" Historicoblog (4): Brice ANDLAUER, Quentin MÜLLER, Pierre THYSS, Traducteurs afghans. Une trahison française, La Boîte à Bulles, 2020, 112 p.

mercredi 19 août 2020

Brice ANDLAUER, Quentin MÜLLER, Pierre THYSS, Traducteurs afghans. Une trahison française, La Boîte à Bulles, 2020, 112 p.

Cette bande dessinée est l'adaptation d'un livre : Tarjuman, enquête sur une trahison française, qui raconte l'histoire de ces centaines d'Afghans employés par l'armée française (dont les tarjuman, les traducteurs), mais qui au retrait de la France, en 2012, n'ont pas eu droit pour la plupart à un visa. Un abandon qui rappelle des précédents fâcheux dans l'histoire de l'armée française. C'est avec grand intérêt que j'ai lu cette bande dessinée (et pas encore le livre) car peu de temps auparavant, j'avais été moi-même interrogé par un des auteurs, Quentin Müller, après la mort du général Soleimani en Irak. J'ai eu à faire à un journaliste très professionnel et j'étais donc curieux de lire cette histoire relatée en bande dessinée.

Celle-ci est préfacée par Caroline Decroix, vice-présidente de l'association des interprètes afghans de l'armée française, qui a contribué à leur combat. Le propos choisit de faire découvrir cette histoire par le parcours de 3 des interprètes : Abdul Razeq Adeel, qui fait ce choix dès 2001 alors qu'il n'est même pas majeur, qui sert d'interprète pour la formation de l'armée nationale afghane (ANA), avant d'accompagner les soldats français en mission dans la Kapisa, un secteur particulièrement dangereux. Shekib Daqiq s'engage en 2010 ; quant à Orya, il accompagne lui aussi les soldats français sur le terrain. Les tarjuman doivent faire face à la jalousie des soldats de l'ANA ; aux talibans, qui plastiquent leur maison (Abdul Razeq en septembre 2011), ou qui placent des checkpoints temporaires sur les routes (Shekib échappe par miracle à l'un d'entre eux en revenant de son travail), avant de se faire tirer dessus par un homme à moto. Revenus dans leurs villages, les tarjumans sont mal considérés : au moment où la France se retire, les talibans sont toujours là, et la population ne veut pas de problème avec eux. Les demandes de visas que font les traducteurs ne sont pas prises en considération, alors que ces derniers sont parfois menacés directement au téléphone par les talibans. Les tarjumans se constituent en association, sont appuyés par Caroline Decroix. Abdul Razeq obtient finalement un visa. Shekib, lui, tente de passer par la route des migrants clandestine, et se retrouve séparé de sa femme pendant le voyage. Orya, qui n'a pas eu son visa, est blessé à coup de fusil à pompe par des agresseurs en moto. La femme de Shekib, revenue à Kaboul après avoir été placée dans un camp de réfugiés en Turquie, a la jambe brûlée à l'acide en pleine rue. En juillet 2018, Caroline Delcroix se rend à Kaboul pour soutenir les tarjumans qui militent encore pour obtenir leur visa. La question débouche finalement dans les médias français : on compare la situation des tarjumans avec les harkis - comparaison également faite en son temps par Emmanuel Macron... et le 20 octobre 2018, Qader Dawudzai, un ancien tarjuman, est tué dans une attaque suicide à Kaboul. Interpelé par un sénateur dix jours plus tard, le ministre des Affaires Etrangères Jean-Yves Le Drian apporte une réponse qui malheureusement manque singulièrement de compassion. Seuls 250 des 800 personnels afghans employés par la France ont été rapatriés à ce jour.

Dans la postface, les auteurs rappellent qu'un autre tarjuman a été grièvement blessé par balles au moment où ils écrivent ces lignes. Reçu à l'ambassade de France en novembre 2019, on n'avait pas prix au sérieux les menaces dont il assurait faire l'objet. Les tarjumans doivent faire à une administration qui comme souvent n'est pas à la hauteur de ses responsabilités et qui rend le combat encore plus difficile. Caroline Delcroix aura dû batailler pour obtenir la "protection fonctionnelle" d'un étranger, ce qui a permis finalement à Orya d'arriver en France en janvier 2019.

On ne peut qu'être sensible, évidemment, à la situation des tarjumans afghans. La situation risque d'ailleurs de se répéter sur d'autres théâtres où la France est engagée. Ayant été moi-même fort mal traité par certaines administrations en raison de mon travail sur le conflit syrien et l'Etat islamique, et en raison de menaces de mort de djihadistes français, j'ai une raison particulière de trouver ce combat particulièrement noble. Quand des vies humaines sont en jeu, il n'y a pas à hésiter, mais à agir.

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