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mercredi 26 août 2020

Thomas DANDOIS et François-Xavier TREGAN, Daesh, paroles de déserteurs, Paris, Gallimard, 2018, 180 p.


Ce livre est le résultat d'un travail de François-Xavier Trégant, doctorant chercheur en Syrie dans les années 1990, reporter correspondant au Yémen dans les années 2000, et Thomas Dandois, reporter et réalisateur de documentaire. D'après le préambule des éditions Gallimard, ils ont noué contact avec des membres d'une cellule d'exfiltration de déserteurs de l'Etat islamique et ont pu interroger ces déserteurs entre l'automne 2015 et l'été 2017, de la Turquie à l'Europe. Cela leur a permis de réaliser plusieurs documentaires, notamment pour Arte, mais ils ont choisi publier ce livre, considérant que le format télévisuel restait insuffisant pour tout retranscrire - on les comprend.
 
Le préambule des auteurs revient sur un des déserteurs, Abou Maria, qui n'est pas à proprement parler un "repenti", mais plutôt un "déçu" de l'Etat islamique. Méfiant, il se livre petit à petit, mais montre aussi aux deux journalistes des images d'une nièce posant à côté d'un corps, à Raqqa... les déserteurs interrogés par le duo ont tous vécu en Syrie, surtout à Raqqa et dans la province de Deir Ezzor - comme souvent, il nous manque le volet irakien, que nous connaissons bien moins par ce genre de sources. Ils sont tous syriens, sauf un Jordanien. Les auteurs ont découpé leur livre en 2 parties : la première traite de leurs pérégrinations, la seconde expose les témoignages eux-mêmes. Ils ont voulu documenter l'Etat islamique de l'intérieur, sans porter de jugement. Ils reconnaissent toutefois qu'être un déserteur de l'EI ne signifie pas forcément être un repenti, comme ils ont pu le constater.
 
Dans la première partie, on comprend que les contacts des deux journalistes dans une cellule d'exfiltration des déserteurs de l'EI sont des membres de Thuwwar Raqqa, autrement dit Liwa Thuwar al-Raqqa, devenue plus tard Jabhat Thuwar al-Raqqa. C'est là qu'on voit le défaut principal, peut-être, de cet ouvrage : tout à leur travail de documentation sur l'EI via des témoignages de déserteurs, les deux auteurs n'ont pas forcément cherché à recouper, à vérifier, à croiser les informations qu'on leur donnait. Le portrait qu'Abou Shouja, leur contact de Thuwar Raqqa, leur fait de sa faction est un peu plus compliqué que celui-ci ne veut bien l'admettre. J'avais moi-même eu l'occasion de dresser le portrait de ce groupe à l'automne 2017 pour France-Soir. Né à l'automne 2012, Liwa Thuwar Raqqa se rattache bien à l'Armée Syrienne Libre. Toutefois, après la chute de Raqqa et la proclamation de l'Etat islamique en Irak et au Levant en avril 2013, Liwa Thuwar Raqqa, qui n'est pas en position de force, est obligée de collaborer ponctuellement avec l'EIIL, le front al-Nosra et la formation salafiste Ahrar al-Cham dans certaines opérations. A l'automne, il se rapproche du front al-Nosra qui s'oppose de plus en plus à l'EIIL à Raqqa. Mais en janvier 2014, quand le combat armé éclate contre l'EIIL, Liwa Thuwar Raqqa se désolidarise d'al-Nosra qui tente d'abord la négociation avec l'adversaire djihadiste. Le groupe combat l'EIIL jusqu'à l'épuisement de ses capacités, puis il se replie au nord de la province de Raqqa et à l'est de la province d'Alep. Sans assistance des autres rebelles syriens, il finit par se rallier aux Kurdes de l'YPG, et accueille déjà à ce moment-là des défecteurs de l'EI. En porte-à-faux avec l'YPG, Liwa Thuwar Raqqa, devenue Jabhat Thuwar Raqqa, intègre les Forces Démocratiques Syriennes au début de 2016, non sans conflit. La formation continue d'exfiltrer des déserteurs de l'EI, mais son bureau politique est très hostile au projet kurde pour le nord-est syrien, ce qui explique la marginalisation de la faction au sein des FDS et ses conflits répétés avec les Kurdes. La cellule d'exfiltration et basée à Sanliurfa, base arrière de Jabhat Thuwar Raqqa en Turquie, mais aussi lieu de transit de nombreux combattants venus de Syrie, dont des djihadistes - et l'EI lui-même y a des cellules, à l'époque. Un travail complexe et non sans risques : plusieurs membres du groupe ont été capturés par l'EI et exécutés. La cellule a selon ses dires exfiltré 6 ou 7 Français, dont une femme rentrée sur le territoire national sans que les autorités ne le sachent.  Leur travail s'est professionnalisé au fil du temps, tout comme la riposte de l'EI, qui a verrouillé de plus en plus l'information. Le but de la cellule est aussi de contrer la propagande de l'EI, à l'époque omniprésente et particulièrement rôdée, par les témoignages des déserteurs. Les membres collectent toutes les informations possibles sur l'EI, jusqu'aux noms des "coordinateurs" qui assurent le contact avec l'EI en Syrie ou dans des pays étrangers. Sur le téléphone portable, ils trouvent, par exemple, cette vidéo montrant des djihadistes jetant des corps dans le Houtah, ce gouffre près de Raqqa dont on a beaucoup parlé récemment en raison de cette fosse commune. Dans celui d'un combattant français qui expliquait vouloir rentrer, d'autres vidéos montraient des cours pour la fabrication de bombes, l'entraînement pour une attaque au VBIED. La cellule ne l'a finalement pas aidé ; il avait des papiers français en règle et un passeport valide, il affirmait qu'en France personne n'était au courant de son départ. Il aurait été arrêté par la Turquie et, à l'époque, était en détention dans ce pays.
 
Dans la deuxième partie, le premier témoignage est celui d'Abou Ali, le seul étranger -Jordanien- de l'échantillon. Il est entré par la Turquie, après avoir été séduit par les vidéos de propagande de l'EI -les deux auteurs affirment qu'il a rejoint l'EI "pour des raisons humanitaires, comme beaucoup d'autres avant lui" ; discours éculé des djihadistes malheureusement, qui résiste en général assez mal à l'analyse, au recoupement, etc, qui manque encore une fois crullement ici. Ce qu'il dit sur son entrée en Syrie et son entraînement (dans la province de Homs) semble assez cohérent. Il est envoyé en Irak, à Mossoul puis à Falloujah, où il sert comme ambulancier sur le champ de bataille, ce qu'il est impossible de confirmer, dans le livre. Déjà frappé par la vidéo de l'exécution du pilote jordanien al-Kasasbeh qu'on leur a diffusé à l'entraînement, il l'est encore plus sur le terrain quand il constate que l'EI abandonne ses blessés, et quand il voit les abus commis, notamment sur les esclaves sexuelles. Il demande à revenir en Syrie. Questionné à Raqqa, il est finalement envoyé à Manbij, plus proche de la frontière turque. Il considère l'EI comme un véritable Etat, sauf sur le plan économique, mais sépare les combattants des membres de l'amniyat, corrompus et lâches selon lui.
 
Le deuxième témoignage est celui d'Abou Oussam, un Syrien de Raqqa. Il s'est engagé dans l'EI peu de temps après que le groupe est pris la ville, au début de 2014 - et non 2013, comme le dit le témoignage, là encore le recoupement et les vérifications manquent... Ce qu'il dit sur l'entraînement est cohérent. Il a combattu sur le front de Ras-al-Ayn contre les Kurdes, puis est revenu à Raqqa avant d'aller à Deir Ezzor puis Mayadin. Il insiste sur le fait que l'EI recrute de bonne heure des adolescents, utilisés comme chair à canon. A Mayadin, il voit des hommes arrêtés pour des broutilles qui sont envoyés creuser des tranchées autour de la ligne de front de l'aéroport de Deir Ezzor, un des endroits les plus meurtriers de la ligne de front. Le massacre des Shaytat (et non bataille de Shaytat, comme cela est incorrectement retranscrit), tribu rétive à l'autorité de l'EI dans la province de Deir Ezzor, l'a secoué, de même que le traitement des femmes vendues comme esclaves sexuelles au champ pétrolifère d'al-Omar, où se trouve aujourd'hui une des principales bases américaines en zone FDS.
 
Abou Hozeifa, comme le précédent, a rejoint l'EI car il était déçu par ce qu'il avait vu de l'ASL et du front al-Nosra, corrompus selon lui. Il s'est engagé en 2013. Après avoir combattu les Kurdes et les rebelles syriens, il devient émir de checkpoint. Il est chargé d'arrêter les déserteurs ou les personnes recherchées. Il tombe des nues quand il assiste à l'exécution d'un Saoudien, Abou Mohammad al-Jazraoui, qui avait participé selon lui aux batailles de la base de la division 17, de la base de la brigade 93, de l'aéroport de Tabqa et contre les Kurdes, et qui est pourtant assassiné par l'amniyat. De la même façon, l'exécution de 3  soldats du régime prisonnier,s égorgés à Soulouk, l'a, selon ses dires, horrifié. Toutefois, ce qui l'a poussé à partir, c'est l'intention que le groupe avait de marier sa soeur à un combattant tunisien...
 
Abou Maria, le plus rétif des déserteurs, a rejoint l'EI le 15 juillet 2013, au moment où l'EIIL apparaît et "avale" les combattants d'al-Nosra, dont il faisait d'ailleurs partie. Après son entraînement, il est soldat à Shaddadi, puis revient à Raqqa comme émir local puis responsable des cuisines. Il a connu un Français, Abou Bakr, chrétien converti à l'islam, tué au combat contre les rebelles sur la ligne de front de la province d'Alep. Il a perdu ses illusions en voyant l'injustice de certains responsables, en particulier. Il dit être lui-même descendu en rappel dans le gouffre du Houtah pour chercher un corps, afin de confondre l'instigateur de l'assassinat, ce qui a eu lieu... éléments qui ne sont pas recoupés dans le livre, encore une fois. Difficile d'accorder complètement crédit à ces témoignages non vérifiés.
 
