" Historicoblog (4): [Robin] Alexéi V. Tchikichev, Spetsnaz en Afghanistan (trad. Philippe Frison), CEREDAF (Centre de recherches et d’études documentaires sur l’Afghanistan), 1994, 96 p.

lundi 25 mai 2020

[Robin] Alexéi V. Tchikichev, Spetsnaz en Afghanistan (trad. Philippe Frison), CEREDAF (Centre de recherches et d’études documentaires sur l’Afghanistan), 1994, 96 p.

Recension proposée par Robin.

ISBN 2-906657-22-0

L’ouvrage a huit photos noir et blanc de K. Oborin, An. Roulev et Kh. Anvar, une carte, une planche de cinq dessins sans légende, un index. 

L’auteur, Alexéi V. Tchikichev, est un ancien officier diplômé de l’Institut militaire de langues étrangères. Il a été en Afghanistan de 1983 à 86 où il était chargé de renseignement, d’opérations psychologiques et d’aide humanitaire. Il y a été blessé à deux reprises. 

L’ouvrage démarre avec un historique des Spetsnaz de quelques lignes qui est trop sommaire pour être utile (notons que l’auteur considère p. 13 qu’en cas de guerre conventionnelle, les missions des groupes Spetsnaz sur les arrières ennemis auraient été des allers simples), et une utile chronologie du déploiement des unités Spetsnaz en Afghanistan. Cependant, l’ouvrage ne donne pas les numéros des bataillons, qu’il désigne par leur lieu d’affectation. 

Dans une préface, l’auteur explique que l’histoire des Spetsnaz en Afghanistan était largement restée dans l’ombre, et qu’il a voulu combler ce manque. Il s’est basé sur les témoignages, notes et photos de Spetsnaz (qui ont largement voulu rester anonymes), les archives de l’armée restant fermées. L’auteur dit qu’il a fait des « vérifications approfondies » des informations qu’il présente, mais l’ouvrage ne contient pas de détail sur ses sources. 

Le premier chapitre couvre le premier bataillon Spetsnaz constitué pour l’Afghanistan, en réponse aux demandes d’aides du président afghan Taraki. Surnommé « bataillon musulman » car constitué essentiellement de recrues des républiques d’URSS d’Asie Centrale, il arrive à Kaboul en octobre 1979, alors que Taraki a été renversé par Amin. En décembre, l’URSS a décidé de se débarrasser d’Amin, et le bataillon participe, en appui des unités spéciales du KGB, aux assauts sur le palais présidentiel et sur l’état-major afghan. Les objectifs sont atteints, non sans pertes (12 tués et 28 blessés selon l’auteur, sans qu’il soit clair s’il parle que du bataillon), et le bataillon revient en URSS en janvier. 

En 1981, deux bataillons Spetsnaz sont envoyés dans le nord de l’Afghanistan. Un bataillon déployé à Aybak (province de Samangan) est utilisé pour protéger un gazoduc. Le bataillon de Maymana (province de Faryab) participe à l’offensive dans le Pandjchir du printemps 1982 et s’installe dans le village détruit de Rukha, où il est accroché quotidiennement jusqu’au cessez-le-feu négocié avec le commandant Massoud fin 1982. En 1983, il déménage à Golbahar et mène des opérations dans le centre du pays. L’Armée rouge ne sait pas vraiment employer ses unités dans cette guerre de contre-insurrection, y compris ses Spetsnaz. Ceux-ci ne disposent pas de moyens aériens ni de renseignement adaptés, et la plupart de leurs cadres ne sont ni Spetsnaz ni parachutistes. Le moral baisse et la consommation de drogue devient fréquente. Mais ils s’adaptent progressivement : ils abandonnent les opérations en bataillon complet, montent des embuscades qui ont cependant rarement des résultats. Ils apprennent sur le tas - et au prix du sang - à éviter les erreurs tactiques et les ruses des moudjahidines. A l’hiver 1983-84, la stratégie soviétique est grandement revue, de même que l’emploi des Spetsnaz. La mission de ces derniers devient l’interdiction des caravanes logistiques venant du Pakistan. Le bataillon d’Aybak s’installe à Djalalabad et l’autre à Ghazni - ils seront rejoints par six autres en 1984-85, déployés le long de la frontière pakistanaise. 

