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samedi 19 août 2023

Jacques HEERS, Jacques Coeur, Tempus 478, Paris, Perrin, 2013, 345 p.

 

Historien disparu en 2013, Jacques Heers était un médiéviste, ayant côtoyé Fernand Braudel et Georges Duby dans ses jeunes années. Spécialiste des villes, en particulier de l'Italie du Nord (il avait fait sa thèse sur Gênes), et du commerce en Méditerranée, il s'est aussi essayé au genre biographique ainsi que le prouve ce Jacques Coeur, initialement paru en 1997 et réédité en 2013. Oeuvre originale puisque le sujet n'avait pas été traité en français jusque là par un ouvrage de cette ampleur. A la fin de sa vie, Jacques Coeur ne cachait pas une orientation politique très à droite (intervenant sur Radio-Courtoisie, souvent présent dans le Figaro, etc).

Le propos de Jacques Coeur est de questionner l'image de "grand entrepreneur", "d'hommes d'affaires", qui colle au personnage depuis des siècles. Et l'historien de rappeler que Jacques Coeur doit surtout sa réussite aux fonctions liées à la monarchie. Ses avantages sont liés à ses fonctions d'officier royal et à certains monopoles qui en découlent. Jacques Coeur serait ainsi l'illustration d'une politique cherchant à contrôler, pour l'Etat, la plus grande partie de l'économie. Le tout dans le contexte de la guerre de Cent Ans finissante, qui offre un tremplin pour cette carrière, mais où la chute n'est pas très loin. Jacques Coeur perpétuerait ainsi la tradition des hommes-liges du roi issus du monde des juristes, des marchands, des financiers, depuis Philippe le Bel. Sa chute montre qu'en sa plaçant au sommet, il s'est introduit dans le jeu des factions de la cour, qui a fini par se retourner contre lui. Jacques Heers rappelle toutefois que les sources sont maigres : hormis les chroniqueurs du temps, il n'y a que les actes du procès fait à l'argentier, et le Journal du procureur Jean Dauvet, chargé de confisquer ses biens.

Pour Jacques Heers, Jacques Coeur n'avait rien d'un "homme moderne" pour son temps : au contraire, il reste fermement ancré dans le Moyen Age. Il n'est que l'illustration de la réussite d'un commis royal, parmi d'autres, et ce depuis longtemps. Jacques Coeur a surtout été l'agent du roi pour financer les campagnes de Jeanne d'Arc, pour obtenir de l'argent en Languedoc, et pour payer la campagne de Normandie en 1450-1451. Il n'était pas un homme de l'ombre : au contraire, il agissait sur le devant de la scène. C'est un homme du Centre et des pays de Loire, cette terre fidèle au futur Charles VII pas assuré de s'asseoir un jour sur son trône quand Jacques Coeur commence à obtenir des fonctions de lui. Il souhaitait très certainement jeter les jalons d'une économie d'Etat, comme avec ses quelques galées en Méditerranée ou son achat de mines d'argent. Il aurait souhaité des enquêtes administratives et fiscales, un contrôle de la production. Un ancêtre en quelque sorte de nos modernes technocrates.

lundi 1 novembre 2021

August von Kageneck, La guerre à l'est, Tempus 21, Paris, Perrin, 2002, 201 p.

 


Auteur : August von Kageneck (1922-2004). Officier de la Wehrmacht, il a servi dans la 9. Panzerdivision lors de l'invasion de l'URSS en 1941, a été ensuite instructeur dans l'arme blindée, puis a repris du service à l'ouest dans la Panzer Lehr. Le 20 juillet 1944, il devait participer à l'opération Walkyrie voulue par les conjurés ayant programmé l'assassinat d'Hitler, sans en connaître les motifs véritables, mais l'ordre n'est jamais parvenu pour son unité. Fait prisonnier par les Américains, il échappe assez rapidement à la captivité. 2 de ses frères sont morts pendant la guerre, un pilote et un officier d'infanterie qui est justement l'un des sujets principaux du livre évoqué ici. Kageneck s'installe ensuite en France où il devient correspondant de plusieurs journaux allemands, dont Die Welt. Il oeuvre pour la réconciliation franco-allemande. Il était intervenu aussi dans le documentaire Les grandes batailles - Allemagne, de Daniel Costelle (1973).

