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jeudi 28 septembre 2023

Pierre VAYSSIERE, Fidel Castro. L'éternel révolté, Paris, Payot, 2011, 669 p.

 

Pierre Vayssière est professeur émérite à l'université Toulouse-II Le Mirail, en histoire politique de l'Amérique latine contemporaine. En 2011, cinq ans avant la mort du personnage, décédé depuis, il propose une biographie assez dense de Fidel Castro, après avoir écrit celle de Simon Bolivar.

Le plan de la biographie est chrono-thématique, avec les deux premiers tiers retraçant de manière classique naissance, vie et activité du personnage, et un dernier tiers thématique centré sur l'homme lui-même. Sur les deux premiers tiers, on pourra lire un bon résumé ici. La biographie est assez complète et balaie beaucoup d'aspects et de thèmes liés à Castro, en revanche si les notes sont abondantes (pas loin de 50 pages), la bibliographie l'est beaucoup moins (7 pages), il sera donc certainement utile de croiser cette lecture avec d'autres.

jeudi 14 septembre 2023

Bruno FALBA, Christophe REGNAULT, Maurizio GEMINIANI, Jean TULARD, Waterloo. Le chant du départ, Paris, Glénat, 2015, 96 p.

 

La bataille de Waterloo, on le sait, a inspiré les poètes, puis, plus tard, le cinéma. La bande dessinée s'en est depuis donnée à coeur joie à l'occasion du bicentenaire de la bataille, en 2015. Parmi les différents volumes parus, celui-ci, signé Bruno Falba, Christophe Regnault et Maurizio Geminiani, avec un dossier historique de Jean Tulard.

L'idée de départ est bien trouvée : le scénariste place le lecteur comme observateur d'un dialogue entre Larrey, le chirurgien en chef des armées de Napoléon, et le maréchal Blücher, un des vainqueurs de ce dernier à Waterloo. Sauvé du peloton d'exécution, Larrey discute avec Blücher, à chaud, des Cent Jours et de la bataille de Waterloo. Malheureusement, ce début prometteur est gâché par une correction qui laisse à désirer : on trouve déjà deux belles fautes dans une case p.10, et une deuxième encore p.12. J'en ai repéré encore une plus loin. Un autre problème apparaît dès les premières descriptions de bataille : l'absence de cartes. Difficile pour un lecteur de se repérer sur le champ de bataille, dans ces descriptions foisonnantes, ce qui est dommage. Des cartes auraient été préférables à ces longs discours de personnages qui décrivent toutes les manoeuvres, y  compris, côté français, celle des unités ennemies, ce qui d'ailleurs paraît un peu bizarre - Napoléon et ses officiers connaissaient-ils, à chaque fois, l'identité des corps ennemis se trouvant en face ? Cela semble un peu artificiel. Le dessin, sans être extraordinaire, est toutefois de qualité, mais il peine à bien retranscrire les grands chocs de la bataille de Waterloo. Le dossier historique de Jean Tulard en fin de volume est tout à fait pertinent, mais là encore la seule carte présente peine à suffire pour raconter le déroulement de la bataille.




 

Au final, une BD que l'on peut conserver, parce que son angle d'attaque, original, offre un dialogue entre le vainqueur et le vaincu, et confronte donc les points de vue (ce qui peut faire aussi penser au film Le Souper, inspiré de la pièce de théâtre du même nom, sur un affrontement fictif entre Fouché et Talleyrand), mais aussi pour le dossier en fin de volume, appréciable.

dimanche 10 septembre 2023

Edward G. LONGACRE, The Early Morning of War. Bull Run, 1861, University Press Of Oklahoma /Norman Publishing, 2014, 662 p.

 

La bataille de Bull Run (Manassas pour les confédérés) est importante pour les débuts de la guerre de Sécession, car elle montre aux deux camps en présence que le conflit sera bien plus long et coûteux que ce qui avait été imaginé au départ. Bull Run va lancer ou ruiner des carrières, mais confirmer aussi que la détermination est bien présente dans chaque camps, ce qui va rendre la guerre difficile. Edward Longacre est un spécialiste reconnu de la guerre de Sécession : on lui doit des biographies d'officiers de chaque camp (Grant, Chamberlain, l'action de Custer par exemple du côté de l'Union ; Wade Hampton, Pickett côté confédéré) et des études, notamment sur les opérations de cavalerie pendant la guerre et les raids de cavaliers menés derrière les lignes ennemies. Longacre insiste dans cet ouvrage assez imposant - 500 pages de texte - sur les contraintes politiques et les faiblesses de caractère qui ont façonné pour beaucoup la campagne en Virginie de l'été 1861. Le sujet a précédemment été traité par des historiens américains, mais ce travail-ci a le mérite d'être assez exhaustif.


 

Il commence par expliquer pourquoi la Virginie est devenue le théâtre d'opérations principal à l'été 1861. Washington est un bouillonnement d'informations qui ont un impact sur les mouvements des troupes de l'Union, et celles-ci sont d'ailleurs facilement passées à l'adversaire - même si cet espionnage pro-confédéré n'est pas forcément corroboré par des sources précises dans les notes en fin d'ouvrage.

Longacre décrit aussi longuement les 4 commandants d'armée impliqués - McDowell, Patterson côté nordiste, Beauregard, Johnston côté confédéré. Cela permet aussi de mieux comprendre le déroulement des événements. McDowell, un officier subalterne propulsé commandant de l'Union, a été pressé par le pouvoir politique de marcher sur Richmond. La météo, les contraintes logistiques, et les rencontres inopinées avec les forces adverses ont façonné la campagne, davantage sans doute que les reproches qu'on attribue à McDowell. Néanmoins, l'approche nordiste sur Manassas semble hasardeuse, et même si Longacre réhabilite quelque peu la performance de McDowell, son échec à orchestrer la campagne semble bien la cause principale de la défaite finale. L'historien consacre également beaucoup de temps à la manoeuvre dans la vallée de la Shenandoah : comme le pensait Scott, Longacre estime ainsi que la poussée nordiste était véritablement en deux pinces, et pas seulement en direction de Manassas Junction.

Longacre revient aussi sur certains épisodes célèbres dans les portraits de commandants, qui occupent une bonne place dans le livre. Ainsi Jeb Stuart, qui dirige la cavalerie confédérée, n'a pas pu jouer un rôle aussi majeur qu'il le décrit déjà dans la déroute nordiste. Ou l'épisode des hommes politiques nordistes venus assister à la bataille depuis Washington, et dont un finit prisonnier des confédérés jusqu'à la fin de la guerre. Pour l'historien, Patterson, qui commande l'armée nordiste dans la vallée de la Shenandoah, a été trop laissé libre de ses choix par le commandant en chef Winfield Scott, qui est pour lui aussi responsable de la défaite que McDowell. En outre, les communications mauvaises font que le lien est distendu. Patterson souffre aussi du mauvais moral de ses troupes, plusieurs régiments quittant l'armée après la fin de leur engagement de 90 jours - mais Longacre n'explique pas le pourquoi de cette mesure de temps limité qui existait avant la guerre. Patterson choisit la voie la plus prudente, ce qui l'empêche de stopper Johnston dans sa marche au secours de Beauregard à Bull Run. Patterson sera démis de son commandement après la bataille. L'historien a plus de mal en revanche à déterminer l'importance de chaque commandant confédéré au moment de la contre-attaque sur Henry Hill - Johnston et Beauregard - car il se base beaucoup sur les mémoires écrites après guerre de ce dernier. Sur le surnom de "Stonewall" attribué à Jackson, Longacre fait bien le tour de la question, mais penche plutôt sur la version négative, à savoir que le général de brigade Bee était surtout mécontent que Jackson n'ait pas levé le petit doigt pour aider sa brigade. Il minimise aussi le mouvement de panique que les civils venus assister à la bataille auraient provoqué à la fin de l'engagement dans les troupes de l'Union (il n'y aurait eu que 80 personnes en pique-nique, pour ainsi dire, et largement parti avant la fin de la bataille), ainsi que le rôle souvent exagéré de la voie de chemin de fer de Manassas dans l'acheminement des renforts confédérés (d'après lui, toute l'armée de Johnston aurait pu faire une marche forcée pour arriver à temps, plutôt que la portion effectivement transportée par train ; mais il ne parle pas de l'état où elle serait probablement arrivée...). D'ailleurs, l'historien décrit aussi bien ce qui s'est passé sur le flanc gauche confédéré et le flanc droit nordiste, souvent au  coeur des descriptions, que de l'autre côté du champ de bataille, parfois un peu oublié. De même, la poursuite après la bataille est bien traitée et Longacre confirme sans le moindre doute que jamais les confédérés n'auraient été en mesure d'anéantir l'armée nordiste ou de prendre Washington. Pour le Nord, Bull Run est surtout un choc salvateur qui montre le travail restant à faire pour affronter correctement le Sud. L'historien ne traite pas par contre l'idée reçue selon laquelle les corps nordistes auraient été mutilés par les confédérés après la bataille. Les descriptions de Longacre s'appuient sur de nombreux témoignages de combattants, officiers ou soldats - près de 500 apparaissent d'ailleurs dans la bibliographie. Le texte met bien en évidence le caractère décousu de l'affrontement - en particulier du côté nordiste- et la confusion qui arrive fréquemment sur l'identification de l'adversaire en l'absence d'un uniforme clair pour chaque camp. Les combats pour Henry Hill en particulier sont méticuleusement décrits.

