsables. A
l'été 1943, l'unité, qui comprend des compagnies d'auxiliaires
russes, intègre aussi des détenus de camps de concentration, qui
forment des compagnies séparées des braconniers. Devenue régiment,
elle subit des pertes plus lourdes en raison de l'efficacité
grandissante des partisans et de l'inexpérience des nouvelles
recrues. L'opération Cormoran est la dernière avant l'offensive
soviétique, Bagration, le 22 juin 1944, qui jette la Dirlewanger
dans la débâcle. Réfugiée en Pologne et passée au rang de
Sturmbrigade, la Dirlewanger est engagée, à partir du 4 août,
contre le soulèvement de l'Armée polonaise clandestine à Varsovie.
Le combat urbain est coûteux : l'unité y laisse sans doute 2 000
hommes, mais en un peu plus de mois, elle participe probablement à
l'exécution de 30 000 civils, autant que sur deux ans pendant les
opérations en Biélorussie. Elle est ensuite engagée, fin octobre
1944, contre les derniers feux du soulèvement en Slovaquie. A ce
moment-là, le recrutement repose moins sur les camps de
concentration et les braconniers que sur les détenus pour motif
disciplinaire de la SS et de la Wehrmacht. En novembre 1944 cependant
arrive un premier contingent de détenus politiques des camps de
concentration. Engagée en Hongrie, la Dirlewanger connaît ainsi ses
premières défections à l'ennemi. Placée sur le Vistule, devenue
36ème division de grenadiers de la Waffen-SS en février 1945, la
Dirlewanger est emportée dans la tourmente de l'offensive finale des
Soviétiques le 16 avril, en Saxe, et laisse moins d'une cinquantaine
de survivants.
L'historien s'intéresse ensuite au
chef de l'unité lui-même, Dirlewanger, qui est loin du rebut
criminel dont les Allemands se sont accommodés pendant la guerre
froide. En réalité, il est le produit d'une époque, le reflet de
mécanismes sociaux et culturels qui pèsent lourd dans le destin de
l'Allemagne. Devenu soldat très tôt, Dirlewanger sert dans une
compagnie de mitrailleuses. Blessé au début de la Grande Guerre,
devenu instructeur, il finit en 1918 par rejoindre le front de l'est,
sauve son unité de la capture. Vétéran, expert des nouvelles
techniques de combat, Dirlewanger ne parvient pas à se réinsérer.
Il combat dans les corps francs, dirige sa propre troupe à partir
d'un train blindé dans le Wurtemberg. Devenu étudiant, il adhère
aussi au NDSAP en 1923, puis en 1926, gravit les échelons de la SA à
partir de 1932. Sa thèse prolonge son engagement politique et
militaire. Il est condamné pour une affaire de moeurs en 1934 et
emprisonné, mais il ne devient pas un véritable marginal dans
l'Allemagne nazie. Il sert en Espagne dans la Légion Condor entre
1936 et 1939 avant de prendre la tête, en 1940, de l'unité spéciale
qui portera son nom.
Dirlewanger est présenté par ses
hommes, dans les interrogatoires réalisés après la guerre, comme
un chef charismatique, courageux, proche de ses hommes, un lansquenet
d'une autre époque. Mais ce postulat est surtout celui des
braconniers, pas des détenus politiques. Dirlewanger a droit de vie
ou de mort sur ses hommes -en tout cas il s'octroie cette
prérogative- mais son comportement encourage les membres de l'unité
à transgresser la discipline militaire : leur chef souhaite
simplement la discrétion. Cette domination charismatique ambigüe
s'étiole avec le gonflement de l'unité. Dès l'été 1943, la
discipline est beaucoup plus brutale, et davantage encore à partir
de l'été 1944, où le nombre d'exécutions enfle démesurément.
Les désertions commencent dès l'été 1943 mais le cas le plus
spectaculaire a lieu en Hongrie en décembre 1944, par les détenus
politiques.
La formation de l'unité ne doit rien
au hasard. Les nazis ont voulu utiliser le savoir-faire des
braconniers dans la lutte anti-partisans, mais l'assimilation de la
chasse à la lutte antiguérilla n'est pas une spécificité
allemande et a été pensée et expérimentée dès le XVIIIème
siècle. Himmler, Goering, von dem Bach-Zelewsky et Berger, deux des
supérieurs de Dirlewanger, sont des chasseurs consommés. Il s'agit
d'utiliser le braconnier, double noir du chasseur, et sa passion
violente, dans des territoires à pacifier, à civiliser, donc à
l'est. Mais cela n'est pas sans entraîner des conflits avec les
autres autorités, dès la période du gouvernement général de
Pologne. La Dirlewanger continue d'être mal vue en Biélorussie : sa
réputation en fait une indésirable, alors qu'elle est appréciée
dans la lutte contre les partisans. Sa pratique de l'incendie fait
associer la Dirlewanger au feu. Les soldats allemands, après la
guerre, mettent en exergue la cruauté et la violence de l'unité
pour rejeter les massacres sur elle et se disculper, parfois. Or, ce
sont les soldats "ordinaires" qui ont commis l'essentiel
des exactions sur le front de l'est, la Dirlewanger étant de toute
façon trop réduite en nombre pour pouvoir être accusée de tous
les crimes. En faisant de l'unité une bande de marginaux, de
criminels et de sauvages, l'Allemagne d'après-guerre déplace la
culpabilité et refuse l'introspection.
