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mardi 27 août 2024

Gregg ADAMS et Steve NOON, Belleau Wood 1918. US Marine versus German Soldier, Combat 32, Osprey, 2018, 80 p.

 

 

Auteur : Gregg Adams pour le texte et Steve Noon pour les illustrations. Adams est un Américain, qui n'est pas historien de formation puisqu'il a un doctorat de physique. Il a écrit des titres de la collection Combat, dont celui-ci, pour les éditions Osprey, bien connues des passionnés d'histoire militaire. La série combat s'intéresse à deux types de combattants se faisant face dans un engagement précis, comme ici le Bois Belleau, avec le Marine et le soldat allemand en 1918. Steve Noon est un illustrateur britannique qui a déjà travaillé pour plusieurs dizaines de volumes Osprey.


Place du livre dans l'historiographie : la bataille du Bois Belleau a été évidemment bien couverte en anglais par des auteurs américains, pour la plupart, en particulier issus du corps des Marines. En français, seuls deux ouvrages traitent de la bataille dont un paru seulement l'année dernière qui est une traduction d'un mémoire allemand paru après la Première Guerre mondiale. L'autre, de Jean-Michel Steg, sorti la même année que l'ouvrage examiné ici, ne donne qu'un aperçu succint de la bataille -il se concentre sur d'autres aspects- et manque par ailleurs cruellement de cartes. L'ouvrage Osprey peut donc constituer une bonne entame sur la question pour le néophyte.


Résumé de l'ouvrage : Après une introduction mettant en place le contexte (on appréciera la carte générale sur l'offensive Blücher p.7), Adams détaille les forces en présence de part et d'autre. Côté Marines, les deux régiments qui participent à la bataille, les 5ème et 6ème, sont créés avec une portion réduite d'encadrement du corps des Marines, en particulier le 6ème régiment qui compte une grande proportion de volontaires avec un niveau d'études conséquent par rapport à la moyenne. Incorporés dans la 2ème division d'infanterie de l'armée, les Marines reçoivent un équipement français et britannique pour l'essentiel, jusqu'à l'artillerie. Toutefois, malgré la lecture des manuels tactiques français revus depuis 1914, les Marines vont avoir tendance à se comporter comme les armées du début de la guerre sur l'aspect tactique. Côté allemand, les forces sont plus expérimentées : les divisions, plus réduites en effectifs, comprennent davantage de mitrailleuses. Mais pour l'offensive de 1918, le schéma traditionnel de défense sur des positions préparées change pour l'attaque : les Allemands ont concentré les meilleurs éléments dans certaines unités, ce qui se voit dans la composition du 4ème corps de réserve qui va faire face aux Marines : seules 2 divisions sur 5 sont du modèle offensif, les 3 autres étant destinées à la défensive. Peu d'obus à gaz seront utilisés sur le champ de bataille, les Allemands rationnant leurs obus, mais une attaque de grande ampleur emploie toutefois 7 000 obus de gaz moutarde dans la nuit du 13 au 14 juin. Les Américains n'en utiliseront quasiment pas car les Français ont préféré réservé les obus chimiques à leurs batteries plus expérimentées. Sur le plan du commandement, les Marines vont rapidement adopter une direction très décentralisée sur le champ de bataille, à l'image des Allemands. Les communications reposant sur le téléphone à fil seront rapidement perturbées, et les agents de liaison et coureurs ralentiront la transmission des ordres. Sur le plan logistique, les Allemands sont désavantagés : leur train a du mal à suivre, manquant de motorisation, les obus sont rationnés, la nourriture est rare, et le matériel n'est pas remplacé. C'est tout l'inverse pour les Marines. Le moral de ces derniers est par ailleurs élevé : en plus de la fierté de corps intrinsèque, il y a l'envie de faire ses preuves.


Adams décrit dans la partie suivante la première attaque de la 4ème brigade de Marines, le 6 juin 1918. Là encore, on apprécie la carte précise p.31 pour suivre l'assaut. Un reproche parfois sur les photos d'époque du terrain, parfois un peu petites pour apprécier la configuration des lieux. Adams explique bien comment les Marines, chargeant sans préparation d'artillerie, par vagues successives, sur une position mal reconnue (le Bois Belleau, Bouresches), subissent des pertes énormes du fait des mitrailleuses allemandes, ce qui est bien illustré par la double page en couleur p.38-39. En une journée, les Marines perdent plus d'un millier d'hommes. L'attaque des 11-12 juin (là encore illustrée par une très bonne carte p.47) connaît un peu plus de succès : les Marines ont commencé à modifier leur tactique d'assaut, même si la préparation d'artillerie est trop courte, mais bénéficient du brouillard qui couvre le champ de bataille et frappent sans le savoir à la jonction de deux unités allemandes, ce qui leur permet de s'emparer de la moitié sud du bois. Toutefois les pertes sont encore très élevées et l'objectif final, s'emparer du bois, n'est toujours pas atteint. Il faudra attendre l'attaque des 23-25 juin (mis en image avec une carte très claire p.63 de nouveau) pour que les Marines emportent la décision. Relevés pendant un temps par le 7ème régiment de la 3ème division d'infanterie américaine, les Marines, reconstitués et rééquipés, vont reculer pour laisser place, à l'aube du 25 juin, à un impressionnant barrage d'artillerie qui pulvérise les positions allemandes au nord du bois Belleau, qui est définitivement pris le 26 juin avec des pertes beaucoup moins lourdes.


En conclusion, Adams souligne combien la bataille a montré aux Allemands, expérimentés, que les Américains, et notamment les Marines, étaient des combattants à respecter, ce qui a entraîné une baisse significative de leur moral. La bataille a souvent été fonction du commandement : ainsi l'officier allemand responsable de la défense initialement au sud du bois, vétéran de l'Afrique orientale, avait organisé un dispositif adapté qui a coûté cher aux Marines le 6 juin. Quand une autre division vient l'épauler et ne tient pas compte de ses recommandations, les Marines percent les 11 et 12 juin malgré une faible préparation d'artillerie. La maturité tactique n'arrive finalement pour ceux-ci que dans l'attaque finale, après encore bien des tâtonnements. L'auteur souligne bien que les Marines n'ont pas sauvé Paris, ni battu définitivement l'armée allemande : mais l'engagement américain a eu un impact à ce moment-là, positif pour les Français notamment, et négatif pour les Allemands, qui ont été surpris de la ténacité des Américains et ont vu leurs perspectives s'assombrir par rapport aux objectis posés par leur grande offensive lancée en mars 1918.


Sources utilisées : l'auteur emploie un panel de 25 sources : des témoignages de Marines, notamment d'officiers ou sous-officiers qui ont ensuite gravi les échelons dans le corps et qui ont fini à des postes élevés, des ouvrages d'historiens américains, et quelques autres titres des éditions Osprey. Un petit classement interne de la bibliographie entre ces catégories ne seraient pas superflues.


Illustrations : beaucoup de photos en noir et blanc bien commentées, même si comme cela a été dit celles illustrant le paysage sont parfois trop petites ; 4 cartes, une stratégique et 3 tactiques, utiles et bien lisibles. Si l'illustration p.38-39 m'a semblé pertinente, c'est moins le cas pour celle p.50-51 représentant l'assaut du 11-12 juin : il en aurait peut-être fallu une sur l'assaut final plutôt. En revanche beaux profils du Marine et du fantassin allemand p.14-15 et 18-19 avec tout l'équipement décrit, ce qui est un plus.


Conclusion (points positifs/points négatifs) : un bon livre d'introduction sur la bataille du Bois Belleau, notamment sur les aspects militaires, tactiques, armement, moral, etc. De ce point de vue il est plus utile que l'ouvrage de Jean-Michel Steg qui a tendance à se focaliser sur des aspects plus larges, le pourquoi de l'entrée en guerre des Etats-Unis, son résultat... tout cela est traité plus succinctement ici, mais encore une fois, ce n'est pas à proprement parler le but du livre. Je n'avais lu je crois, de mémoire, qu'un seul autre volume de la collection Combat d'Osprey, que j'avais déjà trouvé fort intéressant, celui-là confirme.

lundi 28 août 2023

Mark LARDAS et Adam HOOK, Chattanooga 1863, Campaign 295, Osprey, 2016, 96 p.