Comme leurs prédécesseurs, les Spetsnaz nouvellement arrivés sont peu préparés au pays. Ils s’acclimatent et apprennent à boire du thé salé pour supporter la déshydratation. Ils découvrent aussi que dans ces zones pachtounes, leurs recrues d’Asie centrale sont inutiles du fait de la barrière de la langue. En avril 1985 à Marawar, une compagnie du bataillon d’Asadabad fraîchement arrivé attaque des moudjahidines qui se replient dans un défilé. En les poursuivant, elle tombe dans une embuscade où un groupe d’une trentaine d’hommes est isolé et encerclé. Seuls deux en réchapperont. A la suite des premières expériences, les unités s’adaptent. A partir de début 1984, des unités d’hélicoptères leur sont affectées. L’encadrement est revu, et une formation ad hoc de trois mois est créée à Tchirtchik (Ouzbékistan). L’auteur considère que les Spetsnaz sont les seuls qui menaient des opérations offensives, grâce à l’autonomie laissée aux chefs de compagnies. Contrairement au reste de l’armée, ils opèrent indépendamment de l’armée gouvernementale afghane, ce qui évite les fuites d’information vers les insurgés ; en revanche, les Spetsnaz bénéficient des informations du KHAD, le service de renseignement afghan. 

Les moudjahidines aussi s’adaptent, apprenant à envoyer une reconnaissance en avant d’une caravane, et à se camoufler lors des arrêts. Mais si une embuscade des Spetsnaz fonctionne, ces derniers ont toujours le dessus. Le schéma d’emploi est répétitif : agissant sur renseignement, les Spetsnaz sont amenés par hélicoptères ou par blindés à 15-20 km du site de l’embuscade, qu’ils rejoindront à marche forcée de nuit, où, dissimulés, ils attendront leur cible. Les Spetsnaz montent aussi des raids contre les bases logistiques des moudjahidines. L’auteur évoque le raid sur Karera [Krer] en avril 1986, où des Spetsnaz franchissent – malencontreusement selon lui – la frontière [l’article de Lester Grau sur ce combat et le livre de Mark Galeotti parlent, eux, d’une opération délibérée du commandant d’une brigade Spetsnaz en violation des ordres]. Lors de ces raids, on s’efforce de tuer silencieusement  ceux rencontrés lors de la progression ; quand l’objectif est situé dans un village, les Spetsnaz reconnaissent franchement ne pas faire le détail entre moudjahidines et civils. Par ailleurs, patrouiller des pistes en hélicoptère (de jour) permet de trouver et éliminer des caravanes – et de faire la première capture d’un missile Stinger. Les Spetsnaz opèrent parfois déguisés en Afghans. Certains bataillons éliminent une ou deux caravanes presque chaque mois. L’auteur estime qu’ils obtiennent 60% des résultats de l’armée dont ils ne constituent que 5% des troupes, mais l’état-major lui-même estime n’intercepter que 15% des caravanes qui passent la frontière. 

Un chapitre est dédié à la compagnie Spetsnaz déployée à Kaboul dès 1980, qui sert initialement « d’équipe de pompiers » pour l’ensemble de l’armée. Si sa garnison est relativement confortable, elle a aussi des inconvénients : des personnels de l’état-major accaparent des effets camouflés expérimentaux qui étaient destinés à la compagnie. L’équipement est généralement désuet, et les Spetsnaz s’efforcent de capturer des cartouchières et sacs de couchages d’origine étrangère. Lors d’un raid à l’hiver 1983, la compagnie s’égare en Iran. A partir de 1985, elle n’opère plus que dans la région de Kaboul. Elle utilise souvent les déguisements afghans. Elle sera une des premières unités renvoyées en URSS au printemps 1988. 

