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jeudi 15 février 2018

Opération Tirpitz (Above us the Waves) de Ralph Thomas (1955)

Seconde Guerre mondiale. La Royal Navy voudrait se débarrasser du cuirassé allemand Tirpitz, protégé dans un fjord norvégien, et qui immobilise la moitié de la flotte pour sa surveillance, alors que les U-Boote déciment les convois. Le commandant Fraser (John Mills) est déterminé à prouver qu'une attaque de torpilles humaines est possible, malgré le scepticisme de la hiérarchie. Mills rassemble une équipe d'officiers et d'hommes du rang pour monter les torpilles humaines Mk I "Chariot". Pour convaincre ses supérieurs, il monte une opération de minage contre le propre navire amiral du mouillage où son groupe s'entraîne...

Opération Tirpitz s'inspire directement de deux opérations réelles, l'opération "Title", en octobre-novembre 1942, avec des torpilles humaines, qui ne peut aboutir, et l'opération "Source", en septembre 1943, avec des sous-marins de poche, qui met hors de combat le Tirpitz pour 6 mois. Une partie de l'équipement d'origine a été réemployé pour les besoins du film, qui s'inspire du livre de Warren et Benson paru en 1953.






Le producteur, Mac Quitty, était très impliqué avec la Royal Navy et passionné des sous-marins, ce qui explique qu'il ait acheté les droits du livre et produit le film. L'Amirauté est d'ailleurs remerciée pour son soutien dès les premières images. Mac Quitty obtient un financement de l'organisation Rank et le tournage commence en 1954 à Guernesey : grâce à la collaboration étroite avec la marine, le film bénéficie du conseil de David Cameron, lieutenant commandant le sous-marin X-6 pendant l'opération Source et titulaire de la Victoria Cross. Quelques détails sont changés (comme le nom du bateau transportant les torpilles lors de Title, ou le nom de code des sous-marins de Source) mais le film transpire le documentaire : Mac Quitty, plongeur expérimenté, tourne lui-même beaucoup de séquences sous-marines. En outre les acteurs, comme John Mills, ont fait la guerre : ce dernier était dans l'armée ; Gregson, qui joue le lieutenant Duffy, a servi sur un dragueur de mines qui a été torpillé. Le film a été l'un des grands succès du genre dans les années 1950.





mercredi 14 février 2018

L'enfer est pour les héros (Hell is for heroes) de Don Siegel (1962)

Montigny, Meurthe-et-Moselle, à l'automne 1944. L'escouade américaine du sergent Larkin (Harry Guardino) est au repos derrière le front, près de la ligne Siegfried. Un nouveau soldat, Reese (Steve McQueen), arrive dans l'escouade : il a été rétrogradé de sergent à simple soldat pour avoir frappé un officier ; baroudeur, il est armé d'une mitraillette M3 et d'un couteau de boucher pour le combat rapproché. Il est reconnu par le sergent Pike (Fess Parker) qui calme les inquiétudes du capitaine Loomis, commandant de la compagnie : Reese n'est jamais aussi turbulent qu'au repos, mais au combat, c'est un expert. Au lieu de retourner aux Etats-Unis comme la rumeur le laissait entendre, la compagnie remonte au front sur la ligne Siegfried...







Robert Pirosh, ancien sergent de la 35th US Infantry Division pendant la Seconde Guerre mondiale (celle représentée dans le film De l'or pour les braves, même secteur, même période environ, en 1970), devient scénariste pour le cinéma : il signe la trame du filme Battleground, sur la 101st Airborne dans les Ardennes, en 1949, puis celle du film Go For Broke ! sur le parcours du 442nd RCT nippo-américain en 1951. Peu après L'enfer est pour les héros, il est à l'origine du scénario de la série télévisée Combat ! qui connaît un grand succès aux Etats-Unis.