Le principal mérite du volume de Longacre est de proposer une grosse synthèse plus à jour sur les connaissances historiographiques. On aurait aimé peut-être plus de cartes sur les mouvements tactiques et d'autres à l'échelle du théâtre des opérations, et un peu plus d'illustrations de l'époque ou autres que celles que l'on trouve en milieu de volume. En plus de l'ordre de bataille, le lecteur peut se référer en fin de volume à 60 pages de notes et près de 70 pages de bibliographie. Nul doute que cet ouvrage doive figure dan la bibliothèque de tout amateur de la guerre de Sécession.

samedi 9 septembre 2023

Claude QUETEL, L'effrayant docteur Petiot. Fou ou coupable ?, Points Crime, Paris, Seuil, 2014, 213 p.

 

Claude Quétel, ancien directeur du mémorial de Caen, propose en 2014 cette synthèse sur le fameux docteur Marcel Petiot. On passera sur le fait que la collection Points Crime du Seuil était dirigée par Stéphane Bourgoin, dont la légitimité scientifique a été sérieusement écornée.

Paradoxalement, comme le rappelle l'auteur en introduction, si Petiot a fait l'objet d'une abondante littérature, si son histoire a été adaptée en bandes dessinées et même au cinéma en 1990 avec Michel Serrault dans le rôle titre, peu d'analyses se sont penchées sur la question de la folie de Petiot, qui apparaît pourtant assez tôt dans sa vie. Claude Quétel cherche aussi à replacer les crimes de Petiot sur le temps long, en brossant un portrait complet du personnage, de sa naissance à son exécution le 25 mai 1946.

Petiot est né à Auxerre en 1897. C'est le fils d'un fonctionnaire des Postes. Son frère Maurice naît en 1906. A la mort de sa mère, son père part s'installer à Joigny. La scolarité de Marcel Petiot est agitée. Il se fait remarquer par des écarts de comportement et il est renvoyé du collège de Joigny. Revenu à Auxerre, il est arrêté par la police, en 1914, quelques mois avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, pour avoir  fracturé des boîtes aux lettres et ouvert le courrier qui s'y trouvait. Les rapports psychiatriques précisent déjà toute l'instabilité de son caractère, mais il bénéficie d'un non-lieu.

Petiot s'engage ensuite dans des études de médecine. En janvier 1916, il devance la mobilisation de sa classe d'âge (1917) et s'engage dans l'armée. Il reste 5 mois sur le front en 1917 et se retrouve sur le chemin des Dames. Il est blessé au pied par un éclat de grenade. Il finit dans une prison militaire à Orléans en 1918, après s'être enfui. On lui reconnaît une pension d'invalidité pour "maladie mentale". Il poursuit néanmoins ses études de médecine qu'il termine en décembre 1921. Se pose alors la question de savoir si, oui ou non, Petiot a simulé la folie devant les médecins militaires - ceux-ci étant, sinon, particulièrement incapables de discerner la vraie nature du personnage. A moins qu'à force de jouer au fou, il ne le soit devenu...

En 1922, il s'installe à Villeneuve-sur-Yonne, non loin des lieux de son enfance. Ses manières de médecin brusquent et séduisent à la fois les habitants : on dirait aujourd'hui que Petiot est un "bon communicant", même s'il vire dans la mythomanie en s'attribuant des titres qu'il n'a pas. Petiot s'engage en politique à gauche, dès 1925, tant est si bien qu'il finit par remplacer l'ancien maire, son mentor, en 1926. Le nouveau maire suscite néanmoins l'inquiétude chez certains. Il a la manie de tenir lui-même les compte-rendus des conseils municipaux et à la désagréable habitude d'être cleptomane. Ce qui ne l'empêche pas d'être réélu. En 1927, il épouse Georgette, Icaunaise de Seignelay et fille d'un restaurateur installé près de l'Assemblée Nationale. Petiot, qui a conçu des projets pharaoniques pour la petite ville, l'endettant lourdement, intéresse bientôt la police : il s'empare pour sa personne d'objets trouvés déposés à la mairie. Le préfet et le ministère de l'Intérieur, renseignés sur son passé psychiatrique, cherchent la moindre occasion de le débarquer, ce qui se présente en 1931 en raison de la gestion financière calamiteuse et malhonnête de la commune. Petiot prend alors la décision de s'installer à Paris. Mais en 1932, il est encore rattrapé par la justice et condamné pour branchement illégal d'électricité. Le syndicat des médecins de l'Yonne a refusé de le compter parmi ses membres, alors qu'on sait qu'il falsifie des documents médicaux pour certaines consultations. En outre, on ne sait pas ce qu'est devenue sa bonne Louisette, engagée en 1924, et qui disparu. En 1930, une coopérative laitière voisine de Villeneuve brûle avec à l'intérieur le corps de la femme du gérant, et une forte somme d'argent a disparu. Rien ne relie Petiot précisément à ses faits divers, mais les soupçons demeurent. La police sait toutefois à quoi s'en tenir sur le personnage.

Installé rue Caumartin, à Paris, Petiot reprend la même stratégie qu'à Villeneuve-sur-Yonne : distribution de prospectus, mythomanie et titres ronflants, mais il est joignable facilement au téléphone et se déplace chez ses patients en pratiquant des tarifs modiques pour l'époque. Mais dès novembre 1934, Petiot est impliqué dans une affaire de stupéfiants : il fournit en morphine des toxicomanes avec des ordonnances de complaisance. Les enquêtes de voisinage lui sont pourtant favorables. Petiot se montre également à Paris un chineur compulsif, détail qui aura son importance au vu de son parcours macabre ensuite.

En avril 1936, Petiot subtilise un livre dans la librairie Gibert et se fait arrêter par un vigile. On le place en maison de santé au vu des diagnostics psychiatriques, qui concluent déjà au caractère retors et fourbe du personnage : Petiot est soupçonné d'avoir provoqué au moins un décès par des injections de produit mal dosé. Il est libéré en février 1937 mais personne ne s'inquiète de le voir encore exercer la médecine.

Gagnant 500 000 francs par an et dépensant peu, Petiot entasse les objets achetés à l'hôtel des ventes Drouot. Il achète un immeuble rue de Reuilly et une maison à Auxerre. Sa spécialité reste le monde interlope des toxicomanes, qu'il n'a aucun problème à fréquenter. Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il n'est pas mobilisable. Pendant la débâcle, on le nomme même médecin de l'état civil du 9ème arrondissement, pour procéder aux inhumations... sous l'Occupation, Petiot transporte ses achats en vélo, tirant une remorque. Spectacle classique de l'époque. En août 1941, il fait l'acquisition d'un hôtel particulier délabré rue Lesueur, qu'il fait aménager pour isoler la cour des voisins et aménager dans celle-ci un faux cabinet de consultation et une étrange pièce de forme triangulaire, censée servir à des traitements d'électrothérapie. La première victime de Petiot sera Joachim Guschinow, un fourreur juif polonais qui habite à côté de chez lui et qui veut quitter la France, effrayé par la législation antisémite de Vichy. Petiot lui assure qu'il peut lui faire quitter la France, monnayant finance. Guschinow part en janvier 1942 pour ce qu'il croit être l'Argentine, mais on ne reverra plus. Petiot montre pourtant à sa femme une lettre  écrite de sa main. En février 1942, Petiot se débarrasse de Jean-Marie Van Bever, amant d'une toxicomane à laquelle Petiot fournissait des ordonnances de complaisance à son nom, et qui avait attiré l'attention de la police. En mars 1942, c'est Marthe Khayt, mère d'une toxicomane à laquelle Petiot avait fourni des ordonnances à son nom, qui disparaît aussi. Petiot est jugé pour ces deux affaires, mais faute de preuves, et grâce à la défense de René Floriot, il écope simplement d'amendes. Disparue aussi, Nelly Hotin, épouse d'un gros cultivateur de l'Oise venue se faire avorter à Paris, et qu'on ne reverra plus après sa rencontre avec Petiot le 5 juin 1942. Ce même mois, Petiot s'occupe du "voyage" du docteur juif Braunberger, qui ne donnera plus signe de vie. Le bon docteur raffine son système en engageant des rabatteurs qui vont écumer les bars interlopes : Charles Fourrier et Edmond Pintard. Leurs premières victimes seront les Kneller, des Juifs allemands réfugiés en France avec un enfant, qui ont échappé à la rafle du Vel' d'Hiv grâce à l'aide d'une voisine. Petiot s'occupe d'abord du père, puis de la mère et du fils. Petiot s'occupe également de criminels de droit commun : Joseph Réocreux et François Albertini, qui viennent de réussir un casse en se faisant passer pour la Gestapo, veulent quitter la France avec leurs maîtresses, et qui disparaissent en août 1942. En mars 1943, deux autres criminels, Joseph Piereschi et Adrien Estébétéguy, prennent aussi la "filière" du bon docteur Eugène, surnom que s'est donné Petiot pour ses crimes crapuleux. Entretemps, Fourrier a présenté à Petiot une nouvelle rabatteuse : Eryane Kahan, Juive roumaine au passé d'infirmière douteux. En décembre 1942, grâce à elle, Petiot se débarrasse des Wolff, réfugiés juifs antinazis : le mari, sa mère, et sa femme, puis des Basch, venus de Hollande, chacun avec leurs deux parents. Certains sont toutefois plus méfiants : les époux Cadoret, dont la femme est juive, effrayés par Petiot, renoncent. Petiot continue en parallèle son activité de médecin, mais se fait remarquer par des vols à domicile lorsqu'il officie comme médecin d'état civil.