Six bataillons Spetsnaz quittent le pays en mai-juin 1988 et laissent leurs bases à l’armée afghane, tandis que ceux de Ghazni et Baraki sont réaffectés à Kaboul. Mais dans cette zone qui ne leur est pas familière, ils subissent des pertes plus lourdes face à des moudjahidines expérimentés qui ne connaissent pas la réputation dissuasive qu’avaient les Spetsnaz ailleurs. La principale mission de ces derniers est alors d’interdire les tirs de roquettes sur la capitale. Les dernières unités Spetsnaz quittent le pays en février 1989. (L’auteur ne parle pas de l’aide indirecte de l’URSS au régime de Kaboul les années suivantes.) Mais dès janvier 1990, certains vétérans Spetsnaz se retrouvent de nouveau au combat contre un djihad, en Azerbaïdjan. 

Un chapitre intitulé « condamnés à la haine » examine les relations entre Spetsnaz et population afghane. L’auteur explique les motivations des insurgés et fait un bilan humain lucide de la guerre (un quart de la population réfugiée à l’étranger). Il reconnait que les Spetsnaz sont responsables de la mort de civils, soit par méprise, soit par « nécessité » (éviter d’être compromis en territoire ennemi, la population civile renseignant généralement la guérilla dans de tels cas). Cependant, il est arrivé que des clans afghans collaborent avec les Spetsnaz, soit pour s’allier contre un autre clan, soit pour avoir la paix dans leur territoire. Mais globalement, il y a peu de contacts entre Spetsnaz et civils et combattants afghans, et l’auteur pense qu’il ne restera chez ces derniers que des récits parlant des « horribles Russes ». 

Le chapitre suivant, fait à partir d’un sondage de deux cents Spetsnaz, en trace un portrait psychologique : peu ont aimé se battre, beaucoup disent avoir eu un sentiment de lassitude et d’apathie au bout d’un an. 60% ont des sentiments ambivalents sur la guerre. 5% n’ont pas pu se faire à la guerre et reconnaissent avoir cherché à être affectés à des tâches moins exposées. Les vétérans ont plus d’estime pour leurs adversaires que pour leurs alliés afghans. Ils pensent avoir gardé un très bon moral. Ils n’étaient pas motivés par leur « devoir internationaliste » ni par la solde, mais par l’atmosphère de la guerre, l’envie d’épargner le sang des siens, l’honneur individuel, l’espérance d’obtenir des avantages après la guerre, parfois la crainte de la répression, le devoir ou la vengeance. De retour à la vie civile, la majorité souffre du « syndrome afghan », une nostalgie du groupe soudé qu’ils formaient, avec de bonnes relations entre soldats et officiers, l’absence du bizutage (mais des « explications » pour les défaillances en opération), malgré les contraintes comme un haut commandement qui s’approprie souvent une part de leurs prises, loisirs, la nourriture de mauvaise qualité, l’austérité des bases. 

En annexes, l’auteur a ajouté le témoignage de M. Romanov, un officier du KGB impliqué dans la prise du palais d’Amin (apparemment un « composite » fait à partir de plusieurs articles de journaux), et trois poèmes de vétérans. 

Spetsnaz en Afghanistan est donc un ouvrage utile, vu que les sources sur les Spetsnaz de l’époque soviétique sont rares en français. (Curieusement, il ne semble pas avoir été publié en russe.) L’auteur montre un recul certain, ne cachant pas l’impact de la guerre sur la population et étant conscient que celui-ci alimentait l’insurrection. Il n’est pas possible de vérifier ses informations, mais celles-ci semblent généralement fiables. En revanche, il procède souvent par touches anecdotiques. Ainsi, si on apprend pas mal sur le mode opératoire des Spetsnaz, on n’aura pas une description d’une mission de A à Z. Ni sur la structure des bataillons, leur arme d’appartenance, le cursus ou la sélection des appelés. Le point de vue des participants donné sans filtre est parfois surprenant, comme par exemple leur impression que l’URSS se serait battue en Afghanistan avec une main dans le dos, ce qui n’aurait pas été le cas des Américains au Viêt Nam.

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