 

La collection Campaign des éditions Osprey, bien connues des aficionados d'histoire militaire, présente, dans un format de 96 pages, les grandes batailles de l'histoire. Ici, il s'agit de la campagne autour de la ville de Chattanooga, entre septembre et novembre 1863, épisode bien moins connu de la guerre Sécession que d'autres batailles et qui pourtant a une importance considérable sur le théâtre d'opérations ouest.

L'auteur est Mark Lardas, un diplômé en architecture et génie naval, qui a travaillé dans le domaine de la construction spatiale, "historien amateur" selon la présentation même d'Osprey. Il n'est donc pas à proprement parler spécialiste de la guerre de Sécession ni du théâtre en question. Le livre est illustré par Adam Hook, un habitué des éditions sur ce plan.

La campagne de Chattanooga est le résultat d'une bataille précédente : Chickamauga, les 19 et 20 septembre 1863, où l'armée confédérée du Tennessee de Bragg défait l'armée nordiste du Cumberland de Rosecrans. En pleine déroute, les nordistes sont sauvés par le commandant du 14ème corps, le général Thomas, qui parvient à conserver la ville de Chattanooga. L'emplacement est stratégique pour le nord : non seulement Chattanooga peut servir de tremplin pour une invasion de la Géorgie et Atlanta, mais connecte aussi le Nord à l'est du Tennessee, unioniste, où la ville de Knoxville est assiégée également par les confédérés. Premier défaut du livre d'ailleurs : la seule carte générale de la campagne, p.4, n'est pas suffisante à elle seule car on ne voit pas justement l'ensemble du théâtre des opérations dont Knoxville. Le secrétaire d'Etat à la guerre de l'Union, Stanton, voyant que Rosecrans ne prend pas d'initiative, envoie en renfort 2 corps de l'armée du Potomac dirigés par le général Hooker, et demande à Grant, qui commande l'armée du Tenneesse, d'en envoyer 2 autres sous le commandement de Sherman. Finalement, Lincoln fait de Grant, début octobre, le commandant de théâtre, manoeuvrant l'armée du Cumberland, celle du Tennessee et les 2 corps de l'armée du Potomac. En 3 mois, Grant casse le siège de Chattanooga et jette les bases de la prise d'Atlanta par Sherman et de sa "marche à la mer", tout en préparant sa prise de commandement de l'armée du Potomac en 1864 au vu des qualités dont il a fait preuve dans cette campagne.

Après la traditionnelle présentation des chefs (Grant, Thomas, Sherman, Hooker, et Smith, le chef du génie de l'armée du Cumberland qui aura un rôle clé, pour les nordistes ; et Bragg, Longstreet, Hardee, Breckinridge et Wheeler pour les confédérés) , l'auteur décrit rapidement les 2 armées en présence. Côté nordiste, une bonne partie des effectifs proviennent du Kentucky, Etat esclavagiste rallié à l'Union, et du Tennessee, Etat membre de la confédération mais dont tout une partie reste fidèle au Nord. L'armée du Cumberland a été formée fin 1861 avec des troupes venant des Etats autour du lac Michigan. Elle a combattu sur le front ouest, de Shiloh à Chickamauga, où sa défaite est plus celle du commandement que des hommes. L'armée du Tenneesse de Grant est celle qui a connu le plus de succès depuis 1861. Ses 5 corps d'armée recrutent aussi autour du lac Michigan mais également dans les Etats de la frontière (Iowa, Missouri, Minnesota). Les renforts envoyés à Chattanooga sont parmi les meilleurs de l'armée, auréolés de la prise de Vicksburg. Les 2 corps de l'armée du Potomac commandés par Hooker, les 11ème et 12ème, sont rattachés à l'armée du Cumberland. Le 11ème corps avait particulièrement souffert à Chancelorsville, puis à Gettysburg, comme le 12ème. Les échecs étaient plus dus là encore selon l'auteur à des fautes de commandement et à un concours de circonstance qu'à la valeur des hommes à proprement parler. Le 11ème corps a la particularité d'avoir un recrutement très prononcé dans la communauté allemande émigrée aux Etats-Unis. L'armée du Tenneesse confédérée est l'ancienne armée du Mississipi, dont Bragg a pris le commandement juste après la bataille de Shiloh. Bragg n'a pas été très heureux par le passé lors de deux incursions dans le Kentucky. Il aura fallu le renfort du 1er corps de l'armée du Virginie du Nord pour remporter la bataille de Chickamauga. Bragg, très cassant avec ses subordonnés, remplace un commandant de corps (Polk) après la bataille et met à la tête de sa division de cavalerie Joseph Wheeler, laissant le pourtant très redoutable Forrest sans emploi, ce qui n'est pas sans laisser dubitatif. En outre, si l'armée confédérée est bien équipée, le ravitaillement laisse à désirer et les pertes en hommes sont difficiles à combler dans les régiments. La cavalerie confédérée, plus nombreuse que son homologue, est moins bien armée mais se montre très utile lors de raids, isolant Chattanooga de tout ravitaillement par le nord, alors que l'infanterie maintient le siège à l'est et au sud. Plutôt que l'ordre de bataille détaillé de chaque armée, on aurait apprécié ici un peu plus de pages, justement, quant à l'armement respectif des deux armées et d'autres considérations sur la composition des troupes, qui manquent un peu.

Bragg fait le choix d'éviter l'assaut frontal et d'affamer la garnison de Chattanooga, en menaçant les voies ferrées et en interdisant le trafic sur le Tennessee, qui borde la ville. Grant, à l'inverse, cherche à ouvrir une nouvelle voie de ravitaillement : l'importance de la logistique ne lui a jamais échappé, ce qui en fait un des meilleurs généraux de cette guerre de plus en plus moderne. Son plan est d'ouvrir un passage terrestre plus court entre deux descentes de ferrys sur le Tennessee, afin de raccourcir la distance parcourue pour le ravitaillement. Une fois le ravitaillement assuré, Grant compte déloger l'armée confédérée autour de Chattanooga par des manoeuvres, et si possible la détruire intégralement.


 