Petiot commence toutefois à attirer l'attention de la Gestapo, installée rue des Saussaies à Paris, à la fois du service 131 de Jodkum, chargé des questions juives, et de la section 530 de Berger, chargé de la sécurité des troupes allemandes. Jodkum, qui a repéré Fourrier, se sert d'un prisonnier juif, Yvan Dreyfus, sorti du camp de Compiègne où il était enfermé pour avoir essayé de rallier l'Angleterre, afin d'infiltrer la filière du docteur Eugène. Les nazis pensent que ce docteur, dont ils ignorent encore l'identité, procède à des transferts de Juifs en étant aidé par une ambassade étrangère. Dreyfus est malgré tout liquidé par Petiot. La Gestapo arrête alors Fourrier, qui donne l'identité de Petiot. Les deux sont expédiés à la prison de Fresnes. La Gestapo ne connaît pas l'hôtel de la rue Lesueur et ne le fouille donc pas. Petiot, torturé, ne dit rien de ce qu'il a fait des Juifs qu'il a emmenés. La Gestapo le relâche en janvier 1944, après 7 mois de prison, et après avoir reçu 100 00 francs de son frère Maurice.

Maurice Petiot a emmené sur ordre de son frère 400 kg de chaux à l'hôtel de la rue Lesueur en février 1944. Le 11 mars, un habitant de la rue appelle les pompiers : une fumée noire et nauséabonde sort de la cheminée du 21. Quand les pompiers forcent l'entrée pour éteindre ce qu'ils croient être un feu, ils découvrent des débris humains dans la cave et un four brûlant rempli de restes humains en train de se consumer. Petiot surgit en vélo sur les lieux et, sans donner son identité, explique aux agents de police qu'il s'agit de collaborateurs tués par la Résitance. Puis il prend la fuite. Le commissaire Massu, l'as de la criminelle qui inspire le personnage de Maigret à Simenon, enrage quand il apprend la chose, car il comprend que Petiot s'est maintenant envolé. Dans l'hôtel, outre des corps ravagés par la chaux, les policiers trouvent un puits rempli d'autres débris humains, et la mystérieuse installation du faux cabinet de la pièce triangulaire.

La chasse au Petiot commence alors. La police fait chou blanc chez le frère, Maurice. La presse et la radio collaborationnistes se déchaînent, faisant de Petiot un nouveau Landru, inféodé à De Gaulle et à Staline. On fait la comparaison entre le 21, rue Lesueur, et le film L'assassin habite au 21 de Clouzot, encore dans les salles à l'époque. Massu a fait arrêter Georgette, la femme, et Maurice, le frère. Le rôle de ce dernier est plus que trouble. En plus d'avoir apporté la chaux, il nie avoir vu à l'hôtel tous les objets entassés par son frère. C'est probablement lui qui a organisé le départ de biens des décédés vers l'Yonne, à Courson et Seignelay, où les policiers les retrouvent. Fourrier et Pintard sont également arrêtés. La méthode d'exécution reste floue : on pense que Petiot injectait sous prétexte de vaccins des solutions létales à ses victimes, ou qu'il les gazait dans la pièce triangulaire, à moins qu'une seringue activée depuis l'extérieur n'ait abattu les prisonniers dans celle-ci...

Petiot s'est caché à Paris, chez un peintre en bâtiment, Georges Redouté. Il profite de la Libération pour réapparaître au grand jour, jouant au résistant. Avec le pseudonyme de Valéri, il subtilise à la mère d'un médecin prisonnier de guerre, Wetterwald, les papiers d'identité de ce dernier, puis s'engage dans le 1er régiment de marche de Paris en septembre 1944, comme lieutenant du service de santé. Il reste à Paris à la caserne de Reuilly et rejoint la sécurité militaire. La presse de la Libération le voit quant à elle comme une créature des nazis, liée à la Gestapo. Petiot, dont l'humilité n'est pas la qualité première, répond de manière anonyme à la presse, ce qui confirme à la police qu'il est à Paris. C'est la sécurité militaire qui confond l'écriture du pseudo-capitaine Valéri et l'arrête le 31 octobre 1944. Devant son premier interrogateur, Petiot se prétend résistant, à la tête d'un mystérieux groupe "Fly-Tox" (!) que personne ne connaît de près ou de loin.

Petiot ne dévie pas de son système de défense. Le juge d'instruction a un dossier suffisamment solide pour faire passer le docteur en jugement, à partir de novembre 1945. Pour lui, Petiot a agi avant tout par appât du gain. Dans la cellule n°7 de la prison de la Santé, Petiot écrit un livre, Le Hasard vaincu, sur les jeux d'argent (!). L'instruction, quant à elle, se termine. Pas de corps entier, mais tout ce qui a été retrouvé à l'hôtel Lesueur, et les 59 valises envoyées dans l'Yonne, qui ne laissent guère de doute sur le sort de leurs propriétaires... pour le ministère public, Petiot a commis ses crimes par cupidité, en étant responsable de ses actes. On ne se demande pas trop comment il a réussi à faire écrire des lettres aux victimes, y compris les truands pourtant armés qu'il a éliminé. L'instruction se concentre sur Petiot et ne s'occupera pas des rabatteurs, ni de la femme, encore moins du frère, pourtant complice a minima. Le procès s'ouvre en mars 1946. Petiot y multiplie les coups d'éclat, provoquant, sans jamais rien avouer. Le déplacement rue Lesueur n'y change rien. Petiot est condamné à mort par le tribunal.

L'avocat de Petiot, Floriot, n'a même pas essayé de plaider la folie, ce qui est pour le moins étonnant. Le recours en grâce auprès du président est rejeté. Le 25 mai 1946, Petiot monte sur la guillotine. Sa dernière phrase à l'avocat général, restée dans les annales, est la suivante : "Je suis un voyageur qui emporte ses bagages.". Il est enterré au quartier des suppliciés du cimetière d'Ivry.

L'affaire Petiot recelè encore bien des mystères. Le magot de Petiot, considérable, n'a jamais été retrouvé, malgré des fouilles à l'hôtel Lesueur avant sa démolition dans les années 1950. Le fils de Petiot est parti en Amérique du Sud, mais avec quels moyens ? Sa mère le rejoindra. La postérité de l'affaire connaîtra des bandes dessinées, le film de Christian de Chalonge, en 1990, qui fait de Petiot un fou hystérique, n'assassinant que des Juifs, une sorte de miniature de la Shoah. Le cas Petiot divisait encore dans le Villeneuve-sur-Yonne des années 80. On a fait ensuite de Petiot le bras droit des Français de la Gestapo rue Lauriston, ou de la Résistance, plutôt communiste. Claude Quétel conclut sur l'analyse psychologique en citant notamment des experts d'avant et après la guerre : ce qui paraît anormal, c'est que Petiot ait traversé tant de procès et d'expertises sans être soigné à demeure et qu'on l'ait laissé pratiquer la médecine. En somme, ses crimes étaient évitables. 

Le livre intéressera toute personne soucieuse d'en savoir plus sur Petiot. Toutefois, on ne comprend pas bien où l'auteur veut en venir avec son sous-titre : fou ou coupable. A aucun moment Claude Quétel ne remet en cause la culpabilité de Petiot. Quant à la folie, il suggère surtout que Petiot a su duper les médecins, ou non, mais qu'elle était au mieux simulée, sinon intégrée.

jeudi 7 septembre 2023

Philippe PINARD et Antoine CRESPIN, Inferno. Verticale Hambourg, collection Cockpit, Editions du Paquet, 2021, 48 p.

 

28 juillet 1943. Le bombardier britannique Avro Lancaster "Dante's Daughter", squadron 57, Bomber Group 5, revient d'une troisième mission de bombardement sur Hambourg. Pourtant, dès le lendemain, l'équipage apprend qu'il va de nouveau frapper la même cible. Une dernière mission qui s'avèrera des plus périlleuses...



Cette BD one-shot (qui connaît toutefois déjà une suite, indépendante, mais dans la suite de cet opus, je la commenterai plus tard) a un ton quasi documentaire : ainsi que le montre la couverture, elle évoque l'opération Gomorrhe, le bombardement nocturne de Hambourg par la RAF en juillet 1943. Cette couverture est d'ailleurs sans aucun doute un clin d'oeil à l'enfer de Dante, patronyme qui apparaît dans le surnom du Lancaster.