Les soldats américains de l'escouade, dans le film, portent l'emblème de la 95th Infantry Division, qui a combattu dans le secteur en 1944, recevant le surnom "Iron Men of Metz" pour avoir repoussé de nombreuses contre-attaques allemandes sur cette ville. Pirosh s'est inspiré de sa propre expérience, quand son unité a été retirée du front des Vosges pour être envoyée dans les Ardennes, une petite force étant laissée en arrière pour tromper les Allemands. Le personnage du Polonais déplacé, mascotte de l'escouade, est également tiré d'une rencontre authentique. Le film a connu des limitations de budget : on le ressent sur les armes à feu, dont beaucoup connaissent des incidents de tirs pendant le tournage -on le voit dans la scène de l'assaut final. Steve McQueen, par ailleurs, était mécontent d'être présent et cela se ressent dans sa prestation ; la relation avec Pirosh était plus que tumultueuse, à tel point que Siegel prend le relais pour ce qui reste son seul film de guerre. Tourné à l'été 1961 en Californie, dans une chaleur écrasante, le film a privilégié les séquences nocturnes pour soulager les acteurs. La fin du film est un peu abrupte tout simplement par manque de moyens !







L'enfer pour les héros s'inspire d'une série débutée avec La gloire et la peur de Milestone ou Attack d'Aldrich, qui présentaient davantage les questionnements des soldats et leur humanité plutôt que de se conformer au discours patriotique classique. Il joue sur l'opposition entre les membres de l'escouade, qui ne songent qu'à rentrer chez eux et à sauver leur vie, et Reeese, le baroudeur qui ne s'accomplit que dans le combat. Le film met en avant son efficacité jusqu'au moment où l'une de ses initiatives aboutit à la mort de ses compagnons de raid. Le final réhumanise Reese qui, rongé par le remords, se sacrifie volontairement pour obtenir la rédemption. Il passe du anti-héros au héro, mais sa mort est finalement anecdotique devant la suite de la bataille, comme le montre les dernières images. Sur le plan militaire, le film bénéficie de l'expérience de Pirosh qui montre comment une section d'infanterie peut tenir tenir une ligne de front par la ruse en se faisant passer pour plus nombreuse qu'elle n'est en réalité -avec les limites de la manoeuvre.

lundi 12 février 2018

Section d'assaut sur le Sittang (Yesterday's Enemy) de Val Guest (1959)

Birmanie, pendant la guerre du Pacifique. Les restes d'un QG de brigade britannique tentent de regagner leurs lignes, sur les arrières des Japonais. Les 30 survivants sont dirigés par un capitaine (Stanley Baker) car le général de brigade, trop malade, est transporté en civière. Le groupe arrive devant un village tenu par les Japonais. Après une courte mais violente bataille, le détachement nippon est anéanti. Parmi les morts figure un colonel qui semble transporter des documents importants. Les Anglais capturent un collaborateur birman : pour le faire parler, le capitaine n'hésite pas à faire fusiller deux hommes du village...





Le film est coproduit par la Columbia et la Hammer, davantage connue à cette époque pour ses films d'horreur. Il est adapté d'une production pour la télévision transformée ensuite en pièce de théâtre. Il a été tourné en noir et blanc, en intérieur, sans musique ou presque, avec une reconstitution de jungle assez convaincante. Le thème du film est la question de la morale dans la guerre : Stanley Baker incarne l'anti-héros, qui n'hésite pas à exécuter des civils pour réussir la mission, mais qui n'en sort pas sans dommage. Son alter-ego japonais, Philip Ahn, lui applique les mêmes méthodes après sa capture dans un retournement de situation assez bien mené. Le propos est assez convenu, mais le jeu des acteurs le sauve : Guy Rolfe (le roi Jean de l'Ivanhoé de 1952) en aumônier, Gordon Jackson (le "renseignements" de la Grande Evasion) en sergent baroudeur ou Richard Pasco (protagoniste plus tard de La Gorgone de la Hammer) en sous-lieutenant se cherchant du courage.





Côté armes, le mélange prévaut : à côté d'équipements d'époque (les pistolets Enfield No 2 ou Nambu 14, la mitraillette M1928 Thompson), au moins un soldat japonais est armé d'un MP 40 allemand (!) et d'autres tiennent des Sten Mk II, tandis que les mitrailleuses légères Type 96 japonaises sont remplacées par des FM 24/29 français.




Alexander S. Duplaix et Peter Huchthausen, Guerre froide et espionnage naval, Paris, Nouveau monde éditions, 2011, 537 p.