Edition : le livre est parmi les premiers de la collection Tempus des éditions Perrin. Il s'agit d'une réédition en format poche, donc, de l'ouvrage paru en 1998. Pas d'indice dans le livre laissant entrevoir une traduction, il est donc probable que Kageneck ait rédigé le texte en français. Aucun appareil critique, il n'y a que l'avant-propos de Kageneck qui fait à peine trois pages. Ce dernier explique avoir eu deux raisons d'écrire : la première, c'est la suggestion de son éditeur français, qui voulait un récit vivant de la façon dont les soldats allemands avaient combattu sur le front de l'est - Kageneck croit bon d'ajouter "à l'exclusion de toute idéologie", ce qui laisse songeur. La seconde, c'est qu'il veut répondre à une polémique née après la parution de son autre ouvrage, Examen de conscience : des lecteurs français auraient été choqués par le fait que Kageneck reconnaisse que la Wehrmacht avait sa part de responsabilité dans les crimes nazis. Ce dernier ne veut pas revenir complètement sur ce constat mais rétropédale quelque peu, ce que nous aurons l'occasion de constater, en effet. En outre, il écrit ici sur le 18. Infanterie Regiment de la 6. Infanterie Divison, celui où son frère a servi et a été tué, qui bénéficie de deux témoignages d'officiers survivants ayant été publiés, l'unité est donc bien couverte du côté allemand pour se prêter à un récit tel que voulu par l'éditeur français.

Illustrations/cartes : rien à part 2 cartes en tête d'ouvrage, assez illisibles, et qui couvrent seulement la période 1943-1944 (!) alors que le récit commence évidemment en 1941. Cela n'aidera pas le lecteur néophyte à se situer correctement... 