Bragg laisse le temps à Thomas de se retrancher dans Chattanooga, même si il lance Wheeler dans un raid de cavalerie au nord de la ville qui détruit plusieurs centaines de wagons de ravitaillement. Une fois arrivé sur place, Grant se rallie au plan du chef du génie de l'armée du Cumberland, Smith, qui propose de raccourcir le ravitaillement en s'emparant de la péninsule formée par la boucle du Tennessee à l'ouest de Chattanooga, qui comprend Raccoon Mountain et Lookout Valley, et des deux débarcadères de ferry de part et d'autre de la boucle, Brown's Ferry et Kelley's Ferry. Grant envoie les deux corps de Hooker et une partie du 4ème corps s'emparer de Brown's Ferry, le plus proche des deux débarcadères à l'ouest de Chattanooga, et de Lookout Valley. C'est chose faite le 27 octobre et les nordistes se fortifient à Wauhatchie, dans la Lookout Valley. Longstreet, qui tient le front à cet endroit, lance une attaque sur Wauhatchie les 28 et 29 octobre en tentant de tronçonner les forces fédérales pour mieux les détruire : mais suite à un repli prématuré de la brigade de Law, au sein de la division de Hood qui mène l'attaque, l'occasion est manquée. Les nordistes sont désormais retranchés dans la Lookout Valley et tiennent les deux débarcadères, ouvrant la ligne de ravitaillement baptisée "Cracker Line". A ce moment-là, il est sûr ou presque que l'Union peut remporter la campagne. Bragg, au lieu d'abandonner le siège, envoie le corps de Longstreet et la division de cavalerie de Wheeler au siège de Knoxville, ne maintenant que 2 corps d'armée autour de Chattanooga. Grant, lui, qui a déjà utilisé les 2 corps de l'armée du Potomac, attend encore l'arrivée des 4 divisions de Sherman. Il veut frapper la droite des confédérés, à l'est de Chattanooga, sur Missionary Ridge, et ramène pour se faire le 11ème corps de Hooker sur ce front depuis la Lookout Valley. Le 23 novembre, 14 000 hommes se déploient pour attaquer Orchard Knob, une éminence située au devant de Missionary Ridge où les confédérés n'ont laisser que des piquets de surveillance. Croyant avoir à faire à une simple démonstration de force, les confédérés sont pris par surprise et Orchard Knob est rapidement pris. Le soir même, Sherman entame la traversée du Tennessee pour venir renforcer une nouvelle attaque que Grant veut décisive sur Missionary Ridge. Pour faire diversion, Grant lance Hooker sur Lookout Mountain : c'est la "bataille dans les nuages", où les nordistes réussissent à déloger les confédérés, en infériorité numérique, du sommet.  Le 25 novembre, Grant lance 60 000 hommes contre 36 000 confédérés sur Missionary Ridge : il espère déborder la position par les deux flancs, mais au nord, Sherman se heurte à la division de Cleburn, bien retranchée sur Tunnel Hill, et au sud, Hooker progresse trop lentement sur le champ de bataille. La décision vient du centre : devant au départ faire diversion, les hommes des 4ème et 14ème corps, stationnés au pied de Missionary Ridge, montent à l'assaut et provoquent la retraite des confédérés en face d'eux et de toute la ligne. Hooker arrive à ce moment par le sud, achevant la déroute des sudistes. Seule la division de Cleburn se retire en bon ordre. Les confédérés laissent entre 4 000 et 6 000 prisonniers, 42 canons, 7 000 fusils et des quantités de munitions et de matériel. Bragg n'a d'autre choix que d'ordonner la retraite sur la Géorgie. Cleburn tient la passe de Ringgold Gap le 27 novembre pour protéger la retraite, tandis que la cavalerie sudiste couvre les flancs : l'armée du Tenneesse échappe ainsi à la destruction. Grant stoppe la poursuite et choisit d'aller libérer Knoxville de son siège.

Les illustrations d'Adam Hook, assez figées, ne sont pas les meilleures chez les éditions Osprey (ici l'assaut sur Missionary Ridge le 25 novembre 1863).

La défaite de Chattanooga coûte enfin son poste à Bragg : Jefferson Davis le remplace par un de ses commandants de corps, Hardee, qui refuse, et finalement Joseph Johnston prend le commandement. Longstreet sera défait devant Knoxville et repartira avec son corps vers l'armée de Virginie du Nord. Grant deviendra le commandant de l'armée nordiste et emmènera avec lui dans l'armée du Potomac les subordonnés compétents de la campagne, Smith et Sheridan. Sherman dirigera les opérations de l'armée du Tenneesse et de celle de Cumberland, jusqu'à la prise d'Atlanta et la "marche à la mer". Il aura avec lui les 11ème et 12ème corps de Hooker fusionnés dans un nouveau 20ème corps d'armée. Thomas, qui avait assuré la défense de Chattanooga, avait paru trop timoré à Grant qui ne lui laissera que le commandement de l'armée du Cumberland, sans autre promotion.

Historien amateur, Mark Lardas s'est appuyé uniquement sur un ouvrage savant de Peter Cozzens (en tout cas c'est le seul qu'il cite en bibliographie), sur les rapports et témoignages d'époque ou écrits après le conflit. C'est un peu léger au vu de la bibliographie historienne disponible (et rien que les livres, sans parler des articles) ce qui explique sans doute les faiblesses discernables à la lecture. Par ailleurs, le manque de cartes illustrant l'ensemble du théâtre des opérations se fait sentir, alors même que les batailles de la campagne sont correctement illustrées chacune par une carte détaillée. Les illustrations d'A. Hook, assez figées, ne sont pas les meilleures que l'on trouve chez cet éditeur. L'ouvrage reste une introduction correcte pour le profane, mais sans plus.

mercredi 9 août 2023

Gregory FREMONT-BARNES, The Indian Mutiny 1857-1858, Essential Histories 68, Osprey, 2007, 96 p.

 

La collection Essential Histories des éditions Osprey vise à dépeindre, dans un format de 96 pages, les grands conflits de l'histoire, à grands traits, vu le format. Pour celui sur la Grande Mutinerie en Inde, c'est Gregory Fremont-Barnes, titulaire d'un doctorat en histoire moderne à l'université d'Oxford, professeur titulaire à l'académie militaire royale de Sandhurst, qui a aussi été pour le compte du ministère de la Défense en Afghanistan, entre autres occupations, qui se charge de ce volume.

Dans l'introduction, l'auteur rappelle que la Grande Mutinerie est surtout l'illustration d'une non-compréhension entre le colonisateur britannique et les colonisés indiens. Le nom donné à l'événement lui-même est trompeur : le soulèvement est en effet limité dans l'espace, et les Britanniques n'en seraient jamais venus à bout si des Indiens n'étaient pas restés fidèles à la compagnie des Indes orientales.

Les Anglais ont commencé la colonisation de l'Inde au XVIIème siècle, avec une administration indirecte confiée à la compagnie des Indes orientales. Seulement, là où les premiers marchands et colonisateurs tenaient compte des particularités indiennes, leurs successeurs au XIXème siècle en particulier le font beaucoup moins. Les officiers se séparent radicalement de leurs troupes indiennes, et le zèle missionnaire chrétien qui traverse l'empire britannique, et vise à le modeler à l'image du Royaume-Uni, sera l'étincelle.

Au moment du déclenchement de la mutinerie, la majorité (dans un rapport de presque 8 pour 1) des troupes est composée de sepoys, d'Indiens de différentes castes ou autres groupes comme les Sikhs. Les Britanniques n'ont que 40 000 hommes européens en Inde : à la fin de la mutinerie, ce seront les deux tiers de l'armée qui y seront engagés bien qu'un tiers seulement participe réellement aux opérations. Le Royaume-Uni peut aussi compter sur des Indiens fidèles, comme les Sikhs ou les Gurkas.

Ce sera une maladresse, l'introduction de cartouches de fusils enduites de graisse fabriquées à l'arsenal de Dum-Dum, qui sert de prétexte au soulèvement. En réalité les Anglais paient leur manque de discernement dans leurs rapports aux colonisés. La mutinerie éclate dans le Oudh et elle est véritablement spontanée, sans être organisée à l'avance. Les Anglais parviennent à reprendre, non sans mal, Delhi, tombée dans les premières semaines de la mutinerie aux mains des rebelles. A Cawnpore, les insurgés ont massacré des Européens, qui s'étaient pourtant rendus avec des garanties. Les deux massacres successifs vont entraîner côté britannique une politique du "pas de prisonnier", que l'on constate dans le secours apporté à la ville de Lucknow, assiégée par les rebelles dès le début de la mutinerie. Celle-ci est vaincue à la fin de 1858.

Les Anglais en tirent leçons et cessent l'effort missionnaire et l'idée d'imposer leur culture à la colonie indienne. Une série de réformes concerne ensuite l'administration, la justice, et les lois appliquées en Inde. La couronne britannique reprend des mains de la compagnie des Indes orientales l'administration du pays. Les forces armées indiennes sont réorganisées au sein de l'armée anglaise et il n'y aura plus jamais de mutinerie avant l'indépendance en 1947.

Un volume efficace, servi par de nombreuses cartes et une abondante iconographie, et comprenant une bibliographie pour creuser le sujet. Manque peut-être juste des discussions sur l'équipement militaire des forces en présence et quelques exemples tactiques pour illustrer la campagne.

dimanche 6 août 2023

William E. HIESTAND, Henry MORSHEAD et Irene Cano RODRIGUEZ, Soviet tanks in Manchuria 1945, New Vanguard 316, Osprey, 2023, 48 p.