Un ouvrage passionnant coécrit par Alexander Shedon-Duplaix, qui travaille au SHD, et le capitaine de vaisseau Huchthausen, ancien attaché naval des Etats-Unis dans plusieurs pays du bloc de l'est pendant la guerre froide, décédé en 2008. Il évoque l'histoire du renseignement naval pendant la guerre froide, à l'aide de documents occidentaux et d'ouvrage parus en Russie après 1992 pour la période 1945-1962 ; la période 1945-1962 est enrichie d'entretiens et de témoignages personnels, celui de Hutchausen, celui du capitaine soviétique Lev Vtorigyn.

L'introduction rappelle que dès 1945, c'est la cargaison en uranium de l'U-234, destinée au Japon mais parvenu aux Américains suite à la reddition allemande, qui permet de boucler le projet Manhattan.

La guerre froide connaît un début dès la Seconde Guerre mondiale, lorsque chaque nation alliée tente de mettre la main sur les avancées technologiques allemandes et les hommes qui en sont à l'origine. La course s'accélère en 1945, pour s'emparer des derniers sous-marins allemands, révolutionnaires pour l'époque, ou sur les inventeurs des proto-missiles antinavires. 

Dès le début de la guerre froide, les Soviétiques développent un système de renseignements en Occident ; sur le plan naval, chalutiers et pêcheurs sont mis à contribution. L'URSS parvient à infiltrer les structures de commandement de l'OTAN, y compris en France. Les Etats-Unis auront plus de succès dans la collecte de renseignements électroniques qu'humains.

Les Occidentaux n'auront que peu d'occasion de visiter l'URSS ou d'obtenir des renseignements par l'observation directe sur les projets navals des Soviétiques. Les attachés navals, par leur activité de renseignement, jouent donc un rôle fondamental. La guerre de Corée est l'occasion pour les Américains de développer les opérations clandestines sur les arrières de l'ennemi et les activités de renseignement naval, notamment électroniques.

En 1955, le cuirassé soviétique Novorossiysk (ancien bâtiment italien) est détruit par une explosion à Sébastopol. La perte est cachée, mais ses raisons demeurent mystérieuses. La thèse de l'accident est contrebalancée par celle de la mine de fond allemande et même d'une opération de sabotage menée par le prince Borghèse, ancien chef de la Decima Mas. Les Soviétiques renforcent toutefois leur défense anti-sous-marine, avec des nageurs de combat et entament même le dressage de dauphins (!).

En 1956, à l'ère Khrouchtchev, lors d'une visite de bâtiments soviétiques en Angleterre, le capitaine de corvette Crab disparaît lors d'une mission de renseignements sur ces mêmes bâtiments. Avec le lancement du Spoutnik et la menace nouvelle posée par les sous-marins soviétiques, les Américains développement le système de surveillance SOSUS et obtiennent la collaboration de Franco pour surveiller la Méditerranée.

La défection en 1959 d'un officier soviétique, Artamonov, pose toute une série d'énigmes, d'autant plus que celui-ci meurt dans des circonstances peu claires alors qu'il tentait vraisemblablement de regagner l'URSS. Les Soviétiques, eux, disposaient de taupes en France dont un général de l'armée de l'air. Ce sont ces renseignements qui les poussèrent à risquer l'aventure de Cuba, en 1962, pour combler le "missile gap", avec le résultat que l'on sait.

Au Viêtnam, on sait aujourd'hui que l'incident du golfe du Tonkin, en août 1964, qui précipite l'engagement américain dans le conflit, est dû en partie à des erreurs de traduction, dans le second incident ayant impliqué des destroyers américains au large des côtes du Nord-Viêtnam. Le renseignement naval joue un rôle important dans le conflit notamment pour la surveillance et le barrage face aux routes de ravitaillement adverses vers le Sud-Viêtnam.

En 1968, le sous-marin soviétique K-219 coule dans le Pacifique Nord, peut-être suite à l'intervention d'un sous-marin américain. Les Etats-Unis renflouent l'épave pour y récupérer un maximum de renseignements. Les Soviétiques développent une flotte de chalutiers collecteurs de renseignement électronique ; les Américains mettent aussi au point leurs propres bâtiments de surveillance. L'USS Liberty est attaqué par les Israëliens durant la guerre des Six-Jours : contrairement à une version de l'affaire, les auteurs penchent plutôt pour l'erreur d'identification, les Israëliens ayant été bombardés par des vedettes lance-missiles Komar juste avant le raid aérien. L'année suivante, les Nord-Coréens s'emparent de l'USS Pueblo.