Analyse : on ne peut que constater ici que Kageneck reprend certains lieux communs des mémorialistes allemands que l'on trouve dès les années suivant la fin de la guerre pour tenter de se justifier quand à leur comportement durant le conflit sur le front de l'est. Ainsi en est-il de l'argument, utilisé dès les premiers jours de Barbarossa, pour massacrer les prisonniers soviétiques : l'Armée Rouge mutile les cadavres allemands (p.22). Ou bien d'un autre, celui selon lequel les soldats soviétiques sont en tenue de "non-combattant" (p.23) et donc exclus du droit de la guerre. Un peu plus loin, Kageneck évoque les discussions, parmi les officiers du régiment 18, sur le fameux "ordre des commissaires", qui implique l'exécution de tous les commissaires politiques soviétiques capturés sur le champ de bataille. L'ordre a sans suscité quelques remous, mais la recherche a bien montré ces dernières années que la très grande majorité des divisions allemandes l'ont appliqué, documents d'archives à l'appui - 90% au minimum selon les travaux de l'historien Felix Römer. De la même façon, Kageneck ne tranche pas véritablement quand il évoque la supposée attaque préventive de l'Allemagne contre une offensive soviétique en gestation (argument classique de la propagande nazie pour justifier Barbarossa)... P.31, Kageneck évoque une rafle que le régiment 18 a effectué le 5 juillet 1941, à Oszmania, précisant que "66 communistes et 33 hommes soupçonnés d'être des partisans" ont été arrêtés, et que la "presque totalité de la population était composée de Juifs". Or un massacre a eu lieu les 3-4 juillet dans la localité, au moins 40 personnes ont été abattues. Le 26 juillet, une sous-unité de l'Einsatzkommando 9 abat toute la population juive masculine de l'endroit (527 tués). On a donc du mal à croire comme l'affirme Kageneck un peu plus loin que les soldats allemands ignoraient tout des crimes commis sur le front de l'est (même s'il concède que des soldats, et pas seulement des SS, les ont perpétrés, ce qui est encore plus en décalage avec ce qui précède)... l'auteur a d'ailleurs une vision très sommaire de l'adversaire soviétique, dont il reconnaît le courage, l'excellence de certaines de ses armes (le char T-34, le canon de 76 mm), mais pour le reste, on a l'impression que les Allemands font face à une horde fanatisée par un régime totalitaire pire que celui des nazis. Comme souvent chez les mémorialistes allemands, Kageneck consacre l'essentiel aux premières années de la guerre à l'est : 125 pages entre le début de Barbarossa et la contre-offensive soviétique de décembre 1941, encore 35 pages aux combats du saillant de Rjev (certes peu connus des profanes)... sur 200. On en apprendra donc pas beaucoup sur la participation du régiment à la bataille de Koursk, face nord du saillant, avec la 9. Armee de Model - Kageneck parle de la présence de chars Staline côté soviétique, ce qui est faux, ce modèle n'entrant en service que plus tard ; ce n'est pas la seule erreur factuelle du livre, puisqu'il mentionne des soldats allemands tués par des "balles de kalachnikov" et des chars "T100"... l'auteur cite toutefois une opération contre les partisans à laquelle participe le régiment fin mai 1943, sans doute l'opération Freischütz. Il n'évoque pas en revanche l'implication de l'unité dans l'opération Büffel, au moment de l'évacuation du saillant de Rjev, une véritable politique de terre brûlée conduite par le même Model, pendant laquelle la 6. Infanterie Division a aussi pratique la lutte "antipartisans"... avec un nombre de morts adverses sans rapport au regard des armes récupérées. Peu de détails aussi sur la retraite vers le Dniepr, qui se transforme en courte litanie des pertes notamment en officiers. En 1944, le régiment 18 est au groupe d'armées Centre : juste avant l'opération Bagration, de nombreux officiers sont remplacés - Kageneck y voit presque une trahison pour affaiblir le dispositif avant l'attaque... l'unité disparaît dans le chaudron de Bobruysk, en Biélorussie. Kageneck expédie la suite en une page : la 6. Infanterie Division est reformée dès juillet 1944 comme 6. Grenadier Division puis 6. Volksgrenadier Division, elle est détruite en janvier-février 1945 pendant l'offensive soviétique Vistule-Oder. Elle est recréée une dernière fois comme 6. Infanterie Division en mars 1945 et combat durant les deux derniers mois, toujours à l'est. L'épilogue est à l'image du reste du livre. Kageneck se félicite de l'image laissée par le soldat allemand, dont la valeur a été reconnue par les chefs adverses, souligne la camaraderie qui survit à travers les rencontres d'anciens membres du régiment après la guerre, lesquels créent une association, et réussissent, après la fin de l'URSS, à ériger un monument à Rjev, en dépit des résistances locales.

Conclusion : plus qu'un livre d'histoire, un témoignage écrit par un acteur de la période, parlant de ses camarades et en particulier de son frère, mais avec un a priori précisé dans l'avant-propos qui se confirme à la lecture. Von Kageneck a du mal à se détacher d'une certaine lecture et d'une certaine appréhension, nourrie par le nazisme, de la guerre à l'est. Pas un livre d'histoire à proprement parler, donc.

 

 

vendredi 1 janvier 2021

Andrew NAGORSKI, La bataille de Moscou, Tempus 412, Paris, Perrin, 2011, 447 p.

 

Andrew Nagorski est un journaliste américain, né en 1947, vice-président de l'Institut Est-Ouest, un think thank fondé en 1980. Il a aussi occupé des responsabilités dans le magazine Newsweek. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages, de fiction ou plus sérieux, comme celui-ci, paru initialement en 2007 et traduit en poche l'année suivante, avant de sortir en poche dans la collection Tempus en 2011.


C'est donc un ouvrage de journaliste, et on peut en sentir les limites dès l'introduction. Quand l'auteur annonce, par exemple, que la bataille de Moscou fut la plus importante de la Seconde Guerre mondiale et "de tous les temps" (sic). En revanche, Nagorski a raison de souligner que la bataille de Moscou, l'un des grands tournants sans aucun doute du conflit, a été relativement éclipsée par le siège de Léningrad ou les batailles de Stalingrad et de Koursk. Cet affrontement comporte pourtant une dimension dramatique, l'URSS semblant, par moment, au bord de l'effondrement. Staline commet certes des erreurs d'appréciation qui entraînent de lourdes pertes, mais sa volonté de rester dans la capitale galvanise aussi les défenseurs et enraie un début de panique. Nagorski cherche à montrer comment Staline a tenu, dans quelles conditions et avec quelles conséquences. Il le fait en se basant surtout sur des témoignages d'acteurs soviétiques de l'époque, qui reviennent sur les événements longtemps après les faits. L'ensemble ne peut espérer combler "le trou béant" qui, selon l'auteur, recouvre la bataille de Moscou -ce qui n'est pas très exact...