 

Récemment, les éditions Osprey ont fait le choix, dans la collection New Vanguard qui s'intéresse aux matériels militaires, d'ouvrir une nouvelle thématique s'intéressant à l'utilisation des chars dans certaines opérations, notamment celles de la Seconde Guerre mondiale. J'ai acheté le volume sur la campagne de Mandchourie d'août 1945 pour voir ce que donnait cette nouvelle thématique.

L'auteur, William E. Hiestand, est un ancien analyste du département de la défense américain, pas particulièrement connu pour un travail sur cette thématique.

Très clairement, cette nouvelle variation est pénalisée par le format très réduit -48 pages, dont 42 vraiment de texte et illustrations- de la collection. La présentation de la doctrine d'emploi des chars soviétiques est trop courte et manque parfois de pertinence - sur l'adéquation entre l'ambition et les moyens réels, par exemple, à l'ère Toukhatchevsky. La présentation des différents matériels, chars et canons d'assaut, n'apporte rien de particulier aux connaisseurs, et les légendes des photos répètent parfois le texte à côté. Seuls les descriptions des profils en couleur et les tableaux statistiques sont intéressants. Mais, choix thématique oblige, on ne saura rien des matériels japonais auxquels ont dû faire face les tankistes soviétiques. Et pour cause : les affrontements char contre char ont été assez rares pendant la campagne, les blindés russes servant surtout en appui de l'infanterie et contre des fortifications ou autres objectifs. Par ailleurs, il n'y a qu'une seule carte page 23 pour l'ensemble de l'ouvrage, trop générale, et qui ne permet pas de suivre correctement les différentes étapes de la campagne.

La bibliographie présentée en p.46-47 se repose d'ailleurs essentiellement sur d'autres ouvrages Osprey et les anciens mais classiques volumes de Glantz des Leavenworth Papers sur la campagne de Mandchourie. Un volume donc aussi vite oublié que lu, malheureusement.

samedi 2 janvier 2021

Steven J. ZALOGA, Bagration 1944. The destruction of Army Group Center, Campaign 42, Osprey, 1996, 96 p.

 

L'opération Bagration (du nom du général russe, d'origine géorgienne, tué à La Moskowa/Borodino en 1812) reste relativement peu connue en France. Déclenchée le 22 juin 1944, trois ans jour pour jour après Barbarossa, la grande offensive d'été soviétique en Biélorussie mène l'Armée Rouge, en 5 semaines, aux portes de Varsovie. C'est sans conteste la plus grande défaite allemande de toute la guerre : le Groupe d'Armées Centre de la Wehrmacht y laisse 17 divisions entièrement détruites, 50 autres sont durement malmenées, soit bien plus qu'à Stalingrad. Ce désastre se combine avec les pertes subies en Normandie au même moment. C'est cette opération que Steven Zaloga, historien américain, spécialiste du matériel militaire et du front de l'est, traite dans ce volume de la collection Campaign d'Osprey : c'est d'ailleurs un titre assez précoce (1996) dans une bibliographie du sujet alors plutôt restreinte.


Les 96 pages du volume donnent un aperçu synthétique de bonne facture de l'opération Bagration. L'auteur y explique, en particulier, comment les Allemands se sont fourvoyés en prévoyant une attaque russe au nord de l'Ukraine, une illusion savamment entretenue par la maskirovka des Soviétiques, comparable à l'opération Fortitude menée pour le débarquement en Normandie. Par ailleurs, l'imminence du débarquement à l'ouest oblige les Allemands à renforcer le front occidental à partir de l'automne 1943, dégarnissant d'autant le front de l'est, alors que la guerre aérienne au-dessus du Reich avale les chasseurs et laisse l'Ostfront sans protection face aux nuées d'appareils soviétiques.


Hitler s'enferme de plus en plus dans ses intuitions et la guerre tournant mal, il en vient à ne croire qu'à sa bonne étoile et à l'ordre de "tenir sur place", illustré par la création des Festungplatz dans le Groupe d'Armées Centre. Il sous-estime par ailleurs gravement les capacités de l'Armée Rouge, qui domine en fait les Allemands depuis une année au moins. Le maréchal Busch, qui commande le Groupe d'Armées Centre, est plus un fidèle politique qu'un officier compétent. En face, Staline, après les premières années de déboires, a appris à faire davantage confiance aux officiers de l'Armée Rouge. Les commandants de front de l'opération Bagration, à quelques exceptions près, sont tous issus des expériences sanglantes de 1941-1942 : Bagramian, par exemple, un des rares non-Russes à être devenu commandant de front.


Alors que l'Armée Rouge gagne en puissance, grâce à une industrie de guerre tournant à plein régime et au Lend-Lease anglo-saxon, sans parler de l'expérience engrangée depuis 1941, la Wehrmacht n'a plus assez d'hommes, de chars et d'avions pour couvrir l'ensemble du front. La qualité des soldats a également diminué, de même que le rythme d'entraînement, faute d'essence, partie en fumée sous les coups de l'aviation stratégique anglo-américaine. Pendant Bagration, les Soviétiques vont par ailleurs faire preuve de capacités remarquables en termes de logistique et d'utilisation du génie, en raison du terrain particulièrement coupé (forêts, marécages, rivières) de Biélorussie. Ils peuvent aussi compter sur les centaines de milliers de partisans de la région qui apportent un concours précieux à l'Armée Rouge avant et pendant l'opération.


Le résultat de Bagration, décrite par Zaloga dans l'essentiel de l'ouvrage, est sans appel : l'Armée Rouge détruit le Groupe d'Armées Centre et se retrouve devant Varsovie, avec des têtes de pont sur la rive occidentale, même si elle regarde écraser dans le sang le soulèvement de l'Armée Intérieure polonaise. Le secteur central du front de l'est se stabilise jusqu'en janvier 1945 : d'ici là, ce sont les deux ailes, nord et sud, qui auront la priorité. Bagration marque essentiellement la faillite du renseignement allemand, qui n'a pas su déceler l'axe principal de l'offensive d'été soviétique ; cette faillite du renseignement repose en grande partie sur une sous-estimation plus que grossière des progrès et des capacités de l'adversaire, qui surclasse désormais la Wehrmacht. Hitler, par son ordre insensé de tenir sur place à tout prix, a largement contribué à l'ampleur du désastre. Cela n'empêche pas le Groupe d'Armées Nord-Ukraine, attaqué dans un deuxième temps de l'offensive et beaucoup mieux équipé que son homologue du centre, d'être repoussé en deux semaines : mais la retraite étant ordonnée à temps, les pertes s'en trouvent plus limitées. Cependant, la disproportion des forces et des talents est telle que pour l'armée allemande à l'est, c'est déjà le commencement de la fin, pour paraphraser Churchill.


Quelques coquilles dans le texte n'enlèvent rien à cette lecture bien utile, bien illustrée (sauf pour les cartes, qui datent un peu, et pour les vues plongeantes, de l'ancien modèle d'Osprey, peu commodes à la lecture), pourvue d'une courte bibliographie de référence et d'autres annexes. Une bonne introduction au sujet.

dimanche 23 août 2020

Steven J. ZALOGA et Felipe RODRIGUEZ, T-90 Standard Tank. The First Tank of the New Russia, New Vanguard 255, Osprey, 2018, 48 p.

C'est encore Steven Zaloga, spécialiste de l'armée soviétique et de son matériel, qui s'est collé à l'écriture de ce volume Osprey/New Vanguard sur le char T-90.

Le T-90 a été le char le plus produit depuis la chute de l'URSS : 2 700 exemplaires depuis 1991. C'est une évolution du char T-72 conçu par l'usine UVZ de Nijni Taguil, de sa propre initiative sous le nom de Obiekt 188, avant la fin de la guerre froide. Ce prototype insère sur le char T-72 le système de tir A145 Irtysh du char T-80U ainsi qu'un nouveau blindage réactif, le Kontakt-5. Le développement du char ne vient pas à terme avant la chute de l'URSS. Ce n'est qu'en 1992 que le char est accepté pour la production par les autorités russes : on le rebaptise T-90, à la fois pour marquer la nouvelle décennie et pour le  distinguer aussi du T-72, qui a fait piètre figure chez les Irakiens pendant la guerre du Golfe...

