" Historicoblog (4): Aude THOMAS, L'Etat islamique en Libye. Acteurs et facteurs du conflit, Paris, Editions du Cygne, 2017, 160 p.

samedi 1 décembre 2018

Aude THOMAS, L'Etat islamique en Libye. Acteurs et facteurs du conflit, Paris, Editions du Cygne, 2017, 160 p.

Même en anglais, les livres sont rares sur la branche libyenne de l'Etat islamique. C'est donc non sans curiosité que j'ai acquis ce livre en français paru à la fin de l'année dernière, et qui constitue quasiment le seul titre disponible sur le sujet dans la langue de Molière. Force est de constater que malheureusement il ne fera pas date...

Il s'agit en fait de la transposition d'un mémoire de master 2, essentiellement rédigé pendant la première moitié de 2016, avec une mise à jour pour 2017, l'année de parution du livre.

Cette transposition s'appuie en fait sur un nombre de sources limitées, et pas forcément de la meilleure qualité. Ainsi, dès la première partie sur la présentation générale de la Libye, on note p.16 la mention en notes d'un ouvrage de Jean-Christophe Notin, que l'on ne saurait qualifier de source la plus impartiale pour tous les conflits impliquant la France ces dernières années, puisque cet auteur relaie souvent la version officielle des autorités françaises -ce qui lui ouvre évidemment un certain nombre de portes, mais avec un certain point de vue... Dès la p.17, de la même façon, on note une erreur sur l'année de parution d'un ouvrage mentionné deux pages avant, ce qui montre que la relecture n'a pas été attentive. On est achevé pour ainsi dire à la p.19 quand l'auteur cite en note... Bernard Lugan, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il ne s'agit pas d'un auteur neutre, malheureusement trop lu, d'ailleurs, au sein de l'armée française. J'arrête là la liste mais d'autres sources citées en note, aussi, ne cesse pas d'étonner. Un autre problème se pose dès la p.23 : les cartes qui illustrent l'ouvrage, relativement nombreuses ce qui est bien, sont malheureusement trop petites pour la plupart pour être correctement lisibles. P.30, une des notes, car il faut le dire aussi, reprend même un article de... Sputnik, autrement dit la parole d'Etat russe. La présentation des différents acteurs du conflit libyen est peu claire, en dépit cette fois de l'utilisation de sources plus pertinentes, comme le Long War Journal.

La deuxième partie sur l'Etat islamique en Libye est à l'avenant. L'auteur se trompe sur la kounya du prédécesseur d'Abou Bakr al-Baghdadi (p.62), Abou Omar. Elle n'explique pas clairement qu'en Syrie, c'est l'Etat islamique d'Irak qui a donné naissance au front al-Nosra, avant la scission de 2013-2014 entre les deux groupes. Il est également faux de dire que l'EIIL/EI s'est emparé de Deir Ezzor (p.66) puisqu'en réalité le régime tiendra toujours une partie de la ville et l'aéroport militaire, et, bien qu'encerclé plusieurs années, se maintiendra jusqu'au dégagement du siège imposé par l'EI en septembre 2017. Hama n'a jamais été tenue par l'EI, ni même pas les rebelles syriens d'ailleurs (p.67). De la même façon, l'auteur parle de travaux de "chercheurs italiens", sans jamais les nommer précisément, bien qu'on devine leur identité aux notes mises dans plusieurs passages, qui semblent être des sources importantes du travail. La tactique d'implantation de l'EI en Libye décrite dans l'ouvrage repose largement sur un des essais d'Aaron Zelin. On peut que relever certaines incohérences qui dénote d'une absence de relecture : p.74, il est écrit que Syrte tombe entre les mains de l'EI en février 2015. Puis, p.83, c'est en juin 2015 (!). Il faudrait choisir... La présentation de la dimension militaire repose sur une source désormais datée, qui d'ailleurs s'applique plus au théâtre syro-irakien qu'à la Libye. L'auteur n'est pas familière du matériel militaire ; elle ne fait pas un travail à la source, se reposant parfois pour son analyse sommaire sur d'autres sources plus pertinentes qu'elle-même, mais ce n'est pas toujours le cas. En conséquence le tableau reste trop succinct.

La troisième partie présente les scénarios d'évolution possibles de la branche à l'été 2016, moment où le travail de master a été écrit. Sur les 4 scénarios proposés, aucun ne correspond véritablement à l'évolution actuelle de la branche, bien qu'il cadre pour partie avec le deuxième énoncé dans cette partie. Malheureusement la "mise à jour" par rapport au mémoire initial n'exploite à fond, là aussi, les sources primaires disponibles, à commencer par les documents de propagande de l'EI. Le groupe a publié en septembre 2017 sa première vidéo longue depuis la chute de Syrte en décembre 2016... qui, oserai-je le dire, a été analysée en détails, pour l'aspect militaire, sur ce blog, au moment où je publiais encore mes analyses ici-même, même si à l'époque mes analyses de vidéos de l'EI n'étaient pas aussi détaillées qu'aujourd'hui -et je commençais tout juste à traiter les vidéos libyennes, me concentrant sur la Syrie et l'Irak. Rien de tel dans l'ouvrage.

La conclusion manque ainsi le coche sur la situation actuelle de l'EI, que l'on peut mieux apprécier à travers les nouveaux documents mis en ligne par le groupe cette année. La branche libyenne, installée au sud de Syrte dans le désert, aurait tendance à essaimer à la fois vers l'ouest et vers l'est, en direction du croissant pétrolier. L'activité a été plus intense cette année qu'en 2017, et une nouvelle vidéo est apparue en juillet dernier (que j'ai moi-même analysé plus en détails, cette fois, via la liste de diffusion où je partage mon travail). On manque de d'étrangler en voyant B. Lugan de nouveau cité dans les dernières lignes...

Au final, la branche libyenne de l'Etat islamique attend toujours son ouvrage en français. Il aurait fallu que celui-ci soit moins tributaire de ses (bonnes ou mauvaises) sources et propose une analyse un peu plus originale. Rien ne l'illustre mieux que l'image de couverture : c'est un montage réalisé à partir d'une capture d'écran de la vidéo de la wilayat Barqah de septembre 2017. Mais à l'intérieur du livre, la légende reprend le titre en anglais de la vidéo tiré tout droit de... Jihadology, avec une petite erreur de date (24 et non 25 septembre). L'auteur n'a même pas pris la peine d'essayer de traduire le titre en français. Un bon résumé de l'ensemble.

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