On n'a donc pas à faire à une histoire militaire de la bataille de Moscou, mais plutôt à un examen politique, avec une insistance prononcée sur Hitler et Staline, et sur les témoignages de combattants ou d'exécutants des deux dictateurs. Malheureusement, les témoignages, s'ils montrent l'impréparation manifeste, par exemple, de l'Armée Rouge au déclenchement de Barbarossa, ne sont pas remis en contexte et critiqués, ce qui en limite singulièrement la portée. Car Nagorski commence d'abord par présenter les préparatifs et le déclenchement de Barbarossa, heureusement s'en trop s'étendre au-delà du raisonnable. Plus embêtant, on trouve assez rapidement des erreurs factuelles dans le texte : p.105, la directive n°227 "Plus un pas en arrière" est ainsi datée de 1941...au lieu de 1942.


Nagorski s'attarde beaucoup sur les purges staliniennes, qui fragilisent une Armée Rouge en pleine croissance et qui vont dresser une partie des populations soviétiques contre le régime. Mais les Allemands n'en profitent pas et retournent au contraire ces populations contre eux. Le journaliste montre aussi comment les généraux allemands acquiescent facilement au projet de guerre sans pitié voulue par Hitler à l'est : ainsi Manstein argue des atrocités commises par les Soviétiques sur les soldats allemands pour excuser les massacres de prisonniers. En revanche, sur la question de savoir si Moscou est devenue un objectif trop tard côté allemand, il fait la part belle à Guderian, qui n'est pas sans responsabilités dans l'échec final, et charge beaucoup Hitler.


Nagorski a des pages intéressantes sur le rôle de Joukov dans la défense de la capitale. De même, il peint assez bien l'observation par les Anglo-Américains de la bataille de Moscou et le rôle des ambassadeurs et des journalistes, selon qu'ils soient pro ou anti-URSS. L'un des meilleurs chapitres est sans doute celui consacré à l'amorce d'évacuation de Moscou à la fin octobre 1941, après les désastres de Vyazma-Bryansk : on voit que le NKVD avait soigneusement planifié la destruction des installations et un mouvement clandestin de guérilla en cas d'occupation allemande, et qu'un début de panique a heureusement été contenu, non sans mal. On retiendra cette troupe de music-hall embauchée par le NKVD pour conduire éventuellement une représentation devant des hauts gradés allemands et leur jeter des grenades au moment opportun ! Nagorski revient aussi sur le mythe de Zoïa Kosmodemianskaïa ou sur la figure de l'espion Richard Sorge.


L'auteur montre ensuite comment les soldats allemands eux-mêmes, aux côtés de leurs généraux, commencent à comprendre que la guerre à l'est ne sera pas courte et facile. La résistance des soldats soviétiques et le climat prélèvent leur dîme. Nagorski rappelle le rôle des divisions "sibériennes", même s'il a été exagéré. En revanche, il présente assez mal le déroulement de la contre-offensive soviétique, préférant s'intéresser à l'état de délabrement des troupes allemandes et à l'obstination d'Hitler de vouloir s'accrocher à tout prix au terrain, puis des désirs insensés de Staline de contre-attaque généralisée, qui se terminent par de sanglants échecs début 1942. Il montre ensuite comment le dictateur soviétique, au moment de la visite d'Anthony Eden en décembre 1941, a déjà des arrière-pensées pour l'après-guerre et louvoie avec le gouvernement polonais en exil. Nagorski revient aussi sur le rôle du général Vlassov, qui mène une partie de la contre-offensive soviétique, avant d'être capturé en juillet 1942 et de prendre la tête d'un mouvement de collaboration avec les Allemands. Il conclut son récit par la présentation du désastre devant Rjev.