Le T-90 dispose d'une tourelle en fonte améliorée par rapport au T-72, du blindage réactif Kontakt-5 et du système de protection TShU-1 Shtora contre les missiles antichars. Il a un canon de 125 mm perfectionné, le 2A46M-1, avec une nouvelle gamme de munitions, et bénéficiant du système de tir du T-80U. Le T-90 dispose aussi d'une mitrailleuse NSVT de 12,7 mm téléopérée pour le commandant de char, qui bénéficie en outre de meilleurs systèmes optiques. Le moteur du T-90 est un moteur diesel amélioré par rapport au T-72B  : le char est plus lourd, plus mou à la manoeuvre, mais son moteur est plus fiable et consomme moins que celui du T-80U.

La guerre de Tchétchénie pousse le T-90 en avant en raison de la piètre performance des T-80U et T-72. Toutefois, la production est faible dans la seconde moitié des années 1990 : une centaine d'exemplaires livrés aux unités d'Asie et de Sibérie, la 21ème division de fusiliers motorisés de Taganrog, la 5ème division de chars de la Garde. L'usine UVZ se tourne donc vers l'exportation, le char s'appelant alors T-90S. L'Inde va acquérir le T-90S, baptisé localement Bhishma, pour contrer la flotte de chars pakistanaise. Les modifications apportées pour la version indienne donnent naissance au T-90A (Vladimir, du nom du chef designer de UVZ, décédé en 1999), qui est dotée d'une tourelle soudée. La version utilise un nouveau viseur thermique, soit le Peleng ESSA biélorusse importé calqué sur un modèle français de Thalès (finalement produit sous licence à Vologda à partir de 2012), soit le viseur thermique Zenit Buran-M, et le nouveau canon 2A46M-5. Début 2012, 7 ans après avoir été accepté pour le service, le char se compte à 490 exemplaires au sein de l'armée russe : mais on parle d'arrêter sa production en faveur du nouveau T-14 Armata ou de la version modernisée du T-72, le T-72B3. La version exportation, le T-90SA, a été livrée à l'Algérie, ainsi que des T-90S. Ce dernier a également été vendu au Turkménistan, à l'Ouganda, à l'Azerbaïdjan, à l'Irak et au Viêtnam. Le régime syrien a reçu à partir de 2015 des T-90, puis des T-90A. La version ultime du T-90, le  T-90AM, a été conçue pour l'exportation. Elle dispose d'une tourelle allongée à l'arrière par un compartiment protégé accueillant des obus, pour éviter les explosions internes, et le nouvel autochargeur AZ-185M2, ainsi qu'un nouveau blindage réactif baptisé Relikt, un système de contrôle de tir Kalina, et une station de mitrailleuse 6P7K de 7,62 mm téléopérée, le T05BV-1, qui peut aussi accueillir une mitrailleuse 6P50 Kord de 12,7 mm. L'Inde s'est montrée intéressée par le nouveau modèle, de même que le Koweït. Sur le plan domestique, le T-90 est concurrencé par d'autres projets de l'usine UVZ : si l'Obiekt 195 avec canon de 152 mm a finalement été abandonné, le T-14 Armata doit à terme le remplacer. L'armée russe préfère actuellement le char T-72B3, version améliorée du T-72B avec un canon 2A46M-5, un système de contrôle de tir Peleng Sosna-U, et des communications digitales. 600 T-72B ont déjà été modernisés en 2016 et UVZ a reçu contrat pour en moderniser 1 000 autres, à un coût unitaire de 880 000 dollars. Une version avec moteur amélioré, le T-72B3M, coûterait 1,3 millions de dollars pièce.

Le volume se termine sur les variantes du T-90 : le véhicule blindé BMPT Terminator, le lance-roquettes automoteur TOS-1, le véhicule du génie IMR-2M, le véhicule de dépannage BREM-1M, le poseur de pont blindé MTU-90, le véhicule démineur BMR-3M.

Si la partie historique et description matérielle de l'engin est comme toujours très satisfaisante avec Zaloga, qui reconnaît par ailleurs que les sources en anglais sont ténues et ne cite que 2 sources russes en fin de volume, on ne peut que déplorer l'absence totale de la partie utilisation opérationnelle alors que le livre a été publié en 2018. Comme cela est cité dans le livre, la Russie a livré des T-90 au régime syrien, qui les a redistribués au sein de ses forces armés et autres milices, lesquelles les ont utilisés au combat. Plusieurs ont été détruits ou touchés par des missiles antichars, 2 ont été capturés par Hayat Tahrir al-Sham qui les a retournés contre le régime, et 1 par l'EI dans l'est à la fin 2017. Liwa Fatemiyoun, la division créée par les Pasdarans avec des Hazaras recrutés en Iran pour se battre en Syrie, a également été pourvue de chars T-90. Ces chars sont toujours utilisés au combat cette année et les livraisons à la Syrie continuent depuis la Russie. Kataib Hezbollah, milice chiite irakienne pro-iranienne qui a combattu en Syrie aux côtés du régime syrien, a déployé un char T-90 pendant la bataille d'al-Qaïm en novembre 2017. L'Irak lui aussi a reçu de nouveaux contingents de chars T-90.

On ressort un peu frustré, au final, de cette lecture : reproche fréquent que l'on peut adresser aux volumes de chez Osprey, idéaux pour découvrir certains matériels quand on est néophyte, mais pas assez conséquents, en taille, pour proposer l'étude de l'emploi opérationnel des engins, faute aussi, peut-être, de recherches de l'auteur sur le sujet. Dommage !

dimanche 3 mars 2019

Mark GALEOTTI et Johnny SHUMATE, Spetsnaz : Russia's Special Forces, Elite 206, Osprey, 2015, 64 p.

J'ai déjà lu et j'ai plusieurs ouvrages en anglais sur les forces aéroportées et/ou les forces spéciales soviétiques/russes, mais il me manquait quelque chose sur le devenir des Spetsnaz au sein des forces armées russes plus récemment. C'est en écrivant l'article sur le détachement Zaslon pour France-Soir que j'ai saisi l'occasion d'acheter le petit ouvrage Osprey de Mark Galeotti, bien connu pour ses écrits sur les forces armées russes.

Comme il le rappelle dans son introduction, les Spetsnaz sont à la pointe de la nouvelle armée russe. Leur nom même désigne ce qu'ils sont : une troupe "à utilisation spéciale" et non des forces spéciales au sens occidental du terme. Leur rôle se situe entre les forces de reconnaissance militaires et le renseignement pratiqué par des agences spécialisées (FSB, SVR etc). La souplesse de leur emploi en fait actuellement un levier politico-militaire important du pouvoir russe. On y voit plus clair sur les Spetsnaz aujourd'hui, après la "mythologie" dressée par Vladimir Rezun, un transfuge soviétique, sur les Spetsnaz, dans les années 1980/90, sous le pseudonyme de Victor Souvorov.

Les Spetsnaz trouvent leur origine dans la guerre civile russe. Les bolcheviks utilisent des unités de cavalerie comme force spéciale, et une unité "à but spécial" comme force de contre-espionnage et de subversion chez l'adversaire. Après la fin de la guerre civile, bien que ces unités soient dissoutes, les bolcheviks utilisent encore contre les rebelles basmachis, en Asie centrale, des unités de cavalerie ou de la police politique. Des hommes sont formés aux opérations de guérilla : ils sont utilisés en Espagne par la police politique mais de plus en plus par le GRU, le renseignement militaire, aux côtés des républicains. Pendant la guerre russo-finlandaise de 1939-1940, Mamsurov, un vétéran de la guerre d'Espagne, crée une unité "de diversion" composée d'Ougriens parlant finnois, pour faire des prisonniers. L'autre corps qui va développer des unités "spéciales" sont les forces aéroportées qui naissent dans les années 1930.