Kaswara, 16 ans, a fait partie de l'amniyat. Il a menti sur son âge pour passer par un camp d'entraînement d'adultes et non par ceux des enfants, plus contraignants. Il est d'abord "nettoyeur" en Irak : autrement dit, il passe derrière les combattants une fois un territoire conquis pour éliminer les opposants restants et faire appliquer la loi de l'EI. Puis il devient espion dans le territoire de l'EI : il exécute des gens par égorgement, il dénonce les contrevenants. Il commence à doute quand il est arrêté, à tort, torturé, avant d'être relâché. Surtout, un de ses amis accusé d'homosexualité est jeté du haut d'un silo sur ordre d'un émir algérien, qui finit par le violer. Il passe alors en Turquie, puis en Grèce, où il affirme que l'EI continue de le menacer à distance et d'avoir des cellules sur place.
 
Abou Fourat, un enseignant de Deir Ezzor, a essayé de protéger ses élèves de l'EI. Le groupe cherche en effet à récupérer les garçons pour en faire des combattants, et les filles pour les mariages forcés. Il explique que même si le groupe n'a pas suscité l'adhésion au départ, les conditions matérielles ont poussé beaucoup de personnes, en particulier non éduquées, à rejoindre le groupe, sans parler des anciens voyous. L'EI a provoqué les conditions facilitant le recrutement, mais Abou Fourat incrimine aussi le régime syrien, qui a relâché les djihadistes de Sednaya.
 
Moussa et Youcef sont deux jeunes enfants qui racontent comme l'EI les a recrutés et endoctrinés à Deir Ezzor. Moussa finit par atterrir dans un camp d'entraînement pour enfants, à Tabqa. Il finit par s'en échapper. Mais les deux frères restent marqués par les scènes qu'ils ont vus, comme les exécutions. Leur oncle, Souhab Dehri, qui a tout fait pour les sortir de cet enfer, explique que le plus grand des deux est encore fragile. D'après lui, la victoire posthume de l'EI tient dans ce formatage des enfants qui constitue une nouvelle génération de combattants endoctrinés.
 
Abou Ahmad n'est pas véritablement un "combattant forcé" comme cela est indiqué dans le titre du témoignage : membre du front al-Nosra, il a dû rallier l'EI quand celui-ci l'a emporté. Il a ensuite combattu sur le front de Kobané, où il a vu beaucoup d'enfants-soldats. Il évoque la fameuse unité "armée du califat", peut-être Jaysh al-Khilafah (il aurait été intéressant de creuser ce point), un groupe spécial constitué d'hommes jeunes, de 15 à 20 ans, en bonne condition, célibataires, et qui sont envoyés en première ligne. Il décrit l'entraînement des enfants, qui semble cohérent avec ce que l'on sait. Il explique aussi que les enfants sont souvent volontaires quand il y a besoin de candidats aux attaques suicides si la situation l'exige - en temps normal, les volontaires s'inscrivent sur une liste et peuvent attendre longtemps avant d'être sollicités. Il dit aussi que les enfants sont volontaires, et se prêtent malheureusement souvent aux exécutions, pour faire leurs preuves.
 
Mohammad, Abou al-Abbas, s'est engagé dans l'EI car il était en conflit avec des rebelles syriens. Après l'entraînement, il est devenu chanteur car remarqué par un recruteur du média Ajnad, Abou abd al-Rahman. D'après lui, l'EI choisit souvent de jeunes gens pour chanter les anasheeds. Un jour, il gagne un concours où est venu d'Irak Abou Muhammad al-Baghdadi : le prix, un pistolet 9 mm et 2 grenades... il a fini par fuir en Turquie, ce à quoi il songeait dès le camp d'entraînement. La chanson qu'il chante à la fin de son témoignage est le nasheed de l'EI Qariban Qariban, un des nasheeds célèbres du groupe, que ce dernier a encore utilisé dans une vidéo longue pour le secteur Kirkouk en Irak en mars dernier.
 
Le dernier témoignage est celui de Rayan, activiste média, qui a quitté Deir Ezzor en juillet 2014. Issu d'une famille pauvre, il a pour voisin des musulmans très conservateurs, qui basculent dans le djihadisme : certains partent combattre en Irak avec Zarqawi. Par leur intermédiaire, il lit Ibn Tamiyyah, Sayyid Qutb, et manque lui aussi de partir en Irak. Puis, il va à l'université à Damas, où ses rencontres, ses lectures, ses échanges finissent par l'éloigner de cette dimension religieuse. Revenu chez lui après la révolution, il cherche à s'engager dans l'ASL, sans succès. Il se tourne alors vers le front al-Nosra, dont il ne perçoit pas au départ la dimension djihadiste, avant qu'on lui demande de prêter la ba'yah : à ce moment-là, il s'enfuit. 2 de ses frères s'engagent par contre avec al-Nosra. Quand l'EI l'emporte, ils fuient avec al-Nosra vers la province de Deraa. Lui-même est convoqué par le responsable média de la wilayat al-Khayr de l'EI (qui correspond à la province de Deir Ezzor) qui lui enjoint de rejoindre l'organisation. Il prend alors la fuite vers la Turquie. Il décrit comment l'EI embrigade les plus jeunes, avec ses "tentes missionnaires" (tentes de dawaa) et les "points médiatiques" où sont diffusées les vidéos de propagande. L'EI a retiré toutes les télévisions des lieux d'habitation et supprimé tous les moyens d'information extérieurs, pour faciliter son contrôle et son recrutement, en particulier chez les plus jeunes.
 
On ne peut qu'être d'accord avec la conclusion deux auteurs : l'EI a préparé sa survie en formant cette nouvelle génération d'enfants, qui va prendre le relais. A l'époque déjà, la cellule de Thuwar Raqqa, qui disposait d'importants renseignements sur les combattants étrangers, se heurtait au dédain des Occidentaux, qui préférait laisser les djihadistes nationaux sur place plutôt que de les rapatrier. Les moyens mis en oeuvre pour s'occuper de ceux qui sont revenus apparaissent bien dérisoires. On mesure d'autant mieux l'enjeu critique, aujourd'hui, du rapatriement des djihadistes, hommes et femmes, et des enfants, qui pourraient constituer la prochaine génération de terroristes djihadistes. L'intention des deux auteurs était de présenter l'EI de l'intérieur, sans jugement. Le résultat n'est pas inintéressant, mais trop partiel : un travail de fond, recoupant les témoignages, vérifiant les informations -par exemple celles sur les Français, mais aussi d'autres éléments que j'ai moi-même recoupé ainsi que j'ai essayé de le montrer ci-dessus-, bref, allant plus au fond des choses, aurait sans doute permis d'avoir quelque chose de plus complet, et aussi de plus exact.



lundi 24 août 2020

Delphine MINOUI, Les Passeurs de livres de Daraya. Une bibliothèque secrète en Syrie, Paris, Seuil, 2017, 158 p.

Voici un des livres qu'il me tardait le plus de ficher, ce qu'il m'était très difficile de faire avec le suivi quotidien de la propagande de l'Etat islamique et mes autres activités... je le lisais, je le relisais, et je me désespérais de ne pas pouvoir prendre le temps d'en faire une fiche de lecture. C'est désormais possible !

Daraya évoque pour moi un souvenir : celle d'une vidéo montrant un char T-72 du régime syrien détruit, dans une explosion impressionnante, par un tir de RPG-29. Je n'ai jamais eu l'occasion de travailler sur ces documents, et de vérifier que cela se passait bien à Daraya. Mais cela m'avait marqué, quelques mois avant que je ne commence mon travail sur le conflit syrien, en août 2013.

Delphine Minoui, reporter au Figaro, est tombée par hasard, sur Facebook, à l'automne 2015, sur une photo de la bibliothèque de Daraya. A force de recherches, elle finit par retrouver l'auteur de la photo, Ahmad Moudjahed. L'entreprise à laquelle il participe est sans doute l'une des plus emblématiques de la "troisième voie" que beaucoup ne veulent pas voir, ni entendre, celle de la révolution syrienne, contre le régime de Bachar el-Assad, et loin des djihadistes. A distance, elle va donc échanger avec les militants de la localité, afin d'écrire un livre qui, espère-t-elle, rejoindra un jour les rayons de cette bibliothèque clandestine.

Ahmad, 23 ans, étudiant en génie civil, rejoint la révolution à ses débuts, et reste dans sa ville d'origine, soumise au blocus par Damas en novembre 2012. C'est à la fin 2013 que vient l'idée aux militants de Daraya de créer une bibliothèque : ils trouvent de nombreux ouvrages dans les ruines des bâtiments pulvérisés par les barils explosifs lâchés par milliers des hélicoptères du régime syrien. Alors, ils les récupèrent, les restaurent, les classent dans cette bibliothèque improvisée dans le sous-sol d'un bâtiment. En n'oubliant pas d'indiquer pour chacun à qui il appartient vraiment - un pied-de-nez au pillage indiscriminé que le régime syrien, lui, n'hésite pas à pratiquer. Ahmad, fier de sa bibliothèque, envoie à la journaliste une vidéo du lieu avec en fond sonore la musique du film Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain.

Delphine Minoui peut aussi parler à Abou el-Ezz, le directeur de la bibliothèque, qui avait été récemment blessé par l'explosion d'un baril explosif. Jeune, comme Ahmad, il voit dans ce projet un défi lancé au formatage de la pensée par le clan Assad. Les lecteurs avalent de tout : des romans à Ibn Khaldoun, de Proust au Petit Prince.