En conclusion -dans le dernier chapitre-, Nagorski explique combien la politique de terreur de Staline a provoqué une bonne partie du désastre de 1941. Mais il rejette aussi la traditionnelle cause du climat comme expliquant la défaite allemande. Hitler ses généraux ont commis plusieurs erreurs, dont la principale reste pour lui de ne pas s'être concentré sur Moscou assez tôt. La bataille de Moscou est donc bien l'un des tournants de la Seconde Guerre mondiale : une défaite psychologique pour les Allemands, une victoire précaire pour les Soviétiques, remportée à un prix des plus élevés, le plus élevé du conflit (sic).


On a donc là un travail de journaliste, dont le côté le plus intéressant reste assurément les détails fournis par des témoignages inédits (comme l'évacuation de la momie de Lénine dès le 3 juillet 1941). Malheureusement, l'ensemble manque quelque peu de recul et peine parfois à s'élever au-dessus de considérations simplistes, voire pèche par absence réelle de matière sur l'histoire militaire à proprement parler, en dépit d'intéressantes remarques sur le contexte diplomatique. De ce côté-là, la bibliographie, plutôt conséquente, a sans doute été insuffisamment exploitée. Il y a aussi à l'oeuvre une vision très négative, finalement, de l'URSS et de Staline, certes en grande partie fondée, mais un peu trop omniprésente au fil des pages. Enfin, cette traduction française n'est pas forcément parfaite. Utile, mais pas indispensable.

jeudi 31 décembre 2020

Christian INGRAO, Les chasseurs noirs. La brigade Dirlewanger, Tempus 286, Paris, Perrin, 2009, 284 p.

 


Christian Ingrao, historien contemporanéiste, a dirigé l'Institut d'Histoire du Temps Présent (IHTP) de 2008 à 2013. C'est un spécialiste de l'histoire culturelle du militantisme nazi et des pratiques de violence allemandes, notamment sur le front de l'est. En 2006, il publie cet ouvrage consacré à la Sondereinheit Dirlewanger.


Le travail de Christian Ingrao se situe dans la lignée des nouvelles monographies d'unités, telles celles de Smith (sur la Première Guerre mondiale) ou de Browning (sur la Seconde). La brigade Dirlewanger a déjà fait l'objet de quelques travaux, notamment dans le monde anglo-saxon, mais d'aucun, alors, qui prennent en compte les nouveaux questionnements de l'historiographie : expérience individuelle et collective de la violence de guerre, culture de guerre, imaginaires cynégétiques et pastoraux, construction sociale des gestuelles de violence, c'est ce que se propose d'étudier ici l'historien à travers le choix de la brigade Dirlewanger. Il s'appuie notamment sur le travail de Bertrand Hell qui traite de l'imaginaire de la chasse. Le problème principal est celui des sources, qui ne couvrent pas toutes les opérations de l'unité et restent donc lacunaires. Il s'agit aussi de rebondir sur la thématique du consentement et de la contrainte qui a agité le monde des historiens français spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, et ce d'autant plus que l'unité a un profil bien particulier.