Cette opération a peut-être été provoqué par la trahison de John Walker, officier américain qui livre aux Soviétiques des quantités astronomiques de documents et leur permet de casser les codes navals américains, donnant un avantage considérable à l'URSS. Les Etats-Unis, eux, développement le renseignement humain (comme pour la surveillance des détroits turcs) et l'intégration de leurs différents systèmes de renseignements. Ils testent les systèmes d'alerte soviétiques avec des opérations de provocation et en montent d'autres pour récupérer les restes des tirs de missiles balistiques de Moscou dans le Pacifique. En 1975 a lieu la mutinerie de la frégate classe Krivak 1 Storozhevoy, passée relativement inaperçue en Occident et qui inspirera à Clancy A la poursuite d'Octobre Rouge. L'excellence du renseignement naval soviétique pousse les Américains à changer de stratégie au tournant des années 1970-1980. 

Les Soviétiques tentent alors de pousser leur avantage dans le domaine des sous-marins avec des engins à coque en titane, particulièrement coûteux, et en développant les armes au laser. Les Américains, avec Reagan, poussent l'affrontement jusqu'au paroxysme ; les Soviétiques sont persuadés qu'une guerre est imminente, alors qu'ils ne disposent pas de suffisamment de bases navales à l'étranger ; les Etats-Unis disposent aussi de renseignements fournis par une taupe du KGB, "Farewell". Le drame se produit avec la destruction du vol KAL 007 en 1983 ; l'exercice Able Archer la même année mettant les deux superpuissances au bord du conflit.

Dans les années 1980, les incursions sous-marines se multiplient au large de la Suède ; en 1980 un sous-marin soviétique Whiskey s'échoue sur les côtes. Toutefois, il n'est pas impossible que les Américains et leurs alliés aient mené des opérations au large de ce pays.

Les attachés militaires américains eurent un rôle considérable, et non sans risques, dans l'espionnage naval, comme le rappelle le témoignage de Huchthausen. Les deux adversaires, en outre, rapportent de nombreux cas, pendant la guerre froide, d'OVNI ou de phénomènes, aériens ou sous-marins, inexpliqués. Le naufrage du sous-marin soviétique Komsolomets, en 1989, met en évidence l'état déplorable de la flotte de sous-marins soviétiques et de leurs réacteurs nucléaires, sources de nombreux morts longtemps cachés.

Au final, un livre passionnant, qui consiste surtout en un recueil d'événements liés à l'espionnage naval durant la guerre froide, sans prétendre en faire une histoire systématique, et qui explore un sujet peu traité, du moins en français.

samedi 10 février 2018

Ignace DALLE et Wladimir GLASMAN, Le cauchemar syrien, Paris, Fayard, 2016, 395 p.

Ce livre, paru au début de l'année 2016, est un travail collaboratif entre le journaliste Ignace Dalle et Wladimir Glasman, décédé en août 2015, fin connaisseur de la Syrie, qui tenait sous pseudonyme le blog Un oeil sur la Syrie, et qui avait signé par exemple une très bonne contribution dans le recueil Pas de printemps pour la Syrie en 2013. Ignace Dalle a achevé seul le travail de rédaction.

Le livre se divise en trois parties. Dans la première, il retrace l'installation au pouvoir du clan Assad jusqu'aux débuts de la révolution. L'historique du pays dans les années 1946-1970, d'ailleurs, est peut-être un peu trop rapidement survolé. La partie consacre beaucoup de place au parti Baath, et à ses soubresauts au moment de la révolution, mais se montre plus convaincante sur les tiraillements au sein de la communauté alaouite et les tensions dans le clan Assad. Elle n'apprendra pas grand chose aux connaisseurs quant aux liens avec le PKK d'Ocalan, les réseaux du djihad irakien, et le "printemps de Damas". Les pages consacrées à la rébellion face au régime syrien manquent parfois d'exemples précis.