Pendant la Grande Guerre Patriotique, les aéroportés (VDV) vont toutefois surtout être utilisés comme infanterie de choc, et dans des opérations aéroportées souvent calamiteuses. Les officiers du GRU, avec ceux du NKVD, encadrent les partisans. Les vrais précurseurs des Spetsnaz sont davantage les éclaireurs (razvedchiki), qui dépendant du GRU mais sont affectés aux formations militaires sur le terrain, tout comme les bataillons de sapeurs indépendants de la Garde, spécialisés dans les tâches de démolition, de communication, d'infiltration. Les fusiliers marins soviétiques développent aussi leurs propres unités spéciales, à commencer par la flotte du nord : elles sont désormais mieux connues grâce à deux ouvrages parues en anglais que j'avais fichés sur le blog précédent (ironie du sort, il a probablement été supprimé en raison d'une dénonciation calomnieuse par... des Français pro-russes, dans le mauvais sens du terme). 

Après la guerre, ces forces spéciales sont encore une fois dissoutes, mais trouvent encore des avocats comme le vétéran Ilya Starinov, dont j'avais aussi fiché le livre qui racontait une partie de ses mémoires. En 1949, le GRU reconstitue des compagnies de reconnaissance indépendantes à but spécial. Davantage éclaireurs que commandos, ces hommes servent toutefois de "conseillers" dans les pays frères. La marine est à nouveau en avance puisqu'en 1950, elle forme 4 brigades de Spetsnaz, une pour chaque flotte. C'est en août 1957 que le GRU constitue les 5 premiers bataillons de Spetsnaz, dont le rôle est surtout de détruite les unités nucléaires derrière les lignes ennemies : ils sont donc aéroportés. En 1962, les Spetsnaz passent à 6 brigades, et après s'être entraînés sur les sites des VDV, obtiennent leur propre site d'entraînement à Pechora, puis un autre en Ouzbékistan. Dès lors, les Spetsnaz participent à tous les coups durs : écrasement de la révolte hongroise en 1956, coup de Prague de 1968... avant même les ouvrages de Souvorov, un véritable mythe s'établit en Occident quant au rôle des Spetsnaz. En URSS, ils sont en réalité utilisés pour des tâches de maintien de l'ordre quand cela est nécessaire, en raison de leur disponibilité...

L'âge des Spetsnaz vient avec la guerre en Afghanistan. Un bataillon spécialement formé avec des recrues du monde musulman au sein de l'URSS participe, en décembre 1979, à l'assaut sur le palais présidentiel afghan à Kaboul, protégeant des unités spéciales du KGB. 2 brigades de Spetsnaz (15ème et 22ème) sont déployées en Afghanistan, avec des bataillons provenant parfois d'autres brigades restées en URSS. La 459ème compagnie fait office de réserve stratégique. Les Spetsnaz se montrent précieux pour traquer les moudjahidine afghans et leurs convois logistiques. Ils expérimentent de nouvelles tactiques, comme l'association directe avec un régiment d'hélicoptères de combat (22ème brigade avec le 295ème régiment indépendant en 1987). Le raid sur Krer, réalisé par la 15ème brigade, montre leur audace au-delà, parfois, des limites fixées par le politique. Les Spetsnaz perdent 750 hommes en Afghanistan, et ressortent avec 7 Héros de l'Union Soviétique. Après le retrait, les Spetsnaz servent pour tenter de juguler l'implosion de l'URSS, en Géorgie, ou pour s'interposer entre Azéris et Arméniens à Bakou.

Avec la dissolution de l'URSS, les Spetsnaz perdent plusieurs brigades, dissoutes ou transférées aux nouveaux Etats. Les VDV créent leur propre régiment de forces spéciales (45ème). Les années Eltsine sont difficiles pour les Spetsnaz, que l'on retrouve toutefois en Transnistrie ou au Tadjikistan, quand ils ne forment pas les tueurs de la mafia (cas de la 16ème brigade à Moscou). En Tchétchénie, ils sont employés comme infanterie de choc pendant le premier conflit, ce qui leur occasionne parfois des pertes non négligeables à Grozny. La fin de la guerre les voit revenir à un rôle plus traditionnel. La 22ème brigade est de nouveau engagée lors du deuxième conflit, où les Spetsnaz ont un rôle plus conforme à leur vocation, ce qui n'empêche pas les déconvenues, comme de la fameuse bataille de la colline 776 en février 2000. Le GRU parraine les deux unités dites Spetsnaz des deux présidents Kadyrov, père et fils, Vostok et Zapad, qui sont dissoutes après la guerre en Géorgie de 2008.

Le succès relatif des Spetsnaz pendant la guerre en Géorgie (10ème et 22ème brigades) les font paradoxalement sortir de l'orbite du GRU en 2011. La pression est en effet forte depuis la chute de l'URSS pour ramener leurs missions sous l'égide de l'armée. En 2013 est créé le commandement des opérations spéciales (KSO) qui devient la structure de forces spéciales de l'armée russe. Mais en définitive, la nouvelle forme de guerre "hybride" choisie par l'armée russe remet les Spetsnaz sous l'autorité du GRU dès 2013, comme force stratégique et non subordonnée à des commandements territoriaux. Fin 2014, il y a 7 brigades de Spetsnaz, peut-être 19 bataillons en tout, plus les 4 de la marine, le régiment 45 des VDV et 3 autres unités indépendantes, dont la 100ème brigade qui teste souvent les nouveaux matériels. Le 25ème régiment indépendant a été créé pour opérer dans le Nord-Caucase, et la 346ème brigade (plutôt de la taille d'un régiment ) est l'élément opérationnel du KSO, la structure des forces spéciales. Les unités de Spetsnaz ne sont pas constituées à 100% de volontaires : il y a une bonne moitié de conscrits. On prend toutefois dans le haut du panier pour ces derniers. Le problème des Spetsnaz est aussi que les possibilités d'avancement s'arrêtent au grade de colonel : certains préfèrent donc les VDV. Les Spetsnaz ont joué un rôle-clé dans l'intervention en Crimée, et on les a vus aussi dans l'est de l'Ukraine. Ces 15 à 17 000 hommes, dont un millier sont véritablement à considérer comme des forces spéciales, sont à la pointe de l'armée russe actuelle. Il existe cependant d'autres unités spécialisées : les unités Alpha du FSB pour l'antiterrorisme, le détachement Zaslon du SVR pour les opérations clandestines à l'étranger (n'en déplaise à certains trolls Twitter...)... le MVD dispose de ses propres Spetsnaz, calqués sur ceux du GRU. Les Spetsnaz font partie du premier niveau de cette armée russe à deux vitesses, réduit, bien équipé, capable d'intervenir rapidement.

Le livre se termine sur la description des matériels utilisés par les Spetsnaz, leurs techniques de combat au corps-à-corps, etc. On peut juste regretter que l'ouvrage étant paru en 2015, il n'évoque pas l'engagement des Spetsnaz en Syrie -objet peut-être d'une mise à jour à faire plus tard. La carte p.40 montrant la répartition des brigades de Spetsnaz et autres unités aurait aussi gagné à être mieux conçue. Mais ne boudons pas notre plaisir, l'ouvrage est un petit volume fort pratique pour savoir l'essentiel sur ce type d'unités.


jeudi 3 janvier 2019

Mike GUARDIA et Peter MORSHEAD, US Army and Marine Corps MRAPS. Mine Resistant Ambush Protected Vehicles, New Vanguard 206, Osprey, 2013, 48 p.

Les MRAP (Mine Resistant Ambush Protected Vehicles) sont des véhicules conçus pour l'US Army et le Marine Corps suite aux combats menés en Afghanistan en Irak entre 2001 et 2005. Les insurrections qui affrontent les Américains emploient, en effet, de plus en plus d'engins explosifs improvisés (IED), qui deviennent de plus en plus sophistiqués. Ces IED montrent les limites du M1114 Humvee, cheval de bataille des troupes américaines, qui même surblindé ne protège pas suffisamment l'équipage en cas d'explosion. Le département de la défense passe donc commande de 3 catégories de MRAP, qui correspondent à la taille des véhicules, des plus petits (1) aux plus grands (3). Entrés en service entre 2005 et 2007, les MRAP, fabriqués par différents constructeurs, ont en commun une coque en V pour détourner le souffle de l'explosion et un centre de gravité plus en hauteur pour protéger le véhicule qui saute sur un IED. Ces MRAP s'inspirent fortement des véhicules que les Sud-Africains avaient mis au point durant les conflits menés durant les années 1970-1980, où ceux-ci avaient déjà dû affronter ce type de menaces.