 


 

Comme le rappelle le site Cases d'histoire dans sa publication liée à cette BD, Inferno fait penser au passage de la BD de Biggles, Biggles. Pilote de la RAF. La bataille d'Angleterre (qui comprend aussi une partie sur les bombardements de l'Allemagne de 1943 à 1945) et encore davantage à la BD Les 7 nains de Marvano. Là encore, je suis d'accord pour dire que le travail sur les personnages, leur humanité disparaissent complètement dans Inferno : les personnages sont froids, impersonnels, et n'ont vocation qu'à illustrer l'histoire. D'ailleurs le dessin, excellent pour le reste, peine à les différencier, notamment pour l'équipage du Lancaster. Le point fort de la BD, c'est d'illustrer ce que pouvait être un raid du Bomber Command sur l'Allemagne en 1943 : l'enchaînement des raids, le briefing, les focus sur les détails des appareils (comme le surnom de l'avion), les manies des pilotes pour la chance comme celle visible ici d'uriner sur le train d'atterrissage, les accidents au décollage, les aléas de la mission, les dangers, le retour difficile... mais on a aussi un aperçu de l'action de la chasse allemande de nuit, la Nachtjagd et sa ligne Kammhuber, ainsi que de la population civile allemande, ce que ne faisait pas les deux autres BD dont je parlais ci-dessus. Le dessin des appareils et des scènes d'explosion ou d'incendie, par ailleurs, est remarquable. A noter que les éditions Paquet ont manifestement l'habitude de placer les planches de jour sur fond blanc et celle de nuit sur fond noir, ce qui ajoute au rendu.

Inferno trouvera sans conteste son public au vu de ses qualités.

samedi 2 septembre 2023

Lydwine SCORDIA, Onze énigmes de Louis XI, Paris, Vendémiaire, 2021, 190 p.

 

 

Lydwine Scordia est professeur d'histoire médiévale à l'université de Rouen. Spécialiste de l'opposition au pouvoir royal dans la France des XIIIème-XVème siècle, c'est assez logiquement qu'on la lit pour décortiquer la légende tissée autour du roi Louis XI, née sous son règne et développée après. Adulé par les uns comme le premier roi absolu, détesté par les autres parce qu'il rompait avec la tradition, Louis XI divise encore les historiens aujourd'hui. A travers 11 questions, l'historienne balaye ainsi la légende attachée au roi, certains points ayant d'ailleurs plus d'importance à son époque, ou juste après, qu'aujourd'hui pour nos contemporains.

La première énigme est la question du meurtre du père, Charles VII, au propre comme au figuré. L'historiographie a en effet fortement opposé le père et le fils. La réponse est très clairement négative. Lydwine Scordia montre que Louis XI, qui n'avait que peu d'affection pour son père et s'est opposé très tôt à lui en tant que dauphin, et qui a ensuite profondément remanié l'administration pour y placer ses créatures, a regretté assez rapidement après le début de son règne ses choix. Sur le fond, Louis XI est davantage le continuateur des réformes de Charles VII que son adversaire. Et il manifestera les mêmes craintes envers son dauphin que Charles avait eues avec lui.

Deuxième énigme, l'apparence de Louis XI. Vêtu simplement, parlant vite, d'un langage parfois grossier, on lui a reproché d'être un simplet, un personnage grossier. Ce n'est pas la première fois : on reprochait déjà à Saint Louis de s'habiller comme un ermite, et Louis IX avait corrigé le tour pour rendre le lustre à la fonction royale qui le nécessitait, selon lui. Louis XI, lui, n'en a cure : l'individu l'emporte désormais sur sa fonction. On le reconnaît d'ailleurs aisément sur les représentations d'époque grâce au fameux chapeau à médailles, qui n'avait rien d'un accessoire (les variantes ont coûté fort cher). En réalité, Louis XI a su jouer sur les deux tableaux.

Troisième énigme, la pratique de la chasse. Entraînement à la guerre, certes, mais très critiquée par l'Eglise. Louis XI en était tellement passionné que par certaines décisions, il se serait mis la noblesse du royaume à dos. Mais à la veille de sa mort, il l'envisageait aussi dans une perspective chrétienne, comme symbole de paix.

Louis XI était-il un roi moderne - tranchant avec son époque, et au jugement des historiens plus tard ? Continuateur de l'oeuvre de son père, il a eu tendance à faire de l'efficacité une vertu et à priser la victoire plutôt que la bataille. Autoritaire, instable, il se comporte plus comme un tyran que comme un roi absolu. Très intelligent, il a eu tendance à vouloir tout connaître par lui-même, et il considérait aussi que l'argent pouvait tout acheter. La fierté de de Louis XI, c'était d'avoir accru le territoire du royaume de France.

Louis XI roi-chevalier ? Il a bien reçu une éducation chevaleresque, mais sa pratique de la guerre s'en éloigne. La fin justifiait les moyens. La seule guerre qu'il n'est pas menée, c'est la croisade. A sa mort, Louis XI songe à reprendre Calais aux Anglais, plutôt qu'à aller combattre les Ottomans.

Le roi était-il misogyne ? La place de la femme est fortement contrainte par la religion chrétienne au Moyen Age. On l'a accusé d'être misogyne et sexiste, alors que Louis XI semble surtout avoir été assez indifférent aux femmes. Il n'a pas hésité à imposer à ses filles des mariages forcés, qui aujourd'hui nous semblent insupportables, mais la pratique était courante à son époque. Et Louis XI ne se montre pas moins autoritaire avec les hommes. La seule femme que Louis XI respectait et priait, c'était la Vierge Marie.

Louis XI était-il un roi dévot ou superstitieux ? Le roi croit sans douter, mais a une vision assez négative de la nature humaine, comme on peut le voir dans ses réactions sur le culte des reliques. Louis XI a la foi du charbonnier : il croit en espérant quelque chose en retour. C'est ce qui a donné prise aux légendes sur les superstitions, comme à l'époque de Voltaire.

Le roi était-il aimé ? Pour un roi qui ne s'intéressait pas à l'amour, Louis XI fait pourtant de l'amour du peuple une qualité dans le traité destiné à son fils. Paradoxalement, le roi a été plus apprécié à l'étranger -en Italie par exemple- qu'en France. Il n'empêche que l'efficacité de sa politique a reçu des éloges dans son royaume, et a donné naissance à une légende dorée reprise par les historiens de la IIIème République au XIXème siècle.

Louis XI a-t-il abandonné son fils ? On lui a reproché de l'avoir enfermé au château d'Amboise, sans lui donner aucune instruction. En réalité, Louis XI était obsédé par sa succession : son dauphin Charles naît fort tard, en 1470, et la mort de ses frères en fait le seul successeur potentiel, alors que Louis XI a un frère très rebelle. Le roi a porté de l'intérêt à son fils, mais uniquement sur un plan politique, pas affectif.

Le roi était-il obsédé par la mort ? En 1482, Louis XI vit en reclus à Plessis-les-Tours. Son comportement, singulier, devient encore plus étrange. En réalité le roi, inquiet pour sa succession, souhaitait aussi assurer le salut de son âme et pensait que sa condition de roi ne le ferait pas traiter différemment par Dieu qu'un de ses simples sujets.

Pourquoi, enfin, ce surnom "d'universelle aragne" ? L'historien Kendall en avait fait le sous-titre de sa biographie. L'image vient en fait des chroniqueurs bourguignons, au moment de la guerre avec le duc Charles le Téméraire. Comparé aussi à une sirène ou à une baleine, Louis XI a été l'un des souverains les plus dépréciés du Moyen Age, à l'égal d'un Frédéric II. C'est qu'en plus de détruire la réputation de l'ennemi, les images négatives traduisent une inquiétude sur la pratique du pouvoir de Louis XI.

En conclusion, Lydwine Scordia rappelle que la dissimulation, le secret du roi tranche avec ce que connaissaient jusque là ses contemporains. Pourtant, si Louis XI a ébranlé la féodalité politique, il n'a pas abattu la féodalité économique qui perdure jusqu'à la Révolution. L'Eglise et la noblesse gardent le contrôle de la terre. Louis XI n'était le roi de personne : pour lui, l'Etat, c'est l'intelligence. En gouvernant seul, il a inquiété les gens de son époque. Homme pressé, impatient, comptant sur l'argent comme instrument de gouvernement, il a sidéré. Comme Louis XIV, auquel on le compare souvent, il ne pensait pas beaucoup à autrui.

Le livre est complété en fin de volume par un tableau généalogique de la famille de Louis XI, par une carte du royaume et des gains territoriaux depuis Philippe VI, une chronologie du roi, 11 pages de notes, 3 pages sur les sources d'époque et 4 autres de bibliographie. Etonnamment, celle-ci ne comprend que fort peu de références étrangères, quasi exclusivement des française, et ne cite pas certaines biographies françaises de Louis XI, probablement parce qu'elles datent un peu et sont dépassées par une historiographie plus récente. Un petit bémol toutefois : le prix. 21 euros pour moins de 200 pages, c'est un peu cher. Il faudra se rabattre de préférence sur le format poche.


 

lundi 28 août 2023

Mark LARDAS et Adam HOOK, Chattanooga 1863, Campaign 295, Osprey, 2016, 96 p.

 

La collection Campaign des éditions Osprey, bien connues des aficionados d'histoire militaire, présente, dans un format de 96 pages, les grandes batailles de l'histoire. Ici, il s'agit de la campagne autour de la ville de Chattanooga, entre septembre et novembre 1863, épisode bien moins connu de la guerre Sécession que d'autres batailles et qui pourtant a une importance considérable sur le théâtre d'opérations ouest.