Si Damas s'acharne sur Daraya à coups de barils explosifs, c'est que l'endroit a son histoire de résistance. A la fin des années 1990, un groupe d'une trentaine d'activistes, les Shebab de Daraya, avaient commencé à organiser des actions publiques pour critiquer, implicitement, le régime syrien. Ils sont finalement arrêtés au début du règne de Bachar, qui a succédé à son père en 2000, après les manifestations suite à la guerre en Irak de 2003. Muhammad Shihadeh, que les jeunes surnomment "Ustez" (le professeur) en raison de son expérience, est l'un des activistes arrêtés et envoyés dans la redoutable prison de Sednaya. Il y côtoie des Frères Musulmans, des salafistes, des djihadistes -ceux-là même que Bachar relâchera en 2011 en faisant le pari, réussi, qu'ils couleront l'opposition non djihadiste-, et le leader communiste Abdul Aziz Khayr. Libéré après la vague d'élargissements consécutive au retrait syrien du Liban en 2005, Shihadeh regagne Daraya. Il est au premier rang des manifestants en 2011, après les premiers soubresauts de la révolution à Deraa. En dépit des tirs de soldats, les militants de Daraya poursuivent une action pacifique, malgré les morts lors d'une attaque pendant des funérailles, en février 2012. C'est qu'après le massacre d'août 2012, lorsque 500 à 700 personnes sont tuées lors d'une incursion du régime, que le conseil local se forme et encadre 2 unités de l'Armée Syrienne Libre qui se constituent dans la ville - lesquelles seront toujours sous l'autorité du conseil local, une chose assez rare. Vient alors le blocus en novembre, puis les attaques au gaz sarin d'août 2013, et la non-intervention de l'Occident. La décision de créer la bibliothèque, fin 2013, est également la réponse à un sentiment d'abandon, pour retrouver l'espoir. 

Delphine Minoui parle aussi avec Omar Abou Anas, un des combattants de l'ASL d'une des deux brigades de Daraya (Liwa Shuhada al-Islam - une de leurs vidéos de novembre 2015, ici une autre de mai 2016 - et non Liwa Shuhaha al-Islam comme cela est écrit dans le livre, l'autre étant Ajnad al-Sham), qui est surnommé "Ibn Khaldoun" car c'est un des plus gros lecteurs de la bibliothèque, et notamment de cet historien musulman. Aux questions que lui posent la journaliste, assez directe, on devine aisément qu'Omar n'a rien d'un djihadiste ou d'un terroriste, contrairement à ce que laisse entendre Damas. Son livre préféré : La coquille, de Mustapha Khalifé, qui raconte l'enfer du bagne de Palmyre sous Hafez el-Assad - je dois moi-même à la lecture de ce livre d'avoir découvert ce dernier ouvrage, qu'il est difficile d'arrêter de lire en cours de route... Ahmad raconte comment juste après le blocus, une demi-douzaine de combattants du front al-Nosra ont tenté d'investir Daraya. Sans succès, car la résistance civile, appuyée sur le conseil local, a été trop forte. Ahmad lui-même reconnaît un temps avoir été séduit par le discours, sans succomber toutefois. Il faut dire aussi que tous les combattants de Daraya sont des locaux - il y a davantage d'étrangers, sans aucun doute, dans les combattants du régime autour de Daraya...

Le 13 novembre 2015, Ahmad envoie un message de soutien à Delphine Minoui après les attentats de Paris. Difficile de penser qu'un djihadiste, au vu de ce que martèle la télévision syrienne, puisse faire preuve d'autant de compassion... le 7 décembre, le bâtiment abritant la bibliothèque reçoit un baril explosif. Les militants doivent nettoyer, reconstruire. Un mois plus tard, le régime coupe le dernier accès de  Daraya à l'extérieur avec la ville voisine de Moadamiya. Il ne reste plus que 8 300 personnes dans Daraya. La journaliste échange avec Shadi, un de ces nombreux activistes devenus reporters "sur le tas", avec un Canon D70 transporté au péril d'une vie féminine jusqu'à Daraya. Avec son appareil, Shadi documente toute la vie de Daraya, dont les nombreuses attaques au baril explosif.

Pour tenir, les militants de Daraya ont créé début 2015 un petit magazine, Karkabeh (Le foutoir). Empli de dérision. Sous terre, où les habitants de Daraya ont appris à se réfugier, les militants réinventent la démocratie. S'interrogent sur tout, le cours des événements depuis 2011, le rôle de certains acteurs extérieurs pourtant vus d'ordinaire comme bienveillants, ainsi la Turquie. Une trêve, le 27 février 2016, permet un temps aux habitants de souffler. Quant à Delphine Minoui, elle est à Istanbul quand l'EI commet un attentat dans la ville, le 19 mars 2016. Mais comme elle le reconnaît elle-même, cette violence n'est qu'un épiphénomène comparée à ce que subit Daraya depuis plusieurs années.

La journaliste discute également avec Houssam Ayash, le chef de la communication du conseil local. Lui échange avec une Syrienne de Moadamiyah, réfugiée à Istanbul avec ses parents, et avec laquelle il veut se marier. L'ONU se décrédibilise en participant à la mascarade des convois autorisés à ravitailler l'enclave par le régime syrien... lesquels soit n'arrivent pas à destination, soit ne comprennent aucune nourriture pour des milliers d'êtres humains qui meurent de faim. Les militants trouvent du réconfort dans certaines lectures : des témoignages sur le siège de Sarajevo, les écrits du poète palestinien Mahmoud Darwish.

Après un silence pesant, Delphine Minoui rétablit le contact avec les militants de Daraya le 12 juillet 2016. Shadi, le reporter, a été blessé par l'explosion d'un baril explosif : son appareil photo, qui l'a sauvé, a été détruit. Deux jours plus tard, le conseil local de Daraya écrit à François Hollande pour le supplier d'intervenir. En vain, évidemment. Assad réduit, par la famine et les bombardements, ce qui reste de la "troisième voie". Et l'EI, lui, frappe à Nice. La peur du djihadiste fait compléter oublier le massacre entrepris depuis 2011 par Damas - au point que beaucoup, en France, préfèrent maintenant pactiser avec Assad, adhérant à son discours fabriqué "Moi ou le chaos", tout un programme. Omar, le combattant, finit par être tué en tentant de ralentir la progression  des forces du régime. Après les barils explosifs vient le temps des bombes incendiaires, qui comme ailleurs, dans une stratégie délibérée, visent les hôpitaux, selon un schéma bien connu.

Le 27 août 2016, Daraya doit finalement baisser les armes. Les civils sont évacués, les 700 derniers rebelles évacués en bus vers Idlib. Bachar al-Assad viendra, le 12 septembre, parader dans la localité qu'il a sciemment réduit en ruines. Comme de coutume, les forces du régime mettront à sac la bibliothèque clandestine, dont les livres seront revendus sur les souks de Damas. Les activistes de Daraya, eux, sont venus raconter l'histoire de la bibliothèque de Daraya à l'Institut français d'Istanbul, où Delphine Minoui venait écouter avec sa fille des histoires lues à la médiathèque. Ahmad, avec Abou al-Ezz, a choisi de rester à Idlib. Il verra arriver les réfugiés d'Alep-Est, puis ce sera l'attaque chimique à Khan Sheykhoun, en avril 2017. A Idlib, ils verront les différences avec Daraya : les groupes militaires prennent le pas sur les organes civils, Hayat Tahrir al-Sham finit par imposer sa domination.

Delphine Minoui n'a pas pu tenir sa promesse : Les Passeurs de livres de Daraya ne figureront pas dans les étagères de la bibliothèque. Il n'en demeure pas moins que son ouvrage rend justice à cette "troisième voie", à ces Syriens qui un jour ont dit non à la dictature imposée par le clan Assad depuis plus de 40 ans à leur pays. Contrairement à ce qu'aucuns pensent ou cherchent à faire croire, relayant les éléments de langage du régime syriens, ils ont existé, et existent encore.

dimanche 23 août 2020

Steven J. ZALOGA et Felipe RODRIGUEZ, T-90 Standard Tank. The First Tank of the New Russia, New Vanguard 255, Osprey, 2018, 48 p.

C'est encore Steven Zaloga, spécialiste de l'armée soviétique et de son matériel, qui s'est collé à l'écriture de ce volume Osprey/New Vanguard sur le char T-90.

Le T-90 a été le char le plus produit depuis la chute de l'URSS : 2 700 exemplaires depuis 1991. C'est une évolution du char T-72 conçu par l'usine UVZ de Nijni Taguil, de sa propre initiative sous le nom de Obiekt 188, avant la fin de la guerre froide. Ce prototype insère sur le char T-72 le système de tir A145 Irtysh du char T-80U ainsi qu'un nouveau blindage réactif, le Kontakt-5. Le développement du char ne vient pas à terme avant la chute de l'URSS. Ce n'est qu'en 1992 que le char est accepté pour la production par les autorités russes : on le rebaptise T-90, à la fois pour marquer la nouvelle décennie et pour le  distinguer aussi du T-72, qui a fait piètre figure chez les Irakiens pendant la guerre du Golfe...

Le T-90 dispose d'une tourelle en fonte améliorée par rapport au T-72, du blindage réactif Kontakt-5 et du système de protection TShU-1 Shtora contre les missiles antichars. Il a un canon de 125 mm perfectionné, le 2A46M-1, avec une nouvelle gamme de munitions, et bénéficiant du système de tir du T-80U. Le T-90 dispose aussi d'une mitrailleuse NSVT de 12,7 mm téléopérée pour le commandant de char, qui bénéficie en outre de meilleurs systèmes optiques. Le moteur du T-90 est un moteur diesel amélioré par rapport au T-72B  : le char est plus lourd, plus mou à la manoeuvre, mais son moteur est plus fiable et consomme moins que celui du T-80U.

