" Historicoblog (4): Matthieu SUC, Femmes de djihadistes, Paris, Fayard, 2016, 383 p.

dimanche 28 janvier 2018

Matthieu SUC, Femmes de djihadistes, Paris, Fayard, 2016, 383 p.

Le journaliste Matthieu Suc, qui s'est spécialisé sur le terrorisme et les questions pour le renseignement, et qui travaille aujourd'hui à Médiapart, signe en 2016 un livre précieux sur les femmes de djihadistes. Précieux parce qu'abordant une thématique jusque là peu traitée en français ; précieux aussi par la méthode, puisqu'il se base non pas uniquement sur des témoignages de ces femmes djihadistes, mais sur une variété de sources, officielles (police, justice, questions posées à la spécialiste du sujet, Géraldine Casutt), sur des témoignages recueillis et recoupés, ce qui est important.

Le livre commence par l'interrogatoire, en 2010, d'Izzana Kouachi, l'épouse de Chérif, et d'Hayat Boumeddiene, la compagnie d'Amédy Coulibaly. Pour montrer combien les femmes djihadistes jouent un rôle essentiel, et qui a longtemps été sous-estimé, y compris par les autorités compétentes. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'auteur n'a pu interroger directement ces femmes, c'est pourquoi il a réalisé ce travail d'enquête qui croise d'autres sources, et qui n'en est pas moins passionnant. Le récit se ponctue, au fil des pages, d'un autre, celui des tueurs de Charlie Hebdo, et de leur macabre périple en janvier 2015.

Le premier portrait de femmes montre combien les liens sont importants entre les djihadistes, ici ceux de la filière "historique" des Buttes-Chaumont. Un véritable réseau où des soeurs sont parfois présentés aux "frères" en vue d'un mariage. Izzana, la femme de Chérif Kouachi, est une personnalité particulièrement affirmée : elle empêche d'ailleurs Chérif de divorcer, et le suit jusqu'au bout, en janvier 2015, sans rien lâcher pendant les interrogatoires.  Kahina Benghalem, la femme de Salim Benghalem, n'hésite pas à rejoindre son mari parti en Syrie avant elle, et qui a fait allégeance à l'EIIL. Elle finit par revenir en France, mais quand elle apprend que son mari a pris une deuxième femme en Syrie, elle ne le couvre plus pendant les interrogatoires. A l'inverse, Imène Belhoucine, sans doute aussi endoctrinée que son époux, adopte la position d'Hayat Boumeddienne ou Izzana Kouachi devant les enquêteurs, qui à l'époque ne mesurent pas forcément le rôle joué par les femmes de djihadistes.

La prison, outre le rôle qu'elle peut jouer dans la conversion à l'islam radical, est aussi un lieu de rencontres, où les djihadistes tentent de trouver une âme soeur conforme à leurs conceptions. Les mariages religieux suivent souvent d'ailleurs la libération. Teddy Valcy multiplient ainsi les conquêtes et les opportunités de mariage, mais il laisse aussi un souvenir de terreur aux femmes qui ont rompu. Soumya, la femme de Saïd, est restée avec son mari jusqu'aux attentats de janvier 2015, malgré l'hostilité de sa propre famille. Hayat Boumeddiene rencontre l'islam radical quand elle s'installe avec Amédy Coulibaly : la première est en contact avec Malika al-Aroud, la veuve d'un des assassins du commandant Massoud ; le second avec Djamel Beghal. Le couple va visiter ce dernier dans le Cantal. Hayat Boumeddienne fait même figure pour certains d'élément dominant dans le duo. C'est tout dire.

A la génération précédente, Sylvie, l'épouse de Beghal, et Malika al-Aroud était en Afghanistan au moment de la chute des talibans en 2001. Sylvie s'installe en Angleterre. En France, les détenus radicaux "historiques", comme Belkacem, joue sur les lignes pour faire venir leurs épouses en niqab au parloir. Provocation qui dure un temps. Mais cette génération a aussi converti la suivante en prison. Amar Ramdani, qui fournit une aide logistique aux terroristes de janvier 2015, va jusqu'à séduire une gendarmette ayant accès au fort de Rosny. Probablement à des fins de renseignement. Chaïneze, l'épouse d'un autre membre de la filière ayant mené aux attentats, a été rapidement répudiée par son mari -qui lui aussi a eu un rôle logistique dans les attaques. Diane, alias Shayma, épouse d'un proche de Coulibaly, est issu d'une famille aristocratique ; la conversion répond certainement à un mal-être, à un besoin d'encadrement très fort.  Selma Chanaa, la femme de Younès Chanaa, qui dirigeait une filière d'acheminement de combattants en Syrie en cheville avec Benghalem, est encore plus virulente que son mari : elle va jusqu'à refuser d'acheter les marques au supermarché qui ont une connotation problématique dans sa conception de l'islam (Les Croisés, etc). Elle participe aussi à l'envoi de femmes en Syrie, enjeu vital pour l'Etat islamique. Et elle illustre bien les chamailleries qui naissent aussi entre femmes djihadistes à propos de ces histoires sentimentales, qui ne se terminent pas toujours bien. Avec des violences matérielles à la clé.

Si Hayat Boumeddiene, qui a gagné la Syrie au moment des attentats de Charlie Hebdo, fait figure de modèle pour nombre de femmes djihadistes, la figure de la veuve de martyr attire aussi. La propagande de l'Etat islamique ne s'y trompe pas, et appuie sur le thème : le magazine français Dar al Islam fait ainsi parler Hayat Boumeddiene juste après son arrivée. Sur la liste noire du département d'Etat américain, on trouve aussi Emilie König, très active sur les réseaux sociaux, et récemment arrêtée par les Kurdes syriens. En décembre 2015, juste après les attentats de Paris, une femme passe à l'acte en compagnie de son mari à San Bernardino, aux Etats-Unis. Un mois plus tôt, la France avait cru voir la première femme kamikaze avec Hasna Aït Bouhlacen, morte dans l'assaut donné à Saint-Denis. Il s'est avéré qu'il n'en était rien. Mais le spectre de femmes kamikazes, ou menant des attentats sur le sol français, n'a rien d'une vue de l'esprit. Bouhlacen avait choisi comme photo de profil Facebook Hayat Boumediene... il faut espérer que cette prise de conscience, qui remonte probablement à cette dernière figure, demeure.

Le livre a été publié en mai 2016. En septembre, l'attentat déjoué devant Notre-Dame implique des femmes. Avec la bataille de Mossoul, notamment sa phase finale, les femmes kamikazes apparaissent. Sans parler de celles qui ont reçu un entraînement militaire, dans des unités formées à Raqqa, ou de celles ayant fait partie des tristement célèbres brigades féminines de la hisba, la police morale. La question du passage à l'acte, de fait, ne se pose plus. On pense en revanche à ces femmes françaises capturées en Irak, et surtout par les Kurdes syriens, avec leurs enfants, les "lionceaux" du califat. Leur sort pose indubitablement question. Le livre de Matthieu Suc, au-delà de l'avis que tout à chacun pourra se faire, invite à ne pas seulement les voir comme des "victimes", même si le repentir est toujours possible. Mais est-il majoritaire ? On peut légitimement s'interroger.

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