" Historicoblog (4): Steven J. ZALOGA, Bagration 1944. The destruction of Army Group Center, Campaign 42, Osprey, 1996, 96 p.

samedi 2 janvier 2021

Steven J. ZALOGA, Bagration 1944. The destruction of Army Group Center, Campaign 42, Osprey, 1996, 96 p.

 

L'opération Bagration (du nom du général russe, d'origine géorgienne, tué à La Moskowa/Borodino en 1812) reste relativement peu connue en France. Déclenchée le 22 juin 1944, trois ans jour pour jour après Barbarossa, la grande offensive d'été soviétique en Biélorussie mène l'Armée Rouge, en 5 semaines, aux portes de Varsovie. C'est sans conteste la plus grande défaite allemande de toute la guerre : le Groupe d'Armées Centre de la Wehrmacht y laisse 17 divisions entièrement détruites, 50 autres sont durement malmenées, soit bien plus qu'à Stalingrad. Ce désastre se combine avec les pertes subies en Normandie au même moment. C'est cette opération que Steven Zaloga, historien américain, spécialiste du matériel militaire et du front de l'est, traite dans ce volume de la collection Campaign d'Osprey : c'est d'ailleurs un titre assez précoce (1996) dans une bibliographie du sujet alors plutôt restreinte.


Les 96 pages du volume donnent un aperçu synthétique de bonne facture de l'opération Bagration. L'auteur y explique, en particulier, comment les Allemands se sont fourvoyés en prévoyant une attaque russe au nord de l'Ukraine, une illusion savamment entretenue par la maskirovka des Soviétiques, comparable à l'opération Fortitude menée pour le débarquement en Normandie. Par ailleurs, l'imminence du débarquement à l'ouest oblige les Allemands à renforcer le front occidental à partir de l'automne 1943, dégarnissant d'autant le front de l'est, alors que la guerre aérienne au-dessus du Reich avale les chasseurs et laisse l'Ostfront sans protection face aux nuées d'appareils soviétiques.


Hitler s'enferme de plus en plus dans ses intuitions et la guerre tournant mal, il en vient à ne croire qu'à sa bonne étoile et à l'ordre de "tenir sur place", illustré par la création des Festungplatz dans le Groupe d'Armées Centre. Il sous-estime par ailleurs gravement les capacités de l'Armée Rouge, qui domine en fait les Allemands depuis une année au moins. Le maréchal Busch, qui commande le Groupe d'Armées Centre, est plus un fidèle politique qu'un officier compétent. En face, Staline, après les premières années de déboires, a appris à faire davantage confiance aux officiers de l'Armée Rouge. Les commandants de front de l'opération Bagration, à quelques exceptions près, sont tous issus des expériences sanglantes de 1941-1942 : Bagramian, par exemple, un des rares non-Russes à être devenu commandant de front.


Alors que l'Armée Rouge gagne en puissance, grâce à une industrie de guerre tournant à plein régime et au Lend-Lease anglo-saxon, sans parler de l'expérience engrangée depuis 1941, la Wehrmacht n'a plus assez d'hommes, de chars et d'avions pour couvrir l'ensemble du front. La qualité des soldats a également diminué, de même que le rythme d'entraînement, faute d'essence, partie en fumée sous les coups de l'aviation stratégique anglo-américaine. Pendant Bagration, les Soviétiques vont par ailleurs faire preuve de capacités remarquables en termes de logistique et d'utilisation du génie, en raison du terrain particulièrement coupé (forêts, marécages, rivières) de Biélorussie. Ils peuvent aussi compter sur les centaines de milliers de partisans de la région qui apportent un concours précieux à l'Armée Rouge avant et pendant l'opération.


Le résultat de Bagration, décrite par Zaloga dans l'essentiel de l'ouvrage, est sans appel : l'Armée Rouge détruit le Groupe d'Armées Centre et se retrouve devant Varsovie, avec des têtes de pont sur la rive occidentale, même si elle regarde écraser dans le sang le soulèvement de l'Armée Intérieure polonaise. Le secteur central du front de l'est se stabilise jusqu'en janvier 1945 : d'ici là, ce sont les deux ailes, nord et sud, qui auront la priorité. Bagration marque essentiellement la faillite du renseignement allemand, qui n'a pas su déceler l'axe principal de l'offensive d'été soviétique ; cette faillite du renseignement repose en grande partie sur une sous-estimation plus que grossière des progrès et des capacités de l'adversaire, qui surclasse désormais la Wehrmacht. Hitler, par son ordre insensé de tenir sur place à tout prix, a largement contribué à l'ampleur du désastre. Cela n'empêche pas le Groupe d'Armées Nord-Ukraine, attaqué dans un deuxième temps de l'offensive et beaucoup mieux équipé que son homologue du centre, d'être repoussé en deux semaines : mais la retraite étant ordonnée à temps, les pertes s'en trouvent plus limitées. Cependant, la disproportion des forces et des talents est telle que pour l'armée allemande à l'est, c'est déjà le commencement de la fin, pour paraphraser Churchill.


Quelques coquilles dans le texte n'enlèvent rien à cette lecture bien utile, bien illustrée (sauf pour les cartes, qui datent un peu, et pour les vues plongeantes, de l'ancien modèle d'Osprey, peu commodes à la lecture), pourvue d'une courte bibliographie de référence et d'autres annexes. Une bonne introduction au sujet.

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