La guerre de Tchétchénie pousse le T-90 en avant en raison de la piètre performance des T-80U et T-72. Toutefois, la production est faible dans la seconde moitié des années 1990 : une centaine d'exemplaires livrés aux unités d'Asie et de Sibérie, la 21ème division de fusiliers motorisés de Taganrog, la 5ème division de chars de la Garde. L'usine UVZ se tourne donc vers l'exportation, le char s'appelant alors T-90S. L'Inde va acquérir le T-90S, baptisé localement Bhishma, pour contrer la flotte de chars pakistanaise. Les modifications apportées pour la version indienne donnent naissance au T-90A (Vladimir, du nom du chef designer de UVZ, décédé en 1999), qui est dotée d'une tourelle soudée. La version utilise un nouveau viseur thermique, soit le Peleng ESSA biélorusse importé calqué sur un modèle français de Thalès (finalement produit sous licence à Vologda à partir de 2012), soit le viseur thermique Zenit Buran-M, et le nouveau canon 2A46M-5. Début 2012, 7 ans après avoir été accepté pour le service, le char se compte à 490 exemplaires au sein de l'armée russe : mais on parle d'arrêter sa production en faveur du nouveau T-14 Armata ou de la version modernisée du T-72, le T-72B3. La version exportation, le T-90SA, a été livrée à l'Algérie, ainsi que des T-90S. Ce dernier a également été vendu au Turkménistan, à l'Ouganda, à l'Azerbaïdjan, à l'Irak et au Viêtnam. Le régime syrien a reçu à partir de 2015 des T-90, puis des T-90A. La version ultime du T-90, le  T-90AM, a été conçue pour l'exportation. Elle dispose d'une tourelle allongée à l'arrière par un compartiment protégé accueillant des obus, pour éviter les explosions internes, et le nouvel autochargeur AZ-185M2, ainsi qu'un nouveau blindage réactif baptisé Relikt, un système de contrôle de tir Kalina, et une station de mitrailleuse 6P7K de 7,62 mm téléopérée, le T05BV-1, qui peut aussi accueillir une mitrailleuse 6P50 Kord de 12,7 mm. L'Inde s'est montrée intéressée par le nouveau modèle, de même que le Koweït. Sur le plan domestique, le T-90 est concurrencé par d'autres projets de l'usine UVZ : si l'Obiekt 195 avec canon de 152 mm a finalement été abandonné, le T-14 Armata doit à terme le remplacer. L'armée russe préfère actuellement le char T-72B3, version améliorée du T-72B avec un canon 2A46M-5, un système de contrôle de tir Peleng Sosna-U, et des communications digitales. 600 T-72B ont déjà été modernisés en 2016 et UVZ a reçu contrat pour en moderniser 1 000 autres, à un coût unitaire de 880 000 dollars. Une version avec moteur amélioré, le T-72B3M, coûterait 1,3 millions de dollars pièce.

Le volume se termine sur les variantes du T-90 : le véhicule blindé BMPT Terminator, le lance-roquettes automoteur TOS-1, le véhicule du génie IMR-2M, le véhicule de dépannage BREM-1M, le poseur de pont blindé MTU-90, le véhicule démineur BMR-3M.

Si la partie historique et description matérielle de l'engin est comme toujours très satisfaisante avec Zaloga, qui reconnaît par ailleurs que les sources en anglais sont ténues et ne cite que 2 sources russes en fin de volume, on ne peut que déplorer l'absence totale de la partie utilisation opérationnelle alors que le livre a été publié en 2018. Comme cela est cité dans le livre, la Russie a livré des T-90 au régime syrien, qui les a redistribués au sein de ses forces armés et autres milices, lesquelles les ont utilisés au combat. Plusieurs ont été détruits ou touchés par des missiles antichars, 2 ont été capturés par Hayat Tahrir al-Sham qui les a retournés contre le régime, et 1 par l'EI dans l'est à la fin 2017. Liwa Fatemiyoun, la division créée par les Pasdarans avec des Hazaras recrutés en Iran pour se battre en Syrie, a également été pourvue de chars T-90. Ces chars sont toujours utilisés au combat cette année et les livraisons à la Syrie continuent depuis la Russie. Kataib Hezbollah, milice chiite irakienne pro-iranienne qui a combattu en Syrie aux côtés du régime syrien, a déployé un char T-90 pendant la bataille d'al-Qaïm en novembre 2017. L'Irak lui aussi a reçu de nouveaux contingents de chars T-90.

On ressort un peu frustré, au final, de cette lecture : reproche fréquent que l'on peut adresser aux volumes de chez Osprey, idéaux pour découvrir certains matériels quand on est néophyte, mais pas assez conséquents, en taille, pour proposer l'étude de l'emploi opérationnel des engins, faute aussi, peut-être, de recherches de l'auteur sur le sujet. Dommage !

jeudi 20 août 2020

Seidik ABBA, Mahamadou Lawaly DAN DANO, Voyage au coeur de Boko Haram. Enquête sur le djihad au coeur de l'Afrique subsaharienne, Paris, L'Harmattan, 2019, 86 p.

Ce court opuscule est en travail à quatre mains entre Seidik Abba, journaliste et écrivain, originaire de Diffa au sud-est de Niger, ville régulièrement visée par les djihadistes locaux, et  Mahamadou Lawaly Dan Dano, ancien gouverneur de Diffa (2016-2018), artisan d'un programme de démobilisation des djihadistes.

Dès l'introduction malheureusement, on sent que l'ouvrage ne se présente pas sous les meilleurs auspices. Les auteurs ont du mal à expliquer la différence entre les deux branches rivales nigérianes, celle de la province Afrique occidentale de l'Etat Islamique (PAOEI) et le Jamat Ahl al-Sunna li-l Dawah wal Jihad (JAS) d'Aboubakar Shekau. On comprend vite qu'ils ont fait le choix minimal de retranscrire, brièvement, des entretiens avec des djihadistes repentis du centre de déradicalisation de Goudoumaria, au Niger. Ils soutiennent que cela en apprend beaucoup sur la question, tout comme les 3 annexes, présentant les circonstances de la mort de Maman Nour, l'interview d'un chef de canton et un portrait d'un chef djihadiste, Aboucar Maïnok. Force est de constater que malheureusement, ce n'est pas le cas.

Les 22 témoignages sont en effet livrés brut, sans aucun commentaire critique ou presque. Peu ou pas de datation, et souvent pas de précision quant à l'appartenance à tel ou tel des 2 groupes - on la devine parfois à la lecture du témoignage. Surtout, ces témoignages, en plus de ne pas être contextualisés, ne sont pas recoupés par d'autres sources, secondaires ou non. Certes, les témoignages bruts apportent quelques informations intéressantes : on voit les différences de motivation dans l'engagement (par intérêt, par adhésion au projet religieux, par contrainte) ou le sort tragique réservé aux femmes. Des djihadistes repentis montrent que le groupe est bien organisé sur le plan militaire, que la PAOEI a adouci le traitement réservé aux civils notamment pour devenir autosuffisante sur le plan alimentaire. Les îles du lac Tchad comprennent des camps d'entraînement militaire pour les nouvelles recrues. Les djihadistes examinent avec précision les positions attaquées, et laissent toujours une possibilité de fuite aux défenseurs pour briser la résistance plus facilement. Les djihadistes, qui fonctionnent par escouades de 5 à 10 hommes, selon les témoignages, abandonnent les corps de leurs camarades en cas de défaite. Certaines recrues sont aussi victimes de châtiments corporels sévères, notamment l'ablation d'une main. La partie la plus intéressante du livre est peut-être celle du business de la guerre : comment les djihadistes montent des attaques ciblés pour se ravitailler, visent à enrôler tous les métiers possibles par être autosuffisants, ont des acheteurs dans les villes, se ravitaillent en pièces détachées pour leurs véhicules, ont des courriers aussi pour leurs achats dans les zones tenues par le gouvernement.

Les annexes ne tiennent pas plus leurs promesses. L'interview du chef de canton rappelle juste, en quelques pages à peine, que la zone entre Diffa, au Niger, et Maiduguri au Borno, au Nigéria, constitue un ensemble cohérent en dépit de la division coloniale en deux pays. Le deuxième annexe sur la mort de Maman Nour ne nous apprend rien de plus que l'on savait déjà. Et comme le dernier, bien trop court, sur le chef Aboucar Mainok, il n'est pas sourcé ni muni de notes. La bibliographie en fin de volume compte singulièrement peu de livres récents sur le sujet, et tous francophones, oubliant ainsi un pan entier de la recherche (anglophone).

En résumé, on ressort avec un grand sentiment d'inachevé. Interroger les djihadistes repentis pour mieux comprendre les djihadistes des différents groupes du bassin du lac Tchad est sans doute indispensable. Mais se contenter de livrer leur témoignage brut, sans aucune contextualisation ni apparat critique, et en ne tentant pas de confronter ces témoignages aux autres sources sur le sujet, semble quelque peu limité. Espérons qu'un ou plusieurs autres ouvrages essaieront de dépasser cette simple retranscription brute.

mercredi 19 août 2020

Brice ANDLAUER, Quentin MÜLLER, Pierre THYSS, Traducteurs afghans. Une trahison française, La Boîte à Bulles, 2020, 112 p.