La deuxième partie est dédiée aux acteurs internationaux (alors que la dernière traite des acteurs régionaux : curieux jeu d'échelle dans le plan). Le développement sur la position russe en Syrie est sans doute une bonne synthèse (bien qu'on soit étonné d'y voir cité F. Pichon, connu pour ses positions pro-régime syrien, d'autant plus que W. Glasman ne tenait absolument pas de cette posture). La partie sur les Etats-Unis est également assez bien menée, même si elle semble parfois emprunter à d'autres ouvrages qui ne sont pas cités (le livre ne comprend pas de bibliographie, seulement des notes de bas de page, et une seule carte, ce qui est trop peu). Le passage sur la France préfère se concentrer sur les relations très contemporaines et néglige peut-être la période du mandat et de la guerre froide, tandis que celui sur l'UE est traité assez rapidement.

La troisième partie évoque les acteurs régionaux. Sur l'Iran, le livre montre bien combien Bachar el-Assad s'est laissé déborder, contrairement à son père, par un parrain encombrant. En revanche, le tableau des milices chiites mobilisées par l'Iran (p.258-261), en plus du Hezbollah, est trop sommaire et incomplet, d'autant que le livre se base sur la situation de 2014 et non de la fin de 2015, au moment où il va être édité. Sur la Turquie, le livre n'apporte pas véritablement grand chose par rapport à d'autres lectures, mise à part l'actualisation de l'évolution de la situation jusqu'à la fin 2015. Il est plus convaincant sur les tiraillements entre les pays du Golfe et sur ce qu'il appelle le "Qatar Bashing" orchestré notamment par les Emirats. On lira peut-être aussi le passage sur les Palestiniens (voulu par W. Glasman semble-t-il), plus original que ceux sur le Liban, la Jordanie ou Israël.

Au final, l'ouvrage ne satisfait pas vraiment. Plus que le plan, qui peut poser question, c'est le survol de certains pans du sujet, ou l'absence de certains acteurs (comme l'Etat islamique, évoqué en filigrane, mais pas en tant que tel, ce qui semble un choix délibéré) qui pèsent sur l'ensemble. Dans la première partie, par exemple, il est question des alaouites, des chrétiens syriens, même un peu des Kurdes, mais pas de la communauté arabe sunnite qui forme pourtant l'essentielle de la population syrienne. C'est d'autant plus dommage que sur d'autres aspects, les idées sont justes : atomisation du conflit, qui a un caractère très local, radicalisation progressive de l'insurrection, régionalisation et internationalisation du conflit par le jeu des acteurs respectifs. La conclusion le souligne : les Etats-Unis n'ont pas souhaité s'engager sur le dossier syrien, les Occidentaux n'ont pas cherché à comprendre les positions russe et iranienne, qui de toute façon étaient peu portées au compromis sur la Syrie ; en revanche les deux pays se sont engagés à fond, respectivement en 2013 pour l'Iran et en 2015 pour la Russie, pour maintenir le régime à flot. Faute de l'avoir compris, et de ne pas avoir soutenu une insurrection certes éclatée, disparate et peu coordonnée, les Occidentaux ont abandonné le conflit syrien à d'autres acteurs, qu'ils ne retrouvent que pour lutter contre les djihadistes. Autre problème du livre, aussi : l'évolution de la situation fait qu'il est déjà dépassé, sur nombre de points. C'est l'ennui de "l'histoire immédiate".

vendredi 2 février 2018

Olivier GROJEAN, La révolution kurde. Le PKK et la fabrique d'une utopie, Paris, La Découverte, 2017, 256 p.

Ouvrage précieux que celui d'Olivier Grojean : il manquait sans doute en français une synthèse accessible sur le PKK et ses dérivés en Syrie, en Irak et en Iran, dépassionnée. C'est chose faite avec cet ouvrage.

L'auteur pose comme point de départ que les Kurdes ne sont pas en "révolution", en dépit ce que l'on peut lire ici ou là : le PKK est certes un mouvement révolutionnaire, la situation en Syrie peut s'apparenter à un moment de révolution, mais le PYD, version locale du PKK, est tributaire du jeu des autres acteurs ; en outre le PKK est une organisation ancienne, qui n'a pas forcément changé autant qu'on le soutient parfois. L'auteur se focalise d'ailleurs davantage sur la situation en Turquie et en Syrie que sur les branches irakienne et iranienne de l'organisation.