L'auteur est Mark Lardas, un diplômé en architecture et génie naval, qui a travaillé dans le domaine de la construction spatiale, "historien amateur" selon la présentation même d'Osprey. Il n'est donc pas à proprement parler spécialiste de la guerre de Sécession ni du théâtre en question. Le livre est illustré par Adam Hook, un habitué des éditions sur ce plan.

La campagne de Chattanooga est le résultat d'une bataille précédente : Chickamauga, les 19 et 20 septembre 1863, où l'armée confédérée du Tennessee de Bragg défait l'armée nordiste du Cumberland de Rosecrans. En pleine déroute, les nordistes sont sauvés par le commandant du 14ème corps, le général Thomas, qui parvient à conserver la ville de Chattanooga. L'emplacement est stratégique pour le nord : non seulement Chattanooga peut servir de tremplin pour une invasion de la Géorgie et Atlanta, mais connecte aussi le Nord à l'est du Tennessee, unioniste, où la ville de Knoxville est assiégée également par les confédérés. Premier défaut du livre d'ailleurs : la seule carte générale de la campagne, p.4, n'est pas suffisante à elle seule car on ne voit pas justement l'ensemble du théâtre des opérations dont Knoxville. Le secrétaire d'Etat à la guerre de l'Union, Stanton, voyant que Rosecrans ne prend pas d'initiative, envoie en renfort 2 corps de l'armée du Potomac dirigés par le général Hooker, et demande à Grant, qui commande l'armée du Tenneesse, d'en envoyer 2 autres sous le commandement de Sherman. Finalement, Lincoln fait de Grant, début octobre, le commandant de théâtre, manoeuvrant l'armée du Cumberland, celle du Tennessee et les 2 corps de l'armée du Potomac. En 3 mois, Grant casse le siège de Chattanooga et jette les bases de la prise d'Atlanta par Sherman et de sa "marche à la mer", tout en préparant sa prise de commandement de l'armée du Potomac en 1864 au vu des qualités dont il a fait preuve dans cette campagne.

Après la traditionnelle présentation des chefs (Grant, Thomas, Sherman, Hooker, et Smith, le chef du génie de l'armée du Cumberland qui aura un rôle clé, pour les nordistes ; et Bragg, Longstreet, Hardee, Breckinridge et Wheeler pour les confédérés) , l'auteur décrit rapidement les 2 armées en présence. Côté nordiste, une bonne partie des effectifs proviennent du Kentucky, Etat esclavagiste rallié à l'Union, et du Tennessee, Etat membre de la confédération mais dont tout une partie reste fidèle au Nord. L'armée du Cumberland a été formée fin 1861 avec des troupes venant des Etats autour du lac Michigan. Elle a combattu sur le front ouest, de Shiloh à Chickamauga, où sa défaite est plus celle du commandement que des hommes. L'armée du Tenneesse de Grant est celle qui a connu le plus de succès depuis 1861. Ses 5 corps d'armée recrutent aussi autour du lac Michigan mais également dans les Etats de la frontière (Iowa, Missouri, Minnesota). Les renforts envoyés à Chattanooga sont parmi les meilleurs de l'armée, auréolés de la prise de Vicksburg. Les 2 corps de l'armée du Potomac commandés par Hooker, les 11ème et 12ème, sont rattachés à l'armée du Cumberland. Le 11ème corps avait particulièrement souffert à Chancelorsville, puis à Gettysburg, comme le 12ème. Les échecs étaient plus dus là encore selon l'auteur à des fautes de commandement et à un concours de circonstance qu'à la valeur des hommes à proprement parler. Le 11ème corps a la particularité d'avoir un recrutement très prononcé dans la communauté allemande émigrée aux Etats-Unis. L'armée du Tenneesse confédérée est l'ancienne armée du Mississipi, dont Bragg a pris le commandement juste après la bataille de Shiloh. Bragg n'a pas été très heureux par le passé lors de deux incursions dans le Kentucky. Il aura fallu le renfort du 1er corps de l'armée du Virginie du Nord pour remporter la bataille de Chickamauga. Bragg, très cassant avec ses subordonnés, remplace un commandant de corps (Polk) après la bataille et met à la tête de sa division de cavalerie Joseph Wheeler, laissant le pourtant très redoutable Forrest sans emploi, ce qui n'est pas sans laisser dubitatif. En outre, si l'armée confédérée est bien équipée, le ravitaillement laisse à désirer et les pertes en hommes sont difficiles à combler dans les régiments. La cavalerie confédérée, plus nombreuse que son homologue, est moins bien armée mais se montre très utile lors de raids, isolant Chattanooga de tout ravitaillement par le nord, alors que l'infanterie maintient le siège à l'est et au sud. Plutôt que l'ordre de bataille détaillé de chaque armée, on aurait apprécié ici un peu plus de pages, justement, quant à l'armement respectif des deux armées et d'autres considérations sur la composition des troupes, qui manquent un peu.

Bragg fait le choix d'éviter l'assaut frontal et d'affamer la garnison de Chattanooga, en menaçant les voies ferrées et en interdisant le trafic sur le Tennessee, qui borde la ville. Grant, à l'inverse, cherche à ouvrir une nouvelle voie de ravitaillement : l'importance de la logistique ne lui a jamais échappé, ce qui en fait un des meilleurs généraux de cette guerre de plus en plus moderne. Son plan est d'ouvrir un passage terrestre plus court entre deux descentes de ferrys sur le Tennessee, afin de raccourcir la distance parcourue pour le ravitaillement. Une fois le ravitaillement assuré, Grant compte déloger l'armée confédérée autour de Chattanooga par des manoeuvres, et si possible la détruire intégralement.


 





Bragg laisse le temps à Thomas de se retrancher dans Chattanooga, même si il lance Wheeler dans un raid de cavalerie au nord de la ville qui détruit plusieurs centaines de wagons de ravitaillement. Une fois arrivé sur place, Grant se rallie au plan du chef du génie de l'armée du Cumberland, Smith, qui propose de raccourcir le ravitaillement en s'emparant de la péninsule formée par la boucle du Tennessee à l'ouest de Chattanooga, qui comprend Raccoon Mountain et Lookout Valley, et des deux débarcadères de ferry de part et d'autre de la boucle, Brown's Ferry et Kelley's Ferry. Grant envoie les deux corps de Hooker et une partie du 4ème corps s'emparer de Brown's Ferry, le plus proche des deux débarcadères à l'ouest de Chattanooga, et de Lookout Valley. C'est chose faite le 27 octobre et les nordistes se fortifient à Wauhatchie, dans la Lookout Valley. Longstreet, qui tient le front à cet endroit, lance une attaque sur Wauhatchie les 28 et 29 octobre en tentant de tronçonner les forces fédérales pour mieux les détruire : mais suite à un repli prématuré de la brigade de Law, au sein de la division de Hood qui mène l'attaque, l'occasion est manquée. Les nordistes sont désormais retranchés dans la Lookout Valley et tiennent les deux débarcadères, ouvrant la ligne de ravitaillement baptisée "Cracker Line". A ce moment-là, il est sûr ou presque que l'Union peut remporter la campagne. Bragg, au lieu d'abandonner le siège, envoie le corps de Longstreet et la division de cavalerie de Wheeler au siège de Knoxville, ne maintenant que 2 corps d'armée autour de Chattanooga. Grant, lui, qui a déjà utilisé les 2 corps de l'armée du Potomac, attend encore l'arrivée des 4 divisions de Sherman. Il veut frapper la droite des confédérés, à l'est de Chattanooga, sur Missionary Ridge, et ramène pour se faire le 11ème corps de Hooker sur ce front depuis la Lookout Valley. Le 23 novembre, 14 000 hommes se déploient pour attaquer Orchard Knob, une éminence située au devant de Missionary Ridge où les confédérés n'ont laisser que des piquets de surveillance. Croyant avoir à faire à une simple démonstration de force, les confédérés sont pris par surprise et Orchard Knob est rapidement pris. Le soir même, Sherman entame la traversée du Tennessee pour venir renforcer une nouvelle attaque que Grant veut décisive sur Missionary Ridge. Pour faire diversion, Grant lance Hooker sur Lookout Mountain : c'est la "bataille dans les nuages", où les nordistes réussissent à déloger les confédérés, en infériorité numérique, du sommet.  Le 25 novembre, Grant lance 60 000 hommes contre 36 000 confédérés sur Missionary Ridge : il espère déborder la position par les deux flancs, mais au nord, Sherman se heurte à la division de Cleburn, bien retranchée sur Tunnel Hill, et au sud, Hooker progresse trop lentement sur le champ de bataille. La décision vient du centre : devant au départ faire diversion, les hommes des 4ème et 14ème corps, stationnés au pied de Missionary Ridge, montent à l'assaut et provoquent la retraite des confédérés en face d'eux et de toute la ligne. Hooker arrive à ce moment par le sud, achevant la déroute des sudistes. Seule la division de Cleburn se retire en bon ordre. Les confédérés laissent entre 4 000 et 6 000 prisonniers, 42 canons, 7 000 fusils et des quantités de munitions et de matériel. Bragg n'a d'autre choix que d'ordonner la retraite sur la Géorgie. Cleburn tient la passe de Ringgold Gap le 27 novembre pour protéger la retraite, tandis que la cavalerie sudiste couvre les flancs : l'armée du Tenneesse échappe ainsi à la destruction. Grant stoppe la poursuite et choisit d'aller libérer Knoxville de son siège.