Cette bande dessinée est l'adaptation d'un livre : Tarjuman, enquête sur une trahison française, qui raconte l'histoire de ces centaines d'Afghans employés par l'armée française (dont les tarjuman, les traducteurs), mais qui au retrait de la France, en 2012, n'ont pas eu droit pour la plupart à un visa. Un abandon qui rappelle des précédents fâcheux dans l'histoire de l'armée française. C'est avec grand intérêt que j'ai lu cette bande dessinée (et pas encore le livre) car peu de temps auparavant, j'avais été moi-même interrogé par un des auteurs, Quentin Müller, après la mort du général Soleimani en Irak. J'ai eu à faire à un journaliste très professionnel et j'étais donc curieux de lire cette histoire relatée en bande dessinée.

Celle-ci est préfacée par Caroline Decroix, vice-présidente de l'association des interprètes afghans de l'armée française, qui a contribué à leur combat. Le propos choisit de faire découvrir cette histoire par le parcours de 3 des interprètes : Abdul Razeq Adeel, qui fait ce choix dès 2001 alors qu'il n'est même pas majeur, qui sert d'interprète pour la formation de l'armée nationale afghane (ANA), avant d'accompagner les soldats français en mission dans la Kapisa, un secteur particulièrement dangereux. Shekib Daqiq s'engage en 2010 ; quant à Orya, il accompagne lui aussi les soldats français sur le terrain. Les tarjuman doivent faire face à la jalousie des soldats de l'ANA ; aux talibans, qui plastiquent leur maison (Abdul Razeq en septembre 2011), ou qui placent des checkpoints temporaires sur les routes (Shekib échappe par miracle à l'un d'entre eux en revenant de son travail), avant de se faire tirer dessus par un homme à moto. Revenus dans leurs villages, les tarjumans sont mal considérés : au moment où la France se retire, les talibans sont toujours là, et la population ne veut pas de problème avec eux. Les demandes de visas que font les traducteurs ne sont pas prises en considération, alors que ces derniers sont parfois menacés directement au téléphone par les talibans. Les tarjumans se constituent en association, sont appuyés par Caroline Decroix. Abdul Razeq obtient finalement un visa. Shekib, lui, tente de passer par la route des migrants clandestine, et se retrouve séparé de sa femme pendant le voyage. Orya, qui n'a pas eu son visa, est blessé à coup de fusil à pompe par des agresseurs en moto. La femme de Shekib, revenue à Kaboul après avoir été placée dans un camp de réfugiés en Turquie, a la jambe brûlée à l'acide en pleine rue. En juillet 2018, Caroline Delcroix se rend à Kaboul pour soutenir les tarjumans qui militent encore pour obtenir leur visa. La question débouche finalement dans les médias français : on compare la situation des tarjumans avec les harkis - comparaison également faite en son temps par Emmanuel Macron... et le 20 octobre 2018, Qader Dawudzai, un ancien tarjuman, est tué dans une attaque suicide à Kaboul. Interpelé par un sénateur dix jours plus tard, le ministre des Affaires Etrangères Jean-Yves Le Drian apporte une réponse qui malheureusement manque singulièrement de compassion. Seuls 250 des 800 personnels afghans employés par la France ont été rapatriés à ce jour.

Dans la postface, les auteurs rappellent qu'un autre tarjuman a été grièvement blessé par balles au moment où ils écrivent ces lignes. Reçu à l'ambassade de France en novembre 2019, on n'avait pas prix au sérieux les menaces dont il assurait faire l'objet. Les tarjumans doivent faire à une administration qui comme souvent n'est pas à la hauteur de ses responsabilités et qui rend le combat encore plus difficile. Caroline Delcroix aura dû batailler pour obtenir la "protection fonctionnelle" d'un étranger, ce qui a permis finalement à Orya d'arriver en France en janvier 2019.

On ne peut qu'être sensible, évidemment, à la situation des tarjumans afghans. La situation risque d'ailleurs de se répéter sur d'autres théâtres où la France est engagée. Ayant été moi-même fort mal traité par certaines administrations en raison de mon travail sur le conflit syrien et l'Etat islamique, et en raison de menaces de mort de djihadistes français, j'ai une raison particulière de trouver ce combat particulièrement noble. Quand des vies humaines sont en jeu, il n'y a pas à hésiter, mais à agir.

lundi 25 mai 2020

[Robin] Alexéi V. Tchikichev, Spetsnaz en Afghanistan (trad. Philippe Frison), CEREDAF (Centre de recherches et d’études documentaires sur l’Afghanistan), 1994, 96 p.

Recension proposée par Robin.

ISBN 2-906657-22-0

L’ouvrage a huit photos noir et blanc de K. Oborin, An. Roulev et Kh. Anvar, une carte, une planche de cinq dessins sans légende, un index. 

L’auteur, Alexéi V. Tchikichev, est un ancien officier diplômé de l’Institut militaire de langues étrangères. Il a été en Afghanistan de 1983 à 86 où il était chargé de renseignement, d’opérations psychologiques et d’aide humanitaire. Il y a été blessé à deux reprises. 

L’ouvrage démarre avec un historique des Spetsnaz de quelques lignes qui est trop sommaire pour être utile (notons que l’auteur considère p. 13 qu’en cas de guerre conventionnelle, les missions des groupes Spetsnaz sur les arrières ennemis auraient été des allers simples), et une utile chronologie du déploiement des unités Spetsnaz en Afghanistan. Cependant, l’ouvrage ne donne pas les numéros des bataillons, qu’il désigne par leur lieu d’affectation. 

Dans une préface, l’auteur explique que l’histoire des Spetsnaz en Afghanistan était largement restée dans l’ombre, et qu’il a voulu combler ce manque. Il s’est basé sur les témoignages, notes et photos de Spetsnaz (qui ont largement voulu rester anonymes), les archives de l’armée restant fermées. L’auteur dit qu’il a fait des « vérifications approfondies » des informations qu’il présente, mais l’ouvrage ne contient pas de détail sur ses sources. 

Le premier chapitre couvre le premier bataillon Spetsnaz constitué pour l’Afghanistan, en réponse aux demandes d’aides du président afghan Taraki. Surnommé « bataillon musulman » car constitué essentiellement de recrues des républiques d’URSS d’Asie Centrale, il arrive à Kaboul en octobre 1979, alors que Taraki a été renversé par Amin. En décembre, l’URSS a décidé de se débarrasser d’Amin, et le bataillon participe, en appui des unités spéciales du KGB, aux assauts sur le palais présidentiel et sur l’état-major afghan. Les objectifs sont atteints, non sans pertes (12 tués et 28 blessés selon l’auteur, sans qu’il soit clair s’il parle que du bataillon), et le bataillon revient en URSS en janvier. 

En 1981, deux bataillons Spetsnaz sont envoyés dans le nord de l’Afghanistan. Un bataillon déployé à Aybak (province de Samangan) est utilisé pour protéger un gazoduc. Le bataillon de Maymana (province de Faryab) participe à l’offensive dans le Pandjchir du printemps 1982 et s’installe dans le village détruit de Rukha, où il est accroché quotidiennement jusqu’au cessez-le-feu négocié avec le commandant Massoud fin 1982. En 1983, il déménage à Golbahar et mène des opérations dans le centre du pays. L’Armée rouge ne sait pas vraiment employer ses unités dans cette guerre de contre-insurrection, y compris ses Spetsnaz. Ceux-ci ne disposent pas de moyens aériens ni de renseignement adaptés, et la plupart de leurs cadres ne sont ni Spetsnaz ni parachutistes. Le moral baisse et la consommation de drogue devient fréquente. Mais ils s’adaptent progressivement : ils abandonnent les opérations en bataillon complet, montent des embuscades qui ont cependant rarement des résultats. Ils apprennent sur le tas - et au prix du sang - à éviter les erreurs tactiques et les ruses des moudjahidines. A l’hiver 1983-84, la stratégie soviétique est grandement revue, de même que l’emploi des Spetsnaz. La mission de ces derniers devient l’interdiction des caravanes logistiques venant du Pakistan. Le bataillon d’Aybak s’installe à Djalalabad et l’autre à Ghazni - ils seront rejoints par six autres en 1984-85, déployés le long de la frontière pakistanaise. 

Comme leurs prédécesseurs, les Spetsnaz nouvellement arrivés sont peu préparés au pays. Ils s’acclimatent et apprennent à boire du thé salé pour supporter la déshydratation. Ils découvrent aussi que dans ces zones pachtounes, leurs recrues d’Asie centrale sont inutiles du fait de la barrière de la langue. En avril 1985 à Marawar, une compagnie du bataillon d’Asadabad fraîchement arrivé attaque des moudjahidines qui se replient dans un défilé. En les poursuivant, elle tombe dans une embuscade où un groupe d’une trentaine d’hommes est isolé et encerclé. Seuls deux en réchapperont. A la suite des premières expériences, les unités s’adaptent. A partir de début 1984, des unités d’hélicoptères leur sont affectées. L’encadrement est revu, et une formation ad hoc de trois mois est créée à Tchirtchik (Ouzbékistan). L’auteur considère que les Spetsnaz sont les seuls qui menaient des opérations offensives, grâce à l’autonomie laissée aux chefs de compagnies. Contrairement au reste de l’armée, ils opèrent indépendamment de l’armée gouvernementale afghane, ce qui évite les fuites d’information vers les insurgés ; en revanche, les Spetsnaz bénéficient des informations du KHAD, le service de renseignement afghan. 