C'est la guerre en Irak qui met au jour la menace posée par les IED et la vulnérabilité du Humvee. L'armée américaine refuse d'engager ses chars M-1 Abrams pour des tâches de routine. Or seuls 2% des 110 000 Humvees de l'armée américaine sont alors équipés d'un surblindage, et la plupart ne sont pas en Irak... les Américains se reposent d'abord sur le M1117, véhicule de police militaire qui dispose déjà des caractéristiques des MRAP, avant d'expédier des kits de surblindage pour les Humvees et d'augmenter la production des véhicules modifiés. Mais en 2005, l'effort reste insuffisant. Le département de la défense définit alors le MRAP et ses 3 catégories : la 1, où les véhicules doivent être capables d'embarquer une équipe de 6 hommes en comptant l'équipage, pour évoluer en milieu urbain, pour la reconnaissance ; la 2, la plus fréquente, où les véhicules peuvent embarquer une escouade complète ; la 3, enfin, comprend des véhicules lourds pour la détection des mines et le déminage. De nombreux constructeurs mettent des véhicules en chantier pour honorer les contrats. Le premier arrivage massif de MRAP survient à l'automne 2007 : le nombre en service passe de 1 500 à 10 000 (!) en décembre 2008, soit l'équipement le plus massif depuis la Seconde Guerre mondiale. Les MRAP font passer le taux de pertes humaines devant les attaques d'IED à moins de 6% contre 22% pour les Humvees surblindés.

Le premier véhicule utilisé pour compenser les faiblesses du Humvee est le M1117. Conçu en 1998, c'est l'héritier du Commando V-100 du Viêtnam. La production est faible jusqu'à l'invasion de l'Irak, puisque le M1117 sert uniquement dans la police militaire. Comme il se montre bien adapté aux IED et qu'il est de plus en plus utilisé en Irak, la production est relancée pour atteindre 1 700 exemplaires, dont beaucoup seront donnés à la police irakienne par la suite. On le retrouve maintenant, parfois, entre les mains des milices du Hashd al-Chaabi, qui en ont récupéré des exemplaires abandonnés en 2014.

Le MRAP le plus répandu est le MaxxPro de Navistar. Les Marines en commandent 1 200 exemplaires et l'US Army 4 471. Navistar a conçu une version de la catégorie 1 du MRAP, une pour la catégorie 2 (MaxxPro XL) et enfin, pour les Marines, une version plus légère et plus mobile, le MaxxPro Dash. Plus de 7 000 exemplaires du MaxxPro ont finalement été livrés.

Avec son M-ATV, la compagnie Oskhosh satisfait le besoin de l'armée américaine en Afghanistan qui recherche un véhicule plus adapté que les MRAP aux difficultés du terrain. L'armée américaine en commande 2 244 exemplaires en 2009.

BAE développe, comme Navistar, le MRAP Caiman en version 4x4 et 6x6 pour les catégories I et II. Les Marines en commandent 668 exemplaires dès 2007, puis 1 024 autres au printemps 2008. La production s'arrête cette année-là. BAE développe aussi le RG-31 Nyala inspiré des précédents sud-africains, ainsi que le RG-33 pour la catégorie 1 et le RG-33L pour la catégorie 2. Plus de 1 735 exemplaires du RG-33 ont été livrés à l'armée ou aux Marines.

De la même façon que Navistar et BAE, Force Protection Inc propose un MRAP double version, 4x4 et 6x6, pour les catégories 1 et 2, le Cougar. Une version a également été produite pour l'armée irakienne (Iraqi Light Armored Vehicle, ILAV). Plus de 3 000 Cougar ont été livrés à l'US Army ou aux Marines. Force Protection Inc fournit aussi le seul MRAP de catégorie 3, le Buffalo Mine Removal Vehicle (MRV).

Le MRAP n'était pas destiné à devenir un élément permanent de la structure des forces armées américaines : il répondait à un besoin ponctuel. Toutefois le département de la Défense, avec son projet de Joint Light Tactical Vehicle, cherche bien à combiner la protection des MRAP avec l'agilité du Humvee. L'ouvrage, paru en 2013, présente les différents prototypes en compétition : nous avons désormais que c'est le Light Combat Tactical All-Terrain Vehicle (L-ATV) d'Oshkosh qui l'a emporté. Il s'agit d'en fournir 25 000 d'ici 2020... la conclusion pose la question du devenir de ces véhicules, 23 000 MRAP ayant été construits, qui passeront à la casse une fois le L-ATV entré en service. Certains militaient pour l'incorporation des véhicules dans la structure de l'armée ; d'autres pour un confinement aux unités spécialisées (escorte de convois, entraînement). Certains enfin seraient transférés aux pays alliés pour les besoins de la contre-insurrection.

Cinq années ont passé depuis la sortie du livre, et il se retrouve un peu dépassé par la naissance de l'Etat islamique en Syrie et en Irak, ainsi que de ses différentes branches extérieures. De fait, beaucoup d'armées régulières ou de forces non-régulières qui combattent l'EI utilisent aujourd'hui des MRAP : l'armée irakienne a déployé, notamment en 2016, nombre d'ILAV, de Caiman ou de MaxxPro fournis par les Américains face à l'EI. L'armée égyptienne utilise certains modèles dans le Sinaï. L'armée nigériane, également, déploie des MRAP face à la branche Afrique occidentale de l'EI. Récemment, dans les combats de la poche de Hajin, on a pu voir que les Forces Démocratiques Syriennes avaient reçu des MaxxPro des Américains puisque plusieurs ont été détruits par l'EI. Les MRAP restent donc en première ligne face aux djihadistes, mais leur efficacité dépend aussi de leurs conditions d'emploi : ils sont régulièrement victimes des missiles antichars déployés par l'EI en Syrie ou en Irak, et des IED parfois savamment utilisés par les djihadistes, comme au Sinaï.








Maxx Pro des Forces Démocratiques Syriennes détruit dans la poche de Hajin par un missile antichar de l'EI (reportage photo du 9 octobre 2018).


MaxxPro des FDS incendié par l'EI, 10-13 octobre 2018.

MaxxPro des FDS détruit dans al-Soussah, 25-28 octobre 2018.




samedi 20 janvier 2018

Peter F. PANZERI Jr., Killing Ben Laden. Operation Neptune Spear 2011, Raid 45, Osprey, 2014, 80 p.

La traque et le raid pour éliminer Oussama Ben Laden se prêtaient bien à un volume de la collection Raid d'Osprey. Ce volume est signé Peter Panzeri, qui a enseigné à West Point et Sandhurst, notamment, et qui s'est beaucoup inspiré du rapport de la commission pakistanaise sur Abbottabad, des écrits du Navy Seal "Mark Owen" et du matériel rassemblé pour le film Zero Dark Thirty.

Le format se prête assez mal au résumé sur le parcours de Ben Laden et la naissance d'al-Qaïda, expédiés assez rapidement. Le récit de la traque est déjà plus conséquent, avec ce long travail d'investigation menant à Abou Ahmed al-Koweïti, messager de Ben Laden. Les Américains le pistent jusqu'au complexe près d'Abbottabad, tout près de l'académie militaire pakistanaise. Les Pakistanais sont maintenus à l'écart de l'observation de l'édifice, qui permet d'établir qu'Abou Ahmed y réside avec son frère (ou cousin) et leurs épouses respectives, sans établir formellement la présence de Ben Laden.