Les illustrations d'Adam Hook, assez figées, ne sont pas les meilleures chez les éditions Osprey (ici l'assaut sur Missionary Ridge le 25 novembre 1863).

La défaite de Chattanooga coûte enfin son poste à Bragg : Jefferson Davis le remplace par un de ses commandants de corps, Hardee, qui refuse, et finalement Joseph Johnston prend le commandement. Longstreet sera défait devant Knoxville et repartira avec son corps vers l'armée de Virginie du Nord. Grant deviendra le commandant de l'armée nordiste et emmènera avec lui dans l'armée du Potomac les subordonnés compétents de la campagne, Smith et Sheridan. Sherman dirigera les opérations de l'armée du Tenneesse et de celle de Cumberland, jusqu'à la prise d'Atlanta et la "marche à la mer". Il aura avec lui les 11ème et 12ème corps de Hooker fusionnés dans un nouveau 20ème corps d'armée. Thomas, qui avait assuré la défense de Chattanooga, avait paru trop timoré à Grant qui ne lui laissera que le commandement de l'armée du Cumberland, sans autre promotion.

Historien amateur, Mark Lardas s'est appuyé uniquement sur un ouvrage savant de Peter Cozzens (en tout cas c'est le seul qu'il cite en bibliographie), sur les rapports et témoignages d'époque ou écrits après le conflit. C'est un peu léger au vu de la bibliographie historienne disponible (et rien que les livres, sans parler des articles) ce qui explique sans doute les faiblesses discernables à la lecture. Par ailleurs, le manque de cartes illustrant l'ensemble du théâtre des opérations se fait sentir, alors même que les batailles de la campagne sont correctement illustrées chacune par une carte détaillée. Les illustrations d'A. Hook, assez figées, ne sont pas les meilleures que l'on trouve chez cet éditeur. L'ouvrage reste une introduction correcte pour le profane, mais sans plus.

dimanche 27 août 2023

Jean-Blaise DJIAN, Gorune APRIKIAN, Kyungeun Park, Une histoire du génocide des Arméniens, Petit à petit, 2022, 128 p.

 

Les éditions Petit à Petit proposent, depuis quelques années, d'intéressants volumes mêlant récit inspiré de documents historiques ou de témoignages, mâtinés de fiction, et parties documentaires remettant en perspective les passages en bande dessinée. J'avais déjà trouvé très intéressant celui sur le navire négrier La Marie-Séraphique, que je commenterai peut-être ici un jour aussi. Ce volume-ci, sorti l'an passé, est consacré à un thème des plus sensibles : le génocide arménien. Au dessin, on trouve Kyungeun Park, que j'avais déjà remarqué sur la BD Haytham. Une jeunesse syrienne, chez Dargaud. Gorune Aprikian est quant à lui à l'origine du scénario Varto, qui a fait l'objet d'une autre BD, également sur le génocide arménien, BD sur laquelle a également travaillé Jean-Blaise Djian, le dernier membre du trio.


 

La première partie documentaire rappelle l'histoire de l'Arménie jusqu'à l'arrivée de l'empire ottoman. Le texte est relativement court et bien illustré, avec, à chaque fois, une indication de prolongement pour aller plus loin (ici le musée arménien de France). Le récit de BD se focalise sur le village de Dendil, dans la région de Sivas, et suit le parcours de la famille arménienne de Mikael, un jeune garçon dont le meilleur ami est Ali, un Turc. On constate que les différentes communautés vivent en bonne entente dans le village, même si certains Turcs sont réticents quant à la présence des Arméniens. Après la déclaration de guerre de l'empire ottoman à la Triple Entente, la situation se dégrade rapidement. En avril 1915, les soldats turcs viennent incorporer les hommes en âge de se battre dans l'armée ottomane.


La deuxième partie documentaire comprend une petite erreur p.16 (Constantinople prise en 1453 et non en 1499, sans doute une faute en raison de la date précédente qui se termine en 99). Pour le reste, le contenu est tout à fait satisfaisant, bien qu'un peu court parfois pour cerner toute la complexité des choses, mais c'est le format qui veut ça. Le deuxième morceau de la BD illustre le massacre des Arméniens mobilisés dans l'armée. La troisième partie documentaire replace sur la longue durée le sort réservé aux Arméniens depuis le milieu du XIXème siècle jusqu'au déclenchement de la Première Guerre mondiale. La troisième partie de la BD évoque la déportation des Arméniens restant, même si certains ont préféré, avant d'être arrêtés, se cacher dans les montages environnantes. Ce morceau témoigne aussi que certains Turcs se sont opposés au génocide et ont dissimulé des Arméniens chez eux, ainsi Mikael qui est déguisé en femme dans la maison du père de son ami Ali, le maire du village. Dans la quatrième partie documentaire, les auteurs montrent comment l'empire ottoman en vient à être dirigé par les Jeunes Turcs et combien le déroulement des premiers mois de la guerre va précipiter le déclenchement du génocide arménien.


La quatrième partie de la BD insiste sur la mise au pillage des biens des Arméniens dans le village de Dendil, et sur les massacres de femmes et d'enfants commis sur la route de la déportation, entre autres atrocités. La cinquième partie documentaire dépeint le déroulement du génocide, mais aussi la place des Allemands, alliés des Turcs (en prolongement, les auteurs renvoient vers l'excellent ouvrage de Taner Akcam, Ordre de tuer). Il manque peut-être dans cette partie, tout comme dans la BD, un focus sur les camps mouroirs en Syrie ou périssent les derniers survivants de la déportation. De la même façon, si la page introductive du tome rappelle le bilan estimé à 1,2 millions de victimes, la BD n'en fait pas un point dans cette partie documentaire, c'est dommage, car la question est importante pour la définition du génocide.




La cinquième partie de la BD montre la résistance des Arméniens qui, retranchés dans les grottes autour de Dendil, affrontent jusqu'à l'ultime sacrifice les soldats turcs venus les déloger. La sixième partie documentaire se fait l'écho des actes de résistance survenus pendant le génocide (le Musa Dagh notamment) et dépeint aussi les "Justes" turcs à travers de nombreux exemples. Dans la sixième partie de la BD arrive l'armistice (un et pas une comme indiqué p.91 dans la case). On voit aussi la recherche par les Britanniques des Arméniennes prises de force par les Turcs comme épouses, à Mossoul, en 1919. La septième partie documentaire montre comment le pays Arménie a fini par se construire après la Première Guerre mondiale, jusqu'à devenir une république soviétique, alors que l'empire ottoman qui s'écroule, et qui avait jugé avant sa chute les génocidaires, est remplacé par la République créée par Mustapha Kemal. Dans les deux dernières parties de la BD, Mikael part à la recherche de sa soeur, qui a survécu au génocide. Les deux dernières parties documentaires montrent comment s'est construite la mémoire du génocide : les nazis s'en inspireront pendant la Seconde Guerre mondiale, Raphaël Lemkin définit le mot génocide suite à son expérience concernant le génocide arménien, et il faut attendre les années 1960 pour qu'en Arménie, la conscience collective se réveille, encore sous l'URSS. En Turquie, une chape de plomb tombe sur le sujet. Le travail de Hrant Dink ouvre la voie dans les années 2000, avant son assassinat en 2007, et plusieurs intellectuels ou historiens turcs brisent le silence (dont Taner Akcam évoqué plus haut). Il n'en demeure pas moins que la Turquie se ferme sur la question : le code pénal interdit de parler de génocide arménien, et la négation de l'événement connaît un regain très net depuis qu'Erdogan est devenu président. Les cicatrices se sont rouvertes à l'occasion du nouveau conflit dans le Haut-Karabagh en 2020, dont l'Azerbaïdjan est sorti vainqueur grâce aux drones turcs. Précédemment, la montée en puissance de l'Etat islamique qui, lui aussi, commet un génocide contre les Yézidis, déjà persécutés par les Turcs pendant le génocide arménien, et sur les mêmes lieux parfois, avait ravivé le traumatisme.

Au final, un volume bienvenu, sur un sujet brûlant. Gageons que les éditions Petit à Petit continuent sur leur lancée et nous produisent encore d'excellents volumes de ce genre, sur des sujets qui, dans ce format-là, n'avaient pas encore été traités. Celui-ci sera sans aucun doute un excellent outil pour les enseignants.

Alexeï FEDOROV, Partisans d'Ukraine, J'ai Lu Leur aventure 125 et 126-127, Paris, J'ai Lu, 1966 (2 tomes)

 

En 1966, les éditions J'ai Lu rééditent, dans leur fameuse collection bleue J'ai lu leur aventure, les mémoires, écrits après la guerre, d'Alexeï Fedorov, parues en URSS en 1947-1958 et déjà une première fois en français en 1951.

Fedorov est né près de Dniepropetrovsk dans une famille de paysans ukrainiens. Il combat pendant la guerre civile russe dans les rangs de l'Armée Rouge. Entré au parti communiste en 1927, il est nommé en 1938 premier secrétaire du comité régional de Tchernigov, dans le nord de l'Ukraine. Pour ses exploits comme chef de partisans, il terminera la guerre avec le grade de général, décoré deux fois du titre de Héros de l'Union Soviétique. Une statue lui est érigée à Dniepropetrovsk. Elle est déboulonnée en janvier 2023, alors que la Russie a envahi l'Ukraine l'année précédente.