Les moudjahidines aussi s’adaptent, apprenant à envoyer une reconnaissance en avant d’une caravane, et à se camoufler lors des arrêts. Mais si une embuscade des Spetsnaz fonctionne, ces derniers ont toujours le dessus. Le schéma d’emploi est répétitif : agissant sur renseignement, les Spetsnaz sont amenés par hélicoptères ou par blindés à 15-20 km du site de l’embuscade, qu’ils rejoindront à marche forcée de nuit, où, dissimulés, ils attendront leur cible. Les Spetsnaz montent aussi des raids contre les bases logistiques des moudjahidines. L’auteur évoque le raid sur Karera [Krer] en avril 1986, où des Spetsnaz franchissent – malencontreusement selon lui – la frontière [l’article de Lester Grau sur ce combat et le livre de Mark Galeotti parlent, eux, d’une opération délibérée du commandant d’une brigade Spetsnaz en violation des ordres]. Lors de ces raids, on s’efforce de tuer silencieusement  ceux rencontrés lors de la progression ; quand l’objectif est situé dans un village, les Spetsnaz reconnaissent franchement ne pas faire le détail entre moudjahidines et civils. Par ailleurs, patrouiller des pistes en hélicoptère (de jour) permet de trouver et éliminer des caravanes – et de faire la première capture d’un missile Stinger. Les Spetsnaz opèrent parfois déguisés en Afghans. Certains bataillons éliminent une ou deux caravanes presque chaque mois. L’auteur estime qu’ils obtiennent 60% des résultats de l’armée dont ils ne constituent que 5% des troupes, mais l’état-major lui-même estime n’intercepter que 15% des caravanes qui passent la frontière. 

Un chapitre est dédié à la compagnie Spetsnaz déployée à Kaboul dès 1980, qui sert initialement « d’équipe de pompiers » pour l’ensemble de l’armée. Si sa garnison est relativement confortable, elle a aussi des inconvénients : des personnels de l’état-major accaparent des effets camouflés expérimentaux qui étaient destinés à la compagnie. L’équipement est généralement désuet, et les Spetsnaz s’efforcent de capturer des cartouchières et sacs de couchages d’origine étrangère. Lors d’un raid à l’hiver 1983, la compagnie s’égare en Iran. A partir de 1985, elle n’opère plus que dans la région de Kaboul. Elle utilise souvent les déguisements afghans. Elle sera une des premières unités renvoyées en URSS au printemps 1988. 

Six bataillons Spetsnaz quittent le pays en mai-juin 1988 et laissent leurs bases à l’armée afghane, tandis que ceux de Ghazni et Baraki sont réaffectés à Kaboul. Mais dans cette zone qui ne leur est pas familière, ils subissent des pertes plus lourdes face à des moudjahidines expérimentés qui ne connaissent pas la réputation dissuasive qu’avaient les Spetsnaz ailleurs. La principale mission de ces derniers est alors d’interdire les tirs de roquettes sur la capitale. Les dernières unités Spetsnaz quittent le pays en février 1989. (L’auteur ne parle pas de l’aide indirecte de l’URSS au régime de Kaboul les années suivantes.) Mais dès janvier 1990, certains vétérans Spetsnaz se retrouvent de nouveau au combat contre un djihad, en Azerbaïdjan. 

Un chapitre intitulé « condamnés à la haine » examine les relations entre Spetsnaz et population afghane. L’auteur explique les motivations des insurgés et fait un bilan humain lucide de la guerre (un quart de la population réfugiée à l’étranger). Il reconnait que les Spetsnaz sont responsables de la mort de civils, soit par méprise, soit par « nécessité » (éviter d’être compromis en territoire ennemi, la population civile renseignant généralement la guérilla dans de tels cas). Cependant, il est arrivé que des clans afghans collaborent avec les Spetsnaz, soit pour s’allier contre un autre clan, soit pour avoir la paix dans leur territoire. Mais globalement, il y a peu de contacts entre Spetsnaz et civils et combattants afghans, et l’auteur pense qu’il ne restera chez ces derniers que des récits parlant des « horribles Russes ». 

Le chapitre suivant, fait à partir d’un sondage de deux cents Spetsnaz, en trace un portrait psychologique : peu ont aimé se battre, beaucoup disent avoir eu un sentiment de lassitude et d’apathie au bout d’un an. 60% ont des sentiments ambivalents sur la guerre. 5% n’ont pas pu se faire à la guerre et reconnaissent avoir cherché à être affectés à des tâches moins exposées. Les vétérans ont plus d’estime pour leurs adversaires que pour leurs alliés afghans. Ils pensent avoir gardé un très bon moral. Ils n’étaient pas motivés par leur « devoir internationaliste » ni par la solde, mais par l’atmosphère de la guerre, l’envie d’épargner le sang des siens, l’honneur individuel, l’espérance d’obtenir des avantages après la guerre, parfois la crainte de la répression, le devoir ou la vengeance. De retour à la vie civile, la majorité souffre du « syndrome afghan », une nostalgie du groupe soudé qu’ils formaient, avec de bonnes relations entre soldats et officiers, l’absence du bizutage (mais des « explications » pour les défaillances en opération), malgré les contraintes comme un haut commandement qui s’approprie souvent une part de leurs prises, loisirs, la nourriture de mauvaise qualité, l’austérité des bases. 

En annexes, l’auteur a ajouté le témoignage de M. Romanov, un officier du KGB impliqué dans la prise du palais d’Amin (apparemment un « composite » fait à partir de plusieurs articles de journaux), et trois poèmes de vétérans. 

Spetsnaz en Afghanistan est donc un ouvrage utile, vu que les sources sur les Spetsnaz de l’époque soviétique sont rares en français. (Curieusement, il ne semble pas avoir été publié en russe.) L’auteur montre un recul certain, ne cachant pas l’impact de la guerre sur la population et étant conscient que celui-ci alimentait l’insurrection. Il n’est pas possible de vérifier ses informations, mais celles-ci semblent généralement fiables. En revanche, il procède souvent par touches anecdotiques. Ainsi, si on apprend pas mal sur le mode opératoire des Spetsnaz, on n’aura pas une description d’une mission de A à Z. Ni sur la structure des bataillons, leur arme d’appartenance, le cursus ou la sélection des appelés. Le point de vue des participants donné sans filtre est parfois surprenant, comme par exemple leur impression que l’URSS se serait battue en Afghanistan avec une main dans le dos, ce qui n’aurait pas été le cas des Américains au Viêt Nam.

dimanche 22 mars 2020

Martin J. BRAYLEY, Kalashnikov AK47 Series. The 7.62x39 mm Assault Rifle in Detail, The Crowood Press, 2013, 128 p.

Grâce au financement participatif mis en place pour soutenir mon travail sur la propagande militaire de l'Etat islamique et autres sujets, j'ai pu acquérir ce premier ouvrage sur le fusil d'assaut AK-47.

Ce livre, d'assez grand format (30 cm de haut sur 21 cm de long) propose une description détaillée des variantes principales de l'AK-47 dans 13 pays (Albanie, Bulgarie, Chine, Egypte, ancienne RDA, Hongrie, Irak, Corée du Nord, Pakistan, Pologne, Roumanie, URSS/Russie et Yougoslavie).

Après une introduction qui ne m'a rien appris de particulier, puisque je connaissais déjà le sujet, sur la naissance de l'AK-47 et ses premiers développements (où l'on observe déjà de nombreuses photographies couleurs), l'auteur consacre donc des pages par pays aux variantes de l'arme (les variantes chinoises, est-allemandes, hongroises et soviétiques/russes ayant le plus de pages dans le livre).

Pour chaque pays, il dresse un historique de la production de l'AK-47, parfois accompagné des chiffres de fabrication, puis des photos montrent les variantes sous plusieurs aspects, par côté ou en gros plan sur des détails, de façon à identifier les caractéristiques principales. Les détails vont jusqu'aux baïonnettes utilisées ou autres équipements comme ceux d'entretien. On voit aussi des photos avec les armes entre les mains de soldats ou sur des théâtres d'opérations. C'est assez efficace : il manque peut-être un schéma légendé où les signes caractéristiques pour repérer facilement chaque type d'AK-47 seraient indiqués par des flèches et des repères sur l'arme elle-même.

C'est toutefois un bon ouvrage pour commencer, à destination du post-néophyte que je suis. Il me sera sans doute utile pour apprendre de plus en plus seul à identifier les principales variantes de l'arme entre les mains de l'EI ou d'autres groupes armés que j'étudie.

dimanche 3 novembre 2019

Fabien TOULME, L'odyssée d'Hakim, 1. De la Syrie à la Turquie, Encrages, Paris, Delcourt, 2018, 268 p.

A cause de mon travail sur l'EI et les acteurs du conflit syrien et irakien, j'ai moins de temps désormais pour ficher les livres que je continue de lire sur ces sujets, pour enrichir mes connaissances et nourrir mon travail.

Je tenais toutefois à faire la fiche de lecture, même rapide, de L'odyssée d'Hakim, cette bande dessinée de Fabien Toulmé. Son point de départ a été de s'interroger sur les migrants, parce qu'il avait l'impression que les morts en Méditerranée devenaient de simples statistiques complètement banalisées, à côté de morts moins nombreux mais dramatisés par les médias, comme ceux du crash d'un avion de la  German Wings précipité par son pilote sur une montagne en mars 2015.

C'est pour répondre à ce questionnement que Fabien Toulmé est parti à la rencontre d'Hakim, un migrant syrien qui a réussi à rejoindre la France. On pardonne à l'auteur quelques approximations sur l'historique de la Syrie et sur le conflit lui-même depuis 2011, car l'intérêt de la bande dessinée est ailleurs.

Hakim témoigne sous anonymat, sa famille étant toujours en Syrie, et potentiellement menacée - ce qui donne un aperçu de ce dont est capable le régime de Damas. Hakim vient d'un quartier de la banlieue sud de Damas. Au grand désespoir de son père, il veut être, comme ce dernier, jardinier. Hakim raconte le climat oppressant dans lequel vivent les Syriens avant 2011 : l'omniprésence des moukhabarat, l'arbitraire du clan au pouvoir, les élections qui n'en sont pas vraiment, la discrimination qui se fait en faveur des alaouites - mais Hakim est suffisamment lucide pour savoir que tous les alaouites ne sont pas des soutiens inconditionnels du régime, la corruption... Hakim vient de s'acheter un appartement quand la révolution démarre en 2011.