Christian Ingrao commence par retracer le parcours de l'unité. Créée en mai 1940 à partir de détenus condamnés pour braconnage, la Sondereinheit Dirlewanger est expédiée en septembre dans le district de Lublin, dans le gouvernement général de Pologne. Elle n'y accomplit alors que des tâches de surveillance et non, à proprement parler, une activité antipartisans. En février 1942, l'unité est envoyée en Biélorussie où elle prend part cette fois à la lutte contre les partisans, de plus en plus menaçants. Elle est présente dès la première opération de râtissage d'envergure, Bamberg, et devient un bataillon en septembre 1942. Sous couvert de lutte contre les partisans, les Dirlewangers entreprennent en fait des massacres de Juifs et parfois, aussi, de la population civile, pour faire le vide. En quinze mois d'opérations, l'unité abat au moins 30 000 personnes, invente une nouvelle technique de déminage en expédiant les civils russes dans les champs de mines supposés (!). Elle a d'ailleurs maille à partir avec la hiérarchie civile SS, mais Dirlewanger est couvert par certains responsables. A l'été 1943, l'unité, qui comprend des compagnies d'auxiliaires russes, intègre aussi des détenus de camps de concentration, qui forment des compagnies séparées des braconniers. Devenue régiment, elle subit des pertes plus lourdes en raison de l'efficacité grandissante des partisans et de l'inexpérience des nouvelles recrues. L'opération Cormoran est la dernière avant l'offensive soviétique, Bagration, le 22 juin 1944, qui jette la Dirlewanger dans la débâcle. Réfugiée en Pologne et passée au rang de Sturmbrigade, la Dirlewanger est engagée, à partir du 4 août, contre le soulèvement de l'Armée polonaise clandestine à Varsovie. Le combat urbain est coûteux : l'unité y laisse sans doute 2 000 hommes, mais en un peu plus de mois, elle participe probablement à l'exécution de 30 000 civils, autant que sur deux ans pendant les opérations en Biélorussie. Elle est ensuite engagée, fin octobre 1944, contre les derniers feux du soulèvement en Slovaquie. A ce moment-là, le recrutement repose moins sur les camps de concentration et les braconniers que sur les détenus pour motif disciplinaire de la SS et de la Wehrmacht. En novembre 1944 cependant arrive un premier contingent de détenus politiques des camps de concentration. Engagée en Hongrie, la Dirlewanger connaît ainsi ses premières défections à l'ennemi. Placée sur le Vistule, devenue 36ème division de grenadiers de la Waffen-SS en février 1945, la Dirlewanger est emportée dans la tourmente de l'offensive finale des Soviétiques le 16 avril, en Saxe, et laisse moins d'une cinquantaine de survivants.


L'historien s'intéresse ensuite au chef de l'unité lui-même, Dirlewanger, qui est loin du rebut criminel dont les Allemands se sont accommodés pendant la guerre froide. En réalité, il est le produit d'une époque, le reflet de mécanismes sociaux et culturels qui pèsent lourd dans le destin de l'Allemagne. Devenu soldat très tôt, Dirlewanger sert dans une compagnie de mitrailleuses. Blessé au début de la Grande Guerre, devenu instructeur, il finit en 1918 par rejoindre le front de l'est, sauve son unité de la capture. Vétéran, expert des nouvelles techniques de combat, Dirlewanger ne parvient pas à se réinsérer. Il combat dans les corps francs, dirige sa propre troupe à partir d'un train blindé dans le Wurtemberg. Devenu étudiant, il adhère aussi au NDSAP en 1923, puis en 1926, gravit les échelons de la SA à partir de 1932. Sa thèse prolonge son engagement politique et militaire. Il est condamné pour une affaire de moeurs en 1934 et emprisonné, mais il ne devient pas un véritable marginal dans l'Allemagne nazie. Il sert en Espagne dans la Légion Condor entre 1936 et 1939 avant de prendre la tête, en 1940, de l'unité spéciale qui portera son nom.


Dirlewanger est présenté par ses hommes, dans les interrogatoires réalisés après la guerre, comme un chef charismatique, courageux, proche de ses hommes, un lansquenet d'une autre époque. Mais ce postulat est surtout celui des braconniers, pas des détenus politiques. Dirlewanger a droit de vie ou de mort sur ses hommes -en tout cas il s'octroie cette prérogative- mais son comportement encourage les membres de l'unité à transgresser la discipline militaire : leur chef souhaite simplement la discrétion. Cette domination charismatique ambigüe s'étiole avec le gonflement de l'unité. Dès l'été 1943, la discipline est beaucoup plus brutale, et davantage encore à partir de l'été 1944, où le nombre d'exécutions enfle démesurément. Les désertions commencent dès l'été 1943 mais le cas le plus spectaculaire a lieu en Hongrie en décembre 1944, par les détenus politiques.