Fedorov dirige pendant la Grande Guerre Patriotique l'un des groupes de partisans les plus actifs de cette région de l'Ukraine. Le premier tome montre combien l'organisation des partisans soviétiques sur les arrières de la Wehrmacht n'a pas été chose facile. Elle avait été anticipée avant la guerre, mais les belles constructions théoriques du parti ne tiennent plus devant la violence du choc de l'attaque allemande, le 22 juin 1941, même si, en fin de compte, elles s'avèrent utiles par certains côtés.

Fedorov, après le bombardement et l'occupation de Tchernigov par les Allemands, erre lui-même plusieurs mois à travers les forêts, les marais et les campagnes d'Ukraine, en compagnie de soldats de l'Armée Rouge pris derrière les lignes allemandes -et qui formeront souvent l'essentiel des premiers groupes de partisans-, de paysans souhaitant échapper à l'occupation ou de personnages plus atypiques, comme ce vieillard parlant allemand et qui ne veut pas être réquisitionné comme interprète, préférant s'en aller à chaque fois avec sa vache !

Fedorov découvre que l'organisation clandestine prévue avant le déclenchement des hostilités n'a pas pu se mettre en place. Il faut tout repenser, tout reconstruire, au milieu d'une population plutôt complice des partisans, mais qui compte aussi des éléments antisoviétiques n'hésitant pas à rallier l'occupant pour rétablir l'ancien régime tsariste ou pour y trouver leur profit, comme ce criminel de droit commun visiblement passé au service des Allemands.

L'auteur a néanmoins tendance à penser que la majorité des Ukrainiens a soutenu le camp soviétique pendant la guerre, ce qu'il resterait à étayer plus précisément. Hormis dans quelques passages, il n'y a cependant aucune intention réelle de propagande : Fedorov expose sans fard ses doutes, ses hésitations, ses ratés même -comme lorsqu'il tire sur un homme qui se fait un peu trop pressant et qu'il suspecte d'être un mouchard, et qu'il rate ! La peinture du mouvement partisan à ses débuts, dans la région de Tchernigov, n'a ainsi rien de glorieux, bien au contraire : on manque d'armes, d'expérience militaire, d'entraînement, même si la population fournit le gîte et le couvert.

Dans le tome 2, Fedorov cordoonne et rassemble plusieurs groupes de partisans pour montrer une première attaque d'envergure, en décembre 1941, contre une garnison allemande, avec plusieurs centaines d'hommes. Cette attaque a un succès. Toutefois, la situation des partisans reste précaire : ils doivent s'armer sur leurs adversaires, manquent de nourriture, d'hygiène, de soins médicaux. Ils doivent constamment changer d'emplacement en raison des opérations de ratissage menées par les Allemands. Fedorov exagère sans doute les chiffres des pertes infligées à l'ennemi (il prétend aussi que des Finlandais se trouvent dans ce secteur du front de l'est, ce qui semble hors de propos). La situation s'améliore quand les partisans parviennent à prendre contact avec Moscou qui organise alors des parachutages, des posers d'avions légers, et dote le groupe d'un poste radio pour les communications. Fedorov lui-même est ainsi emmené à Moscou par avion pour rencontrer les dirigeants soviétiques qui coordonnent l'action des partisans avec la Stavka, notamment Ponomarenko (le tome 2 se termine là-dessus). L'action des partisans devient ainsi plus efficace dès l'été 1942, au moment où les Allemands combattent dans Stalingrad.

Comme souvent dans ce genre d'ouvrage de témoignage ou mémoires, il manque une introduction par un spécialiste/historien qui remettrait en contexte le document. N'ayant pas encore assez lu sur le mouvement partisan soviétique durant la Grande Guerre Patriotique, je vais donc m'employer à le faire pour mieux jauger le témoignage de Fédorov.

vendredi 25 août 2023

Albert CASTEL et Tom GOODRICH, Bloody Bill Anderson. The Short, Savage Life of a Civil War Guerrilla, University Press of Kansas, 1998, 170 p.

 

Au nom de Bloody Bill Anderson, certains penseront peut-être à la scène initiale du film Josey Wales hors-la-loi (1976), où le personnage incarné par Clint Eastwood rejoint la bande de Bill Anderson après avoir vu sa famille massacrée par des maraudeurs nordistes - le western, révisionniste, présente une image très idéalisée et déformée de Bloody Bill. Plus juste sans aucun doute est la représentation de Bloody Bill dans le film Chevauchée avec le diable (1999), où il est incarné par Jim Caviezel. Les deux historiens, tous les deux spécialistes de la guerre de Sécession (Castel, spécialiste du théâtre ouest de la guerre de Sécession, est mort en 2014 ; , visent ici à présenter la biographie la plus complète possible d'un homme dont le nom reste entouré de légendes, dorée ou noire.



Dès le milieu des années 1850, la guerre fait déjà rage aux confins ouest des Etats-Unis. Les habitants du Missouri, pour beaucoup partisans de l'esclavage, veulent transformer en Etat esclavagiste le territoire du Kansas, de plus en plus peuplé de gens de l'est, abolitionnistes. Aux "Border Ruffians", guérilleros sudistes du Missouri, s'opposent les Jayhawkers nordistes, mais les raids de ces irréguliers tournent souvent au crime crapuleux, sans distinction de parti. Quand la guerre éclate, la Confédération ne parvient pas à s'implanter militairement et politiquement dans le Missouri, malgré le soutien actif de la moitié ouest de l'Etat. L'Union ayant le dessus, il ne reste plus aux partisans les plus décidés du Sud que la guérilla : ce seront les fameux "bushwackers".

La famille Anderson s'est installée avant la guerre au Missouri, à Huntsville, puis au Kansas. Bill, né en 1839 dans le Kentucky, a servi comme conducteur de convoi sur la fameuse piste de Santa Fe, où il inaugure ses premiers détournements crapuleux. En 1861, Anderson est avec Arthur Ingram Baker d'Agnes City, un notable qui forme son groupe de Jayhawkers. Après le démantèlement de la bande par l'armée et l'arrestation de Baker, Anderson se met à son compte et rançonne surtout des Unionistes, mais à ce moment-là sans aucune motivation politique. En mai 1862, Baker tue le père Anderson suite à une querelle à propos d'une soeur de Bill, qu'il a courtisée avant de se marier avec une autre. Les fils prennent la fuite mais en juillet, Bill et Jim Anderson reviennent et tuent Baker et un homme qui l'accompagnait, déjà de manière particulièrement cruelle : blessés à coups de pistolet, ils sont enfermés dans une cave et brûlés vifs. Anderson tienne à ce qu'on se souvienne de ses méfaits...

Les frères Anderson opèrent ensuite dans l'est du Kansas. Quand Quantrill arrive à l'automne 1862, il leur reproche de s'attaquer aussi à des partisans du Sud, ce que Anderson ne lui pardonnera jamais véritablement. Les frères Anderson passent alors dans l'ouest du Missouri. Ils rejoignent la bande de Yager pour un raid dans le Kansas. C'est seulement en juillet 1863 que le nom de Bill Anderson apparaît dans les textes nordistes. A la tête d'une petite bande, il a déjà à ses côtés Archie Clement, vrai tueur sadique qui scalpe ceux qu'il tue. Ewing, le général nordiste qui commande le district de la frontière, prend alors des otages dans les familles des bushwackers, ce qui n'avait jamais été fait, dont les 3 soeurs d'Anderson, maintenues en détention dans un bâtiment vite reconverti en prison à Kansas City. A la suite d'un défaut de construction et de négligence des geôliers, le bâtiment s'écroule le 13 août 1863, tuant une soeur Anderson et blessant gravement les deux autres. Fou de rage, Anderson se transforme en brute sanguinaire lors du raid monté par Quantrill sur la ville de Lawrence, au coeur du Kansas, le 21 août : il abat de sa main 14 hommes sur les 200 victimes, environ, causées par le raid.