Au moment des premières manifestations, Hakim ne croit pas au succès de la révolution, contrairement à son frère, qui prend part rapidement à celles de son quartier. Le deuxième vendredi, l'armée, qui avait d'abord tiré en l'air et lancé des gaz lacrymogènes, ouvre le feu sur la foule, tue des femmes et des enfants. Hakim, qui a secouru les blessés, est révolté par les mensonges colportés par la télévision "officielle" du régime, aux ordres du clan au pouvoir. Le quartier d'Hakim est bouclé, privé de gaz, les arrestations sont monnaie courante, parfois sur des dénonciations calomnieuses. Parti à sa pépinière pour ramener des vivres, Hakim est arrêté à son retour par des militaires à un barrage, qui le tabassent avant de le remettre aux moukhabarat. Hakim est torturé, avant qu'un proche ne paye pour sa libération. Les moukhabarat lui font signer, sous la contrainte, un document pour s'exonérer du traitement infligé pendant la détention. La pépinière d'Hakim est transformée en cantonnement pour les hommes du régime.

A l'été 2012, des combats éclatent à Daraya, le quartier voisin, puis gagnent celui d'Hakim. Les chabihas (miliciens du régime) investissent le quartier. Hakim et sa famille se réfugient au centre de Damas. Quand ils reviennent chez eux, leur appartement a été mis à sac. Hakim tente de trouver du travail au centre de Damas. Son frère Jawad est arrêté lors d'une rafle ; Hakim est sans nouvelles de lui depuis ce jour.

En janvier 2013, Hakim part au Liban chez son ami Ghazi, pour travailler et soutenir sa famille à Damas. Mais à Beyrouth, il peine à trouver du travail, et vit sous la hantise d'être arrêté par le Hezbollah, qui s'engage aux côté de Bachar el-Assad en Syrie. Il décide de partir en Jordanie, où se sont réfugiés un oncle et une tante. Les Syriens font en Jordanie les travaux les plus ingrats, payés à coups de lance-pierres. Hakim parvient toutefois à progresser dans son emploi, mais les choses changent, les Jordaniens étant de plus en plus hostiles aux réfugiés syriens qui aggravent par leur présence les conditions économiques de la population jordaniennen. Refusant de se laisser exploiter et de ne pas obtenir de titre de régularisation, Hakim décide de rejoindre un ami, Zahed, à Antalya, en Turquie.

En Turquie, Hakim, arrivé en mars 2013, fait la connaissance des voisins de son ami Zahed, qui deviendront ses beaux-parents. On mesure la méfiance initiale parmi les réfugiés syriens avec leurs compatriotes qu'ils côtoient : la guerre civile laisse évidemment des traces... et pourtant Hakim a refusé de s'engager dans un camp comme dans l'autre. Son beau-père, concessionnaire de voitures, a lui aussi été arrêté et torturé par des personnes du régime qui le rançonnaient, ainsi que des opposants d'ailleurs. Hakim se lie finalement avec Najmeh, la fille aînée des voisins. Il faut tout le caractère de celle-ci pour que son père consente au mariage avec Hakim... faute de moyens, celui-ci célèbre le mariage dans une pizzeria. Hakim échoue à trouver un emploi stable. Najmeh tombe enceinte. Ses beaux-parents font une "reconnaissance" à Istanbul et en reviennent enthousiasmés, ils pensent qu'ils arriveront mieux à s'en sortir dans la capitale turque. Hakim décide de les suivre avec son épouse, et c'est là que s'achève le premier tome.

L'odyssée d'Hakim, dont le tome 2 est sorti cette année - j'aurais sans doute l'occasion d'en reparler - constitue un excellent complément à la lecture d'un autre travail, Haytham, une jeunesse syrienne, que j'avais déjà eu l'occasion de ficher précédemment. Par son questionnement initial, Fabien Toulmé, en allant à la rencontre d'Hakim, a mis un visage sur ses migrants syriens qui quittent leur pays pour fuir la guerre et tentent de gagner l'Europe. Un visage humain, pour une fois.

vendredi 9 août 2019

Cédric et Damien BELTRAME, Au nom du frère, Paris, Grasset, 2019, 195 p.

Le 23 mars 2018, le lieutenant-colonel Beltrame était tué par un djihadiste à l'issue d'une sanglante cavalcade qui s'achevait en prise d'otages dans le Super U de Trèbes. Ses deux frères, Cédric et Damien, ont longtemps hésite à écrire ce livre, comme ils l'expliquent dans l'introduction, mais ils ont tenu à le faire, non pas pour présenter Arnaud Beltrame comme un héros, mais comme un homme "toujours prêt" à ce qui l'attendait dans le cadre de son travail.

Le futur lieutenant-colonel était un inconditionnel du film des Inconnus, Les 3 frères, que j'apprécie particulièrement aussi à titre personnel. Cette anecdote liminaire achève de sortir le personnage d'un statut de "héros" dans lequel on voudrait l'enfermer. Arnaud Beltrame, qui est l'aîné, se montre très vite, au témoignage de ses frères, comme un partisan du non-renoncement, toujours présent, parfois autoritaire aussi.

La vocation militaire d'Arnaud Beltrame lui vient très tôt. C'est à la fois une passion et en même temps, celui-ci tient à faire preuve d'un très grand professionnalisme. La passion remonte à l'enfance, dans ses jeux avec ses frères, ses collections de figurines, les lectures de Raids (que je lisais moi-même adolescent, avant d'arrêter plus tard quand j'ai travaillé l'histoire militaire de manière professionnelle) ou de L'histoire de France en bandes dessinées, un classique que j'ai également parcouru plus jeune, par le cinéma, où il recherchait l'exactitude, tout en appréciant des films comme Platoon ou Patton, des classiques là encore, et même Saving Private Ryan. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir aimé davantage la vie que la mort.

Arnaud Beltrame était aussi un adepte de la randonnée ou des parcours en montagne, du GR20 en Corse au Mont Blanc. Une occasion d'aider, de soutenir un de ses frères parfois en difficulté. Corse par la famille de son père -dont un grand-père qui avait fait l'Indochine, et dont les récits nourrissent aussi la vocation-, Breton du côté de sa mère, Arnaud Beltrame n'a jamais rejeté le passé païen de la Bretagne en dépit de sa conversion à la religion catholique. D'ailleurs, c'était également un adepte du trash metal, en particulier des chansons à résonance guerrière. Preuve que le personnage ne s'enferme pas dans un stéréotype.

Dans le chapitre 6, les deux frères reviennent sur l'attentat raté du Thalys en 2015 pour expliquer qu'en dépit de sa formation au close-combat et d'une pratique du krav-maga (plus trop pratiqué au moment de sa mort), Arnaud Beltrame n'était pas dans une bonne position pour maîtriser son preneur d'otages. Il a tout de même essayé d'intervenir ce qui lui a coûté la vie. La vision géopolitique d'Arnaud Beltrame, décrite dans le chapitre suivant, montre aussi qu'il est plus que périlleux de l'enfermer dans une vision restreinte. La comparaison qu'il dresse entre l'immigration en France et son traitement et celle qu'il a observée à Singapour, où l'un de ses frères habite alors, en témoigne.

Arnaud Beltrame se convertit à la religion catholique sur le tard, et d'après ce qu'expliquent ses frères, aucunement dans un retour à la tradition. C'est plus l'idéal de fraternité qui l'attire dans le message du Christ. C'est d'ailleurs pourquoi il entre aussi dans la franc-maçonnerie. Sa première "planche" au sein de sa loge portera sur les Templiers : tout un symbole. Arnaud Beltrame avait d'ailleurs dans sa bibliothèque de nombreux ouvrages sur la conciliation entre religion catholique et franc-maçonnerie, la première conservant un discours très dur, à l'heure actuelle, encore, sur la seconde.

Bien qu'aficionado, également, de La Chute du faucon noir, Arnaud Beltrame ne s'est pas offert en martyre chrétien à Trèbes, tout comme Gordon et Shugart, d'ailleurs. Las, les médias se sont emparés de la religion catholique du lieutenant-colonel pour mettre en avant la notion de "sacrifice". Ridicule quand on pense que celui-ci devait se marier quelques mois plus tard. Mais il fallait aux médias un héros à mettre en parallèle de la victime de 2016, le père Hamel, égorgé à Saint-Etienne du Rouvray.

Je ne reviens pas sur le récit de cette journée dramatique pour eux que font les deux frères d'Arnaud Beltrame. J'en retiens toutefois cette pression insupportable des médias et les obscénités que l'on peut s'attendre malheureusement à trouver sur les réseaux sociaux - la question de l'égorgement du lieutenant-colonel par le djihadiste prenant le pas sur tout le reste, j'ai malheureusement encore pu le constater récemment sur la page Facebook de mon blog dans un commentaire. Comme le confirme l'instruction du dossier et le témoignage des deux frères, la blessure à la gorge a été infligée lors d'un combat. Point final.

En conclusion, ce livre atteint l'objectif qu'il s'était défini au départ : présenter Arnaud Beltrame comme un homme, et non comme un héros à imiter. En témoigne le dernier chapitre où la relation très compliquée avec le père des trois frères montre combien les choses sont complexes. Personnellement, j'ai été moi-même menacé de mort par des Français de l'Etat islamique, ce qui m'a valu bien des déboires. A la lecture de ce florilège sur Arnaud Beltrame, je n'en tire pas un exemple à suivre, mais un portrait sans concession d'un gendarme, d'un militaire, qui au final a su "se tenir prêt" quand les circonstances l'ont exigé, qui était l'exact inverse de cette phrase prêtée à Khalid ibn al-Walid, général des premières conquêtes islamiques, à son ennemi perse : "J'amène des hommes qui aiment la mort autant que vous aimez la vie".

dimanche 3 mars 2019

Mark GALEOTTI et Johnny SHUMATE, Spetsnaz : Russia's Special Forces, Elite 206, Osprey, 2015, 64 p.