Après avoir écarté l'idée d'une frappe aérienne, le vice-amiral McRaven opte pour un assaut de forces spéciales. Et les Américains y mettent les moyens : 2 MH-X, version furtive de l'UH-60, pour transporter l'équipe d'assaut de Navy Seals, une force de réaction rapide avec d'autres hélicoptères, et une troisième force de soutien avec encore d'autres voilures tournantes. Sans compter le EA-6 Mercury, l'E-3 Awacs, les drones, les équipes Search and Rescue de l'USAF, les F/A-18 et les C-130 mobilisés dans l'opération. En tout, 24 hommes pour la première vague, appuyés par plus de 50 autres, une douzaine d'hélicoptères, une dizaine d'avions, plus tout le personnel de soutien. La CIA mobilise également ses effectifs au Pakistan pour entraver toute réaction de ce dernier face à l'opération.

Le raid est lancé dans la nuit du 1er au 2 mai 2011. A 0h55, les 2 MH-X approchent du complexe d'Abbottabad. Un hélicoptère largue 4 hommes, l'interprète et le maître-chien au nord-est du complexe pour sécuriser le périmètre. Les Seals doivent être hélitreuillés dans le complexe, mais un des 2 MH-X est pris dans un vortex provoqué par les murs de béton de l'édifice, ce qui n'a pas été anticipé à l'entraînement où la reconstitution n'intégrait pas de murs en béton. Le MH-X se crashe en travers d'un mur, sans dégâts heureusement pour l'équipage et les passagers. L'autre hélicoptère préfère décharger ses passagers restants au nord du complexe. Les Seals réagissent en professionnels malgré l'incident, qui aurait pu compromettre toute l'opération, et la mission sera bel et bien exécutée. La grande force du volume Osprey, ce sont les deux double-pages de plans montrant l'assaut, à l'extérieur, p.54-55 et à l'intérieur, p.62-63. On suit ainsi de manière très claire les différentes étapes de la mission ; ce qui était beaucoup plus difficile dans le film Zero Dark Thirty. Une autre double page montre l'exfiltration. Un seul regret toutefois : si les encadrés donnent le déroulé temporel de l'opération, il n'y a en revanche que peu d'informations sur l'équipement à proprement parler des Seals, si l'on excepte le commentaire de la planche p.50-51, qui évoque des HK MP7a1, HK 416 et HK 417 et les Sig Sauer 226. C'est un peu dommage.

Le plan Osprey montrant l'assaut à l'intérieur de l'édifice principal.

L'analyse du raid souligne qu'il illustre la validité du concept de "forces spéciales" à l'américaine. Il est basé sur une bonne analyse de renseignements et sur l'innovation technologique, ici représentée par le MH-X. Les Américains prennent aussi le soin de mettre le black-out sur le secteur le temps du raid, exécuté de manière très rapide. En plus de représenter une victoire morale, la mort de Ben Laden permet aussi de mettre la main sur des documents précieux, même si elle n'a pas permis de mettre fin à la guerre contre le terrorisme, ce qui était illusoire.

dimanche 14 janvier 2018

David R. HIGGINS, Jagdpanther vs SU-100. Eastern Front 1945, Duel 58, Osprey, 2014, 80 p.

La série "Duel" d'Osprey confronte deux matériels adverses durant un conflit. Ce volume paru en 2014 met ainsi face-à-face le Jagdpanther et le SU-100 sur le front de l'est, à la fin de la guerre.

La partie technique et historique du livre est sans aucun doute la plus intéressante. Si les Allemands ont réfléchi à des véhicules blindés sans tourelle -StuG, puis Panzerjäger- dès avant la Seconde Guerre mondiale, ce n'est pas le cas des Soviétiques qui s'y adaptent pendant le conflit lui-même. Les canons d'assaut soviétiques sont d'ailleurs davantage prévus pour le soutien d'infanterie que pour le combat antichar, à l'origine. Le Jagdpanther, basé sur le châssis du Panther, armé de la même pièce de 88 mm qui équipe le Tigre II, n'entre pas en production avant janvier 1944 et ne sort qu'à un peu plus de 400 exemplaires. Le SU-100 est censé remplacer le SU-85, devenu obsolète face aux derniers modèles de chars allemands et au vu de l'entrée en service du T-34/85 auquel il n'apporte aucun atout particulier. Le SU-100 est produit à partir de l'été 1944 et arrive sur le front dans les derniers mois de l'année (le chiffre de sa production, 1350 unités, n'est malheureusement donné que dans les dernières pages, étrangement).

L'exemple d'engagement choisi pour illustrer le combat entre les deux mastodontes est le front hongrois en 1945. Les Jagdpanther sont normalement organisés en bataillons indépendants de 45 véhicules, à disposition d'un corps d'armée ou d'une armée pour servir de "brigade de pompiers" selon les besoins. Les SU-100 sont d'abord organisés en régiments de 21 véhicules, puis en brigades de 65 engins lorsqu'ils sont suffisamment nombreux. La doctrine allemande prévoit que le Jagdpanther est là pour détruire les blindés lourds ennemis à longue portée, changeant de place régulièrement, opérant avec un tandem en pointe pour l'offensive, et le reste de l'unité derrière. Le SU-100, au contraire, privé de mitrailleuse d'appoint à côté de son canon de 100 mm, opère comme artillerie autopropulsée : il se met en position sur les flancs ou les hauteurs au moment d'une attaque, et engage toute cible à portée, visant en priorité les chars et les canons antichars. Pendant l'opération Frühlingserwachen, lancée par les Allemands le 6 mars 1945 au nord-est du lac Balaton en Hongrie, ces derniers disposent des Jadgpanther du s.P.A. 560 (6 véhicules avec la 12. SS P.D. Hitlerjugend), de ceux rattachés au II./SS-Pz.Rgt 2 de la Das Reich (6 opérationnels), de ceux rattachés au I./SS-Pz.Rgt 9 de la Hohenstaufen (10 opérationnels), soit 22 engins opérationnels en tout. En face, la défense soviétique peut compter sur 17 SU-100 opérationnels au sein de 3 régiments dont un de la Garde faisant partie du 1er corps mécanisé de la Garde, ainsi que de 46 autres d'une brigade de la Garde. Le 3ème front d'Ukraine reçoit, une fois l'offensive allemande déclenchée, une brigade avec 21 engins opérationnels et une autre avec 63 engins opérationnels (toutes les deux de la Garde), faisant partie de la 6ème armée de chars de la Garde (2ème front d'Ukraine). Soit 147 engins, en tout.

Si le Jagdpanther montre sa supériorité sur le plan tactique, comme à Deg, le 9 mars, où le s.P.A. 560 détruit une douzaine de SU-100 lors de l'assaut de la localité, l'engagement de réserves mobiles par les Soviétiques, comme les brigades de SU-100, saignent littéralement à blanc les pointes blindées allemandes, malgré les pertes. Au 10 mars, le s. P.A. 560 n'a plus que 2 Jagdpanther en ligne. Lors des combats pour établir une tête de pont sur le canal de la Sio, là encore les Allemands subissent des pertes intolérables, même si des régiments de SU-100 perdent jusqu'aux deux tiers de leurs effectifs pour stopper leur progression.

Les deux véhicules montrent que, progressivement, la différence entre canon d'assaut et chasseur de chars s'estompe, les engins allemands et soviétiques tirant à la fois des munitions explosives et antichars. Le Jagdpanther est handicapé par son canon long, qui pèse sur sa suspension, entraînant une faible disponibilité, et par son moteur à essence. Il se révèle redoutable toutefois lors des engagements à longue portée. Le SU-100 quant à lui est meurtrier lorsqu'il est utilisé par batterie de 5 véhicules, en embuscade à l'orée d'une forêt, à flanc de pente, guidée par un observateur. Les spécialistes ajoutent même que dans l'idéal, il faut combiner SU-100 et ISU-152 pour avoir un tandem fatal. Les deux véhicules continuent d'ailleurs de servir pendant la guerre froide -le Jagdpanther dans l'armée française, le SU-100 en Egypte, par exemple.

Intéressant sur le plan technique et historique des véhicules, très bien illustré, ce petit volume laisse toutefois sur sa fin quant au plan tactique, l'auteur ne descendant pas jusqu'à l'analyse détaillée de petits engagements pour mieux montrer l'emploi respectif des deux engins.