La mission de la Dirlewanger peut-elle
relever d'une guerre cynégétique ? Les reconnaissances s'assimilent
à la Pirsch, les opérations de râtissage à la battue. La guerre
contre les partisans rejoint le modèle de la chasse. Les cruautés
sans cesse répétées des partisans visent à souligner le danger
pour le chasseur, alors que les pertes sont plutôt réduites, en
réalité. Cette situation correspond à la période en Biélorussie.
Le butin est systématiquement décompté, les femmes sont elles
exécutés ou soumises à des sévices sexuels avant d'être abattues
plus tard. En revanche, les enfants sont eux aussi tués en nombre
par la Dirlewanger, en particulier pendant les râtissages, ce qui
constitue une déviance de la chasse. De chasseurs, les Dirlewangers
deviennent d'ailleurs "pasteurs" en considérant l'ennemi
comme du bétail, à déporter ou à éliminer, par exemple en le
faisant sauter sur les mines. Chasse et massacre : les partisans sont
tués par balles, les civils par le feu ou d'autres moyens. La grande
guerre à l'est s'assimile donc bien à l'imaginaire cynégétique.,
en particulier en 1942, au moment où la menace des partisans devient
croissante. De chasseurs, les Dirlewangers sont ensuite devenus
tueurs d'abattoir.
Ces pratiques continuent lors de la
répression du soulèvement de Varsovie, qui n'est pas très éloigné,
en fait, des dernières opérations menées en Biélorussie contre un
ennemi mieux armé. Il s'agit de détruire les fondements mêmes de
la Pologne et le processus d'animalisation de l'adversaire, dans un
contexte de défaite larvée, s'accentue. Le territoire de chasse
urbain, à Varsovie, devient ainsi l'un des plus grands charniers du
conflit. En Slovaquie, les massacred sont moindres mais les pratiques
perdurent, notamment à travers le pillage. Noyée ensuite dans les
affrontements titanesques en Hongrie et en Lusace, la Dirlewanger
perd de sa spécificité et est anéantie. Malgré les désertions,
certains résistent jusqu'au bout, les braconniers en particulier
tentant de rejoindre l'ouest pour ne pas tomber entre les mains des
Soviétiques.
C'est après la guerre qu'une légende
naquit sur l'unité. Dirlewanger, qui n'était pas présent dans les
derniers combats, est capturé en juin 1945, détenu en Souabe, et
battu à mort par ses gardiens. Cependant, certains responsables
nazis et vétérans de l'unité continuent à croire qu'il s'est
enfui en Egypte ou dans un autre pays sûr. La RFA mène un certain
nombre d'enquêtes sur la Dirlewanger, en lien avec l'URSS et les
pays du bloc de l'est. Mais les survivants, habitués aux
interrogatoires, adoptent une ligne de défense consistant à ne rien
évoquer des massacres et autres tueries. Le principal dossier est
refermé en 1995 sans que personne ait été condamné. La plupart
des survivants sont devenus des marginaux et ne se sont jamais
réinsérés. Ils furent aussi des marginaux de la mémoire, même si
nombre de publications de vulgarisation commence à créer la légende
de l'unité. Le roman de Willi Berthold montre la Dirlewanger comme
un ramassis de marginaux, de criminels de droit commun, responsables
des violences, même si le héros, antinazi, parvient à récupérer
les meilleurs éléments. La Dirlewanger, célèbre par sa lutte
antipartisans, ne fut pas mis en lumière par l'un de ces grands
procès qui ont contribué à fixer la mémoire du nazisme.
L'histoire montre désormais combien
Dirlewanger est le symbole d'une Allemagne refusant la guerre perdue
de 1918. Il a associé la lutte antipartisans à la dimension
cynégétique. Il a un parcours original au sein de l'ordre noir,
mais non marginal. En réalité, la Dirlewanger est loin d'être
responsable, par exemple, de tous les massacres commis en Biélorussie
: de nombreuses autres unités ont été impliquées, même si
l'Allemagne d'après-guerre a accusé de manière commode les
braconniers d'être seuls responsables. L'étude de Christian Ingrao
met en exergue le lien entre cette chasse ou cette domestication vue
par les Dirlewangers et cette impulsion de l'Etat nazi pour exploiter
les territoires conquis et les germaniser : le braconnier est
indissociable de l'ingénieur.
Au niveau des limites de l'ouvrage, on
peut signer l'absence d'une bibliographie récapitulative (il n'y a
que les notes, nombreuses, en fin de volume) et quelques erreurs sur
le vocabulaire militaire allemand. On peut aussi regretter que
Christian Ingrao ne s'attache pas davantage à présenter l'ennemi
partisan soviétique, pourtant fondamental dans son propos, de même
qu'à la question de la supériorité de l'Armée Rouge sur l'armée
allemande, en ce qui concerne les derniers mois de l'unité, et à
celles des auxiliaires russes servant dans l'unité. Le lien entre
l'imaginaire cynégétique, l'idéologie nazie et la guerre elle-même
n'est pas abordé. Les conflits pour les stratégies de contrôle du
territoire en Biélorussie, notamment, entre partisans et nazis, non
plus.
C'est pourtant un essai brillant
d'anthropologie historique, essentiellement à partir de sources en
langue allemande. Ingrao montre que la contrainte ne suffit pas à
expliquer la cohésion de l'unité, sauf dans les tout derniers mois
de la guerre : le consentement tient à la personnalité du chef, à
la mission qui leur a été assignée (braconniers contre un ennemi
"animalisé"), à la mobilisation d'un imaginaire
cynégétique.