J'ai déjà lu et j'ai plusieurs ouvrages en anglais sur les forces aéroportées et/ou les forces spéciales soviétiques/russes, mais il me manquait quelque chose sur le devenir des Spetsnaz au sein des forces armées russes plus récemment. C'est en écrivant l'article sur le détachement Zaslon pour France-Soir que j'ai saisi l'occasion d'acheter le petit ouvrage Osprey de Mark Galeotti, bien connu pour ses écrits sur les forces armées russes.

Comme il le rappelle dans son introduction, les Spetsnaz sont à la pointe de la nouvelle armée russe. Leur nom même désigne ce qu'ils sont : une troupe "à utilisation spéciale" et non des forces spéciales au sens occidental du terme. Leur rôle se situe entre les forces de reconnaissance militaires et le renseignement pratiqué par des agences spécialisées (FSB, SVR etc). La souplesse de leur emploi en fait actuellement un levier politico-militaire important du pouvoir russe. On y voit plus clair sur les Spetsnaz aujourd'hui, après la "mythologie" dressée par Vladimir Rezun, un transfuge soviétique, sur les Spetsnaz, dans les années 1980/90, sous le pseudonyme de Victor Souvorov.

Les Spetsnaz trouvent leur origine dans la guerre civile russe. Les bolcheviks utilisent des unités de cavalerie comme force spéciale, et une unité "à but spécial" comme force de contre-espionnage et de subversion chez l'adversaire. Après la fin de la guerre civile, bien que ces unités soient dissoutes, les bolcheviks utilisent encore contre les rebelles basmachis, en Asie centrale, des unités de cavalerie ou de la police politique. Des hommes sont formés aux opérations de guérilla : ils sont utilisés en Espagne par la police politique mais de plus en plus par le GRU, le renseignement militaire, aux côtés des républicains. Pendant la guerre russo-finlandaise de 1939-1940, Mamsurov, un vétéran de la guerre d'Espagne, crée une unité "de diversion" composée d'Ougriens parlant finnois, pour faire des prisonniers. L'autre corps qui va développer des unités "spéciales" sont les forces aéroportées qui naissent dans les années 1930.

Pendant la Grande Guerre Patriotique, les aéroportés (VDV) vont toutefois surtout être utilisés comme infanterie de choc, et dans des opérations aéroportées souvent calamiteuses. Les officiers du GRU, avec ceux du NKVD, encadrent les partisans. Les vrais précurseurs des Spetsnaz sont davantage les éclaireurs (razvedchiki), qui dépendant du GRU mais sont affectés aux formations militaires sur le terrain, tout comme les bataillons de sapeurs indépendants de la Garde, spécialisés dans les tâches de démolition, de communication, d'infiltration. Les fusiliers marins soviétiques développent aussi leurs propres unités spéciales, à commencer par la flotte du nord : elles sont désormais mieux connues grâce à deux ouvrages parues en anglais que j'avais fichés sur le blog précédent (ironie du sort, il a probablement été supprimé en raison d'une dénonciation calomnieuse par... des Français pro-russes, dans le mauvais sens du terme). 

Après la guerre, ces forces spéciales sont encore une fois dissoutes, mais trouvent encore des avocats comme le vétéran Ilya Starinov, dont j'avais aussi fiché le livre qui racontait une partie de ses mémoires. En 1949, le GRU reconstitue des compagnies de reconnaissance indépendantes à but spécial. Davantage éclaireurs que commandos, ces hommes servent toutefois de "conseillers" dans les pays frères. La marine est à nouveau en avance puisqu'en 1950, elle forme 4 brigades de Spetsnaz, une pour chaque flotte. C'est en août 1957 que le GRU constitue les 5 premiers bataillons de Spetsnaz, dont le rôle est surtout de détruite les unités nucléaires derrière les lignes ennemies : ils sont donc aéroportés. En 1962, les Spetsnaz passent à 6 brigades, et après s'être entraînés sur les sites des VDV, obtiennent leur propre site d'entraînement à Pechora, puis un autre en Ouzbékistan. Dès lors, les Spetsnaz participent à tous les coups durs : écrasement de la révolte hongroise en 1956, coup de Prague de 1968... avant même les ouvrages de Souvorov, un véritable mythe s'établit en Occident quant au rôle des Spetsnaz. En URSS, ils sont en réalité utilisés pour des tâches de maintien de l'ordre quand cela est nécessaire, en raison de leur disponibilité...

L'âge des Spetsnaz vient avec la guerre en Afghanistan. Un bataillon spécialement formé avec des recrues du monde musulman au sein de l'URSS participe, en décembre 1979, à l'assaut sur le palais présidentiel afghan à Kaboul, protégeant des unités spéciales du KGB. 2 brigades de Spetsnaz (15ème et 22ème) sont déployées en Afghanistan, avec des bataillons provenant parfois d'autres brigades restées en URSS. La 459ème compagnie fait office de réserve stratégique. Les Spetsnaz se montrent précieux pour traquer les moudjahidine afghans et leurs convois logistiques. Ils expérimentent de nouvelles tactiques, comme l'association directe avec un régiment d'hélicoptères de combat (22ème brigade avec le 295ème régiment indépendant en 1987). Le raid sur Krer, réalisé par la 15ème brigade, montre leur audace au-delà, parfois, des limites fixées par le politique. Les Spetsnaz perdent 750 hommes en Afghanistan, et ressortent avec 7 Héros de l'Union Soviétique. Après le retrait, les Spetsnaz servent pour tenter de juguler l'implosion de l'URSS, en Géorgie, ou pour s'interposer entre Azéris et Arméniens à Bakou.

Avec la dissolution de l'URSS, les Spetsnaz perdent plusieurs brigades, dissoutes ou transférées aux nouveaux Etats. Les VDV créent leur propre régiment de forces spéciales (45ème). Les années Eltsine sont difficiles pour les Spetsnaz, que l'on retrouve toutefois en Transnistrie ou au Tadjikistan, quand ils ne forment pas les tueurs de la mafia (cas de la 16ème brigade à Moscou). En Tchétchénie, ils sont employés comme infanterie de choc pendant le premier conflit, ce qui leur occasionne parfois des pertes non négligeables à Grozny. La fin de la guerre les voit revenir à un rôle plus traditionnel. La 22ème brigade est de nouveau engagée lors du deuxième conflit, où les Spetsnaz ont un rôle plus conforme à leur vocation, ce qui n'empêche pas les déconvenues, comme de la fameuse bataille de la colline 776 en février 2000. Le GRU parraine les deux unités dites Spetsnaz des deux présidents Kadyrov, père et fils, Vostok et Zapad, qui sont dissoutes après la guerre en Géorgie de 2008.

Le succès relatif des Spetsnaz pendant la guerre en Géorgie (10ème et 22ème brigades) les font paradoxalement sortir de l'orbite du GRU en 2011. La pression est en effet forte depuis la chute de l'URSS pour ramener leurs missions sous l'égide de l'armée. En 2013 est créé le commandement des opérations spéciales (KSO) qui devient la structure de forces spéciales de l'armée russe. Mais en définitive, la nouvelle forme de guerre "hybride" choisie par l'armée russe remet les Spetsnaz sous l'autorité du GRU dès 2013, comme force stratégique et non subordonnée à des commandements territoriaux. Fin 2014, il y a 7 brigades de Spetsnaz, peut-être 19 bataillons en tout, plus les 4 de la marine, le régiment 45 des VDV et 3 autres unités indépendantes, dont la 100ème brigade qui teste souvent les nouveaux matériels. Le 25ème régiment indépendant a été créé pour opérer dans le Nord-Caucase, et la 346ème brigade (plutôt de la taille d'un régiment ) est l'élément opérationnel du KSO, la structure des forces spéciales. Les unités de Spetsnaz ne sont pas constituées à 100% de volontaires : il y a une bonne moitié de conscrits. On prend toutefois dans le haut du panier pour ces derniers. Le problème des Spetsnaz est aussi que les possibilités d'avancement s'arrêtent au grade de colonel : certains préfèrent donc les VDV. Les Spetsnaz ont joué un rôle-clé dans l'intervention en Crimée, et on les a vus aussi dans l'est de l'Ukraine. Ces 15 à 17 000 hommes, dont un millier sont véritablement à considérer comme des forces spéciales, sont à la pointe de l'armée russe actuelle. Il existe cependant d'autres unités spécialisées : les unités Alpha du FSB pour l'antiterrorisme, le détachement Zaslon du SVR pour les opérations clandestines à l'étranger (n'en déplaise à certains trolls Twitter...)... le MVD dispose de ses propres Spetsnaz, calqués sur ceux du GRU. Les Spetsnaz font partie du premier niveau de cette armée russe à deux vitesses, réduit, bien équipé, capable d'intervenir rapidement.

Le livre se termine sur la description des matériels utilisés par les Spetsnaz, leurs techniques de combat au corps-à-corps, etc. On peut juste regretter que l'ouvrage étant paru en 2015, il n'évoque pas l'engagement des Spetsnaz en Syrie -objet peut-être d'une mise à jour à faire plus tard. La carte p.40 montrant la répartition des brigades de Spetsnaz et autres unités aurait aussi gagné à être mieux conçue. Mais ne boudons pas notre plaisir, l'ouvrage est un petit volume fort pratique pour savoir l'essentiel sur ce type d'unités.