Le PKK, né en 1978, est l'héritier des mouvements kurdes du début du XXème siècle puis des revendications kurdes en Turquie dans les années 1960-1970. Il entre en lutte armée contre la Turquie dès 1984. L'arrestation et l'emprisonnement de son chef Abdullah Ocalan en 1999 semble être un tournant ; mais en réalité, la lutte armée en Turquie repart dès 2005 alors que le PKK a créé des branches soeurs en Irak, en Syrie, et en Iran. Après une phase de relations plus apaisées avec le gouvernement turc, les enjeux locaux, régionaux et internationaux, notamment liées au conflit syrien, relancent une lutte armée féroce en 2015.

Le PKK a la particularité de combiner mouvement nationaliste et héritage de la gauche turque, tout en se revendiquant du marxisme-léninisme. La dimension nationaliste domine pour fédérer une population diverse. Ocalan est capable de mettre en place une stratégie de double discours : le premier, pragmatique, pour chercher la reconnaissance externe ; le second, plus idéologique et plus radical, à vocation interne. Mouvement clandestin professionnel, le PKK exige une implication totale de ses membres : il est plus orienté vers la transformation des militants que de la société. Le parti met en avant "l'homme nouveau" à forger, et la fidélité inconditionnelle au chef, Ocalan. C'est la guerre qui doit permettre l'émergence de ce militant transformé. Emprisonné, Ocalan théorise le passage au "confédéralisme démocratique" en s'inspirant de penseurs de la gauche utopiste : la démocratisation ne se fait plus par le haut, mais par le bas. Mais contrairement à l'Armée Zapatiste de Libération Nationale au Mexique, par exemple, le PKK est beaucoup plus marqué par son histoire de lutte armée. La discipline de parti reste très forte.

Pour créer sa contre-société, le PKK a fondé l'académie Mahsum Korkmaz, d'abord basée dans la Bekaa au Liban en 1986, puis en Syrie jusqu'en 1998, enfin en Irak. Le militant subit une formation politique et militaire, avec séances d'autocritiques ; il doit faire une croix sur son ancienne vie. Difficile pour le militant d'échapper au "système" PKK qui d'ailleurs est généralisé en dehors de l'académie, dans les prisons turques, les mouvements frères des pays voisins. Le modèle est même exporté parmi les cadres européens. Le relâchement décrit après l'arrestation d'Ocalan n'a pas éliminé ces pratiques. Totale remise de soi, obéissance sans faille, discipline de vie drastique pour réaliser le projet du chef : des éléments que l'on retrouve au sein du PYD en Syrie. On mesure l'importance du contexte de guerre pour le PKK dans son mode de fonctionnement. Le parti a tenté, dès les années 1980, de créer des "zones libérées" en Turquie. S'il y réussit dans les zones rurales, la stratégie échoue dans les villes face au pilonnage turc, et la contre-insurrection des années 1990 réduit à néant la volonté du PKK de gérer ces zones libérées. En Europe, le PKK installe des dispositifs pour contrôler la communauté kurde exilée, la discipliner, et la solliciter pour les besoins de la lutte (argent, hommes, etc). Par ses méthodes, le PKK réussit à dominer le camp de réfugiés kurdes de Turquie à Makhmour, au Kurdistan irakien. En Syrie, le PYD est présent avant la révolution de 2011 dans les zones kurdes, mais profite du retrait du régime syrien, important, en 2012, puis du combat anti-EI, pour installer un "confédéralisme démocratique", en différentes étapes. Cependant, l'espace politique est largement monopolisé par le PYD. Même situation au Sinjar irakien, où le PKK est intervenu pour protéger les Yézidis et où il applique le même modèle. La milice armée (YPG en Syrie) et les services de sécurité (Ayasish) ont en réalité un poids politique très important en raison du contexte de guerre.