La formation de l'unité ne doit rien au hasard. Les nazis ont voulu utiliser le savoir-faire des braconniers dans la lutte anti-partisans, mais l'assimilation de la chasse à la lutte antiguérilla n'est pas une spécificité allemande et a été pensée et expérimentée dès le XVIIIème siècle. Himmler, Goering, von dem Bach-Zelewsky et Berger, deux des supérieurs de Dirlewanger, sont des chasseurs consommés. Il s'agit d'utiliser le braconnier, double noir du chasseur, et sa passion violente, dans des territoires à pacifier, à civiliser, donc à l'est. Mais cela n'est pas sans entraîner des conflits avec les autres autorités, dès la période du gouvernement général de Pologne. La Dirlewanger continue d'être mal vue en Biélorussie : sa réputation en fait une indésirable, alors qu'elle est appréciée dans la lutte contre les partisans. Sa pratique de l'incendie fait associer la Dirlewanger au feu. Les soldats allemands, après la guerre, mettent en exergue la cruauté et la violence de l'unité pour rejeter les massacres sur elle et se disculper, parfois. Or, ce sont les soldats "ordinaires" qui ont commis l'essentiel des exactions sur le front de l'est, la Dirlewanger étant de toute façon trop réduite en nombre pour pouvoir être accusée de tous les crimes. En faisant de l'unité une bande de marginaux, de criminels et de sauvages, l'Allemagne d'après-guerre déplace la culpabilité et refuse l'introspection.


La mission de la Dirlewanger peut-elle relever d'une guerre cynégétique ? Les reconnaissances s'assimilent à la Pirsch, les opérations de râtissage à la battue. La guerre contre les partisans rejoint le modèle de la chasse. Les cruautés sans cesse répétées des partisans visent à souligner le danger pour le chasseur, alors que les pertes sont plutôt réduites, en réalité. Cette situation correspond à la période en Biélorussie. Le butin est systématiquement décompté, les femmes sont elles exécutés ou soumises à des sévices sexuels avant d'être abattues plus tard. En revanche, les enfants sont eux aussi tués en nombre par la Dirlewanger, en particulier pendant les râtissages, ce qui constitue une déviance de la chasse. De chasseurs, les Dirlewangers deviennent d'ailleurs "pasteurs" en considérant l'ennemi comme du bétail, à déporter ou à éliminer, par exemple en le faisant sauter sur les mines. Chasse et massacre : les partisans sont tués par balles, les civils par le feu ou d'autres moyens. La grande guerre à l'est s'assimile donc bien à l'imaginaire cynégétique., en particulier en 1942, au moment où la menace des partisans devient croissante. De chasseurs, les Dirlewangers sont ensuite devenus tueurs d'abattoir.


Ces pratiques continuent lors de la répression du soulèvement de Varsovie, qui n'est pas très éloigné, en fait, des dernières opérations menées en Biélorussie contre un ennemi mieux armé. Il s'agit de détruire les fondements mêmes de la Pologne et le processus d'animalisation de l'adversaire, dans un contexte de défaite larvée, s'accentue. Le territoire de chasse urbain, à Varsovie, devient ainsi l'un des plus grands charniers du conflit. En Slovaquie, les massacred sont moindres mais les pratiques perdurent, notamment à travers le pillage. Noyée ensuite dans les affrontements titanesques en Hongrie et en Lusace, la Dirlewanger perd de sa spécificité et est anéantie. Malgré les désertions, certains résistent jusqu'au bout, les braconniers en particulier tentant de rejoindre l'ouest pour ne pas tomber entre les mains des Soviétiques.


C'est après la guerre qu'une légende naquit sur l'unité. Dirlewanger, qui n'était pas présent dans les derniers combats, est capturé en juin 1945, détenu en Souabe, et battu à mort par ses gardiens. Cependant, certains responsables nazis et vétérans de l'unité continuent à croire qu'il s'est enfui en Egypte ou dans un autre pays sûr. La RFA mène un certain nombre d'enquêtes sur la Dirlewanger, en lien avec l'URSS et les pays du bloc de l'est. Mais les survivants, habitués aux interrogatoires, adoptent une ligne de défense consistant à ne rien évoquer des massacres et autres tueries. Le principal dossier est refermé en 1995 sans que personne ait été condamné. La plupart des survivants sont devenus des marginaux et ne se sont jamais réinsérés. Ils furent aussi des marginaux de la mémoire, même si nombre de publications de vulgarisation commence à créer la légende de l'unité. Le roman de Willi Berthold montre la Dirlewanger comme un ramassis de marginaux, de criminels de droit commun, responsables des violences, même si le héros, antinazi, parvient à récupérer les meilleurs éléments. La Dirlewanger, célèbre par sa lutte antipartisans, ne fut pas mis en lumière par l'un de ces grands procès qui ont contribué à fixer la mémoire du nazisme.