 

En octobre 1863, alors que les bushwhackers se replient au Texas pour l'hiver, ils massacrent non loin de Fort Scott, à Baxter Springs, tout une colonne accompagnant le général Blunt, qui parvient à prendre la fuite - dont la fanfare de la troupe, qui comprenait un garçon de 12 ans. L'hivernage au Texas se passe mal, les autorités confédérées constatant le caractère imprévisible de ces guérilleros. Anderson se querelle avec Quantrill et surtout avec George Todd, un autre brutal chef de bande. Finalement, Quantrill, qui pense avoir réussi coup de maître avec le raid sur Lawrence et a accepté un grade d'officier dans l'armée confédérée, cède le premier rôle dans la guérilla au Missouri à Todd et Anderson, qui attendent l'invasion programmée du Missouri par l'armée confédérée du général Price, à l'été 1864. Les bushwhackers préfèrent d'ailleurs suivre ces deux chefs car ils ont l'assurance qu'ils pourront tuer à loisir des nordistes, piller et donne libre court à leur haine débridée. C'est à partir de ce moment-là qu'Anderson prend l'habitude, avec certains de ses hommes, de scalper certaines de ses victimes -Archie Clement notamment, qui adore jouer avec son couteau... le 1er août, il manque toutefois de se faire prendre par des miliciens faute d'avoir suffisamment placé de sentinelles autour de son point de chute. A l'été 1864, Anderson est devenu le chef de bande le plus redouté par l'Union dans le Missouri. Son groupe s'étoffe à plus d'une centaine d'hommes, dont les frères Frank et Jesse James. En septembre 1864, Anderson perd 6 hommes face à des miliciens nordistes qui, à leur tour, tuent et scalpent les prisonniers lors d'un raid sur Fayette. Il montre toutefois, dans les semaines suivantes, que l'Union n'arrive pas à contrôler efficacement le territoire de l'Union, en particulier la voie de chemin de fer qui court de Saint-Louis à l'Iowa, au nord. Il faut dire que le Missouri a été ponctionné de troupes régulières nordistes pour soutenir la campagne du général Grant à Vicksburg, en 1863 : il n'y reste plus que 4 régiments de cavalerie en plus d'unités de miliciens, le 2ème Colorado et le 1er Iowa, qui essaient de tenir la dragée haute aux bushwhackers, tandis que le 17ème Illinois et le 15ème Kansas, dont le commandant est le jayhawker Jennison, laissent franchement à désirer. Les cavaliers nordistes sont aussi handicapés par un armement souvent inférieur : ils sont équipés de fusils à chargement par la bouche ou de fusils à un coup, tandis que les bushwhackers se munissent de paires de pistolets Colt Navy pour les engagements à courte portée et bénéficier d'une grande puissance de feu - les chefs comme Anderson en ont au moins 6 sur eux ou leur monture. Par ailleurs Anderson généralise, durant ses raids, la vieille tactique consistant à porter l'uniforme de l'ennemi pour le surprendre - ce qui ne manque pas aussi de provoquer des méprises, parfois, entre groupes de bushwhackers qui se tirent dessus.

Le 27 septembre, la bande d'Anderson investit la ville de Centralia, sur la ligne de chemin de fer qui traverse le Missouri. Les bushwhackers dévalisent une diligence, puis font stopper un train qui arrive de l'est et qui comprend notamment des permissionnaires nordistes de l'armée de Sherman qui vient de prendre Atlanta. Les soldats sont tous abattus après avoir été désarmés et déshabillés, sauf le sergent Goodman, du génie, de l'Iowa qu'Anderson épargne pour l'échanger contre un bushwhacker prisonnier. Les guérilleros incendient une partie de la gare et lancent le train à toute vitesse à contresens. En quittant la ville, rançonnée, ils arrêtent un autre train de construction qu'ils détruisent. Le major Johnston, qui commande un détachement du 39ème Missouri constitué de soldats à pied montés à cheval, et qui poursuivait une autre bande de bushwhackers, arrive alors à Centralia. Il va chercher le contact avec les guérilleros confédérés qui sont encore visibles à l'horizon. Mal lui en prend : ses 115 hommes doivent faire face à trois fois plus de bushwhackers, qui les attirent dans un piège grâce à la retraite feinte, tactique chère aux guérilleros. Avec leur fusil à un coup, les miliciens nordistes, démontés, sont anéantis par la charge tonitruante des bushwackers et le feu roulant de leurs multiples Colt Navy .36. Les guérilleros poursuivent les fuyards jusque dans Centralia. Dave Poole, un des lieutenants d'Anderson, saute de corps en corps sur le champ de bataille pour compter les cadavres. Une douzaine de corps sont scalpés, dont celui du major Johnston. D'autres sont décapités. Oreilles, nez, yeux, bras, mains, pieds et jambes sont arrachés sur certains cadavres. Un autre milicien est émasculé vif et ses parties génitales fourrées dans sa bouche. Une centaine de morts en tout contre 2 tués et 1 blessé mortellement chez les bushwhackers. Par cette boucherie, Anderson devient le chef bushwhacker par excellence et l'homme à abattre pour le Nord - encore davantage que Quantrill.

Goodman, prisonnier des bushwhackers, les accompagne jusqu'au 7 octobre, où il arrive à leur fausser compagnie. Il écrira un témoignage précieux sur leur façon d'opérer et d'être au quotidien, et sera étonné de voir comment ils sont organisés et font montre d'une réelle efficacité sur le plan militaire. Anderson rejoint l'armée de Sterling, qui a enfin envahi le Missouri, à Boonville, le 10 octobre. Faute d'hommes et de soutien, l'invasion confédérée du Missouri se transforme en anabase. Horrifié par les scalps attachés à la selle d'Anderson, Price est pourtant bien obligé de l'enrôler, étant à court de moyens pour faire du tort à l'Union et ne souhaitant pas se mettre un tel homme à dos. Le 21 octobre, Anderson et son aide investissent la maison de Benjamin Lewis, un notable nordiste fortuné de la ville de Glasgow. Ce dernier est quasiment battu à mort par Anderson et son aide pour l'obliger à livrer tous ses biens (il mourra en 1866). Anderson viole aussi avec son comparse une jeune servante noire : un tabou est encore rompu, les bushwhackers étant par principe respectueux des femmes, même si ceux d'Anderson en avaient déjà battu ou malmené par le passé. Les hommes d'Anderson reviennent d'ailleurs plus tard dans la maison évacuée par ses occupants et violent encore 2 domestiques noires qui étaient restées. Le même jour, Todd est tué : Anderson domine la scène. Mais il est finalement rattrapé par la mort : le 27 octobre, près d'Albany, le lieutenant-colonel Cox, qui dirige des miliciens montés des 33ème et 51ème Missouri de la milice, tend une embuscade aux bushwhackers en utilisant leur propre tactique, la retraite simulée. Anderson, qui charge à la tête de ses hommes, est lardé de balles. Une fois son corps identifié, il est ramené à Richmond, où il est photographié par le dentiste local, Kice.

La mort d'Anderson ne met pas fin à la guérilla. Si Quantrill décide de gagner le Kentucky (où il trouvera bientôt la mort lui aussi, en 1865), d'autres chefs comme Dave Poole qui prend la suite de Todd ou Jim Anderson vont hiverner au Texas et reviennent au printemps 1865 dans le Missouri. Les bushwhackers, inquiets pour leur sort, finissent par se rendre à partir de mai-juin 1865 mais tous ne le font pas officiellement et rentrent chez eux comme si de rien n'était. Le 13 février 1866 a lieu la première attaque de banque en plein jour des Etats-Unis, à Liberty. Jim Anderson fait partie des assaillants. Cette attaque sera suivie de beaucoup d'autres, commises par d'anciens bushwhackers incapables de revenir à une vie normale. Clements, qui avait probablement participé aux premières attaques de banques et défie sans cesse le pouvoir, est finalement abattu en pleine rue à la fin de l'année. Jesse James, ancien de la bande d'Anderson, qui avait suivi Quantrill au Kentucky avant de partir finalement au Texas, se reconvertit lui aussi dans l'attaque de banque dès 1869 -lors de son premier braquage, il abat un caissier qu'il prend pour Cox, l'officier responsable de la mort de Bill Anderson. Inspirés par ce qu'ils font fait à Centralia, les frères James développent les attaques de train avec les frères Younger, anciens de la bande de Quantrill, jusqu'à l'échec final de Northfield, dans le Minnesota, en 1876. Les frères James font profil bas avant de reprendre leurs attaques de trains entre 1879 et 1881. Jesse est finalement abattu par un "retourné" en 1882. Son frère Frank préfère se rendre pour échapper au même sort.

La tombe d'Anderson est régulièrement fleurie encore aujourd'hui. L'image héroïque et romantique du guérillero confédéré se maintient, comme celle d'ailleurs de Jesse James. Mais l'image oublie une partie conséquente de la réalité : Bill Anderson, qui en a eu l'opportunité et les stimuli, est devenu un véritable sauvage pendant la guérilla menée dans le Missouri. Le surnom de Bloody Bill n'était pas usurpé.

L'ouvrage se termine par un essai bibliographique, qui rappelle la difficulté majeure du sujet : les bushwhackers ont laissé très peu de documents écrits derrière eux, il faut donc utiliser les sources de leurs adversaires ou de leurs prisonniers pour les appréhender. A noter que si des cartes, bien présentes, permettent de se repérer, il en manque peut-être pour indiquer les déplacements de Bloody Bill durant sa vie et pendant la guérilla au Missouri. Au-delà du portrait de tueur sans pitié dressé par les deux auteurs, il manque aussi sans doute une remise en perspective un peu plus large de ses actions : après tout, Bill Anderson, comme beaucoup de bushwhackers, a des liens familiaux avec les autres Etats sudistes en guerre, et dès avant le conflit, lors de ses premières déprédations, il abhorre, comme beaucoup d'entre aussi, l'abolitionnisme. Le choix même de ses victimes montre qu'il y a une vraie idéologie derrière le déferlement de haine. L'homme qu'il bat presque à mort à Glasgow, en 1864, avait affranchi tous ses esclaves et Anderson ne manque pas de lui reprocher quand il le torture. Bourreau sur le terrain, Anderson fait avant tout partie du monde confédéré qu'il veut préserver.