L'histoire montre désormais combien Dirlewanger est le symbole d'une Allemagne refusant la guerre perdue de 1918. Il a associé la lutte antipartisans à la dimension cynégétique. Il a un parcours original au sein de l'ordre noir, mais non marginal. En réalité, la Dirlewanger est loin d'être responsable, par exemple, de tous les massacres commis en Biélorussie : de nombreuses autres unités ont été impliquées, même si l'Allemagne d'après-guerre a accusé de manière commode les braconniers d'être seuls responsables. L'étude de Christian Ingrao met en exergue le lien entre cette chasse ou cette domestication vue par les Dirlewangers et cette impulsion de l'Etat nazi pour exploiter les territoires conquis et les germaniser : le braconnier est indissociable de l'ingénieur.


Au niveau des limites de l'ouvrage, on peut signer l'absence d'une bibliographie récapitulative (il n'y a que les notes, nombreuses, en fin de volume) et quelques erreurs sur le vocabulaire militaire allemand. On peut aussi regretter que Christian Ingrao ne s'attache pas davantage à présenter l'ennemi partisan soviétique, pourtant fondamental dans son propos, de même qu'à la question de la supériorité de l'Armée Rouge sur l'armée allemande, en ce qui concerne les derniers mois de l'unité, et à celles des auxiliaires russes servant dans l'unité. Le lien entre l'imaginaire cynégétique, l'idéologie nazie et la guerre elle-même n'est pas abordé. Les conflits pour les stratégies de contrôle du territoire en Biélorussie, notamment, entre partisans et nazis, non plus.


C'est pourtant un essai brillant d'anthropologie historique, essentiellement à partir de sources en langue allemande. Ingrao montre que la contrainte ne suffit pas à expliquer la cohésion de l'unité, sauf dans les tout derniers mois de la guerre : le consentement tient à la personnalité du chef, à la mission qui leur a été assignée (braconniers contre un ennemi "animalisé"), à la mobilisation d'un imaginaire cynégétique.


dimanche 20 mai 2018

Nicolas WERTH, La terreur et le désarroi. Staline et son système, Tempus 160, Paris, Perrin, 2007, 614 p.

Compilation d'articles de Nicolas Werth parus dans des ouvrages collectifs, des revues spécialisées ou L'Histoire. 19 en tout. L'auteur, spécialiste de l'URSS sous Staline, constitue ce recueil autour de l'idée de la brutalisation des rapports politiques et sociaux, inédite selon lui sous ce régime. L'idée qui sous-tend l'ensemble, à propos de la violence d'Etat, est que celle-ci n'est pas seulement idéologique, mais qu'elle repose sur le constat que la domination exercée par le pouvoir est fragile, face aux résistances de la société et à un encadrement pas toujours aux ordres. Les répressions s'enchaînent car elles constituent l'unique réponse aux difficultés rencontrées. L'historien choisit 5 moments clés selon lui du processus : la période 1914-1921, où les bases sont jetées ; la période 1930-1933 ; la période des grandes purges de 1937-1938 ; les années suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui constitue en quelque sorte un "assouplissement" ; et la période 1953-1956 après la mort de Staline.

Le livre, bien que restant une compilation, est très abordable pour le grand public -ce qui était sans doute l'objectif- et pose bien aussi les débats de l'historiographie à l'époque de la parution. Il offre un bon aperçu sur son sujet depuis l'ouverture des archives soviétiques, en particulier. Toutefois on ne peut s'empêcher de relever certaines redites entre les différents articles. Bien que Nicolas Werth se soit démarqué du Livre noir du communisme, auquel il a contribué en son temps, et des positions caricaturales d'un Stéphane Courtois, et qu'il se penche sur l'histoire sociale, tout en cherchant à dépasser l'opposition entre l'école totalitaire et l'école révisionniste, on ne peut s'empêcher de penser que le thème de la violence d'Etat, à lui seul, ne constitue pas ce qu'était l'URSS sous Staline. Une lecture intéressante mais à bien replacer dans son contexte et sa démarche d'écriture, tout en la complétant par la découverte d'autres approches.