Sur le plan économique et social, le PKK, au début de la lutte armée, cherche à ponctionner le système capitaliste turc -le Kurdistan étant décrit comme une "colonie". Le PKK n'hésite pas à recourir à certaines activités criminelles, comme de nombreux autres acteurs locaux, pour son financement. Dans les années 2000, les expériences de système de gestion locale se développent, surtout des coopératives (lancées par les femmes) et des ateliers. En Syrie, les initiatives sont limitées par la dépendance économique à l'égard du régime syrien et par le conflit avec les Kurdes irakiens. Le combat écologique du PKK est davantage mis en avant, à partir des années 1990, pour dénoncer la contre-insurrection turque. La question de l'égalité hommes-femmes dans le PKK est intéressante. Les premiers écrits d'Ocalan visent plus à "corriger le comportement féminin" qu'à manifester une quelconque forme d'égalité. Dans les années 2000, le chef déconstruit cette fois la théorie de la domination masculine et les idées d'égalité sont déjà mises en pratique, notamment dans les unités combattantes. C'est donc une volonté politique, où il s'agit de gérer les comportements dans un groupe de lutte armée marqué par une forte promiscuité. Les femmes se doivent d'être aussi fidèles au parti, à son chef, et à son projet que les hommes. 

La cause kurde ne devient visible internationalement qu'entre les années 1970 et 1980, au moment où naît le PKK. On pourrait d'ailleurs parler des causes kurdes car au départ, elles sont différentes selon les pays. L'internationalisation du problème conduit à les rapprocher, d'autant plus que le PKK a développé des branches, désormais, dans les pays voisins. En Europe, la question kurde est évoquée, pour la Turquie, dès les années 1980, plus par les parlements que par les gouvernements ; le cas de l'Allemagne, avec sa forte communauté turque immigrée, est emblématique. L'arrestation d'Ocalan conduit à penser qu'un règlement est à l'ordre du jour. Espoirs vite déçus d'autant que la candidature de la Turquie à l'entrée dans l'UE fait un peu oublier les Kurdes. Seul le Kurdistan irakien, formé après l'intervention américaine de 2003, tire son épingle du jeu. Au début du conflit syrien, la question kurde n'est pas prégnante : on considère le PYD comme attentiste ou pactisant tacitement avec le régime syrien. Le PKK développe par contre tout un réseau associatif de mobilisations et des réseaux de soutien en Europe. Ce n'est qu'avec l'assassinat de 3 militantes kurdes à Paris en 2013 et l'assaut de l'Etat Islamique contre les régions kurdes et Kobané, en 2014, que les partis et les forces politiques soutiennent de nouveau les Kurdes. En Allemagne, d'anciens révolutionnaires d'extrême-gauche se reconvertissent en rejoignant le mouvement kurde. Pour cette tendance politique, le PKK et ses réalisations seraient l'exemple type des mouvements contestataires mondiaux du XXIème siècle. Or, le "confédéralisme démocratique" se fait fortement par le haut, dominé par un parti très discipliné, qui n'a pas de discours mondial. L'internationalisation n'est pas la même selon les causes kurdes évoquées. Enfin, on assiste maintenant à un processus de "régionalisation" de la question kurde, tributaire des acteurs locaux, régionaux, et internationaux. On a vu l'an passé combien le Kurdistan irakien, qui paraissait le plus stable et avoir presque les attributs d'un Etat, a payé cher ses velléités d'indépendance face au retour d'autorité du gouvernement irakien. En Syrie, le Rojava ne vise pas l'indépendance ; il est d'ailleurs trop dépendant du régime syrien, lequel n'a jamais caché sa volonté de reconquête des territoires -et il est encore présent sur place, comme à Qamishli. Le Kurdistan syrien n'est pas viable économiquement ; l'hégémonie politique du PYD reste problématique ; et les Kurdes contrôlent des zones majoritairement arabes en certains endroits, où la gestion de la population est appréhendée sous l'angle de la sécurité. En Turquie, la situation est à la fois plus simple et plus compliquée : l'internationalisation a disparu, mais en interne, le mouvement kurde est travaillé par des forces centrifuges, alors que la militarisation est revenue pour contrer une répression turque sans précédent.

Olivier Grojean insiste sur les éléments de continuité au sein du PKK. Le parti mise sur l'effondrement des Etats pour mettre en oeuvre sa révolution. Mais l'aspect léniniste n'a jamais disparu. En outre, les théories ont été appliquées dans un contexte de guerre où le militaire et les questions de sécurité ont souvent pris le pas sur le politique. Le PKK, en voulant régionaliser la question kurde, s'est certes rallié des centaines de milliers de personnes dans les pays à minorité kurde et à travers le monde, autour d'un projet dont le double discours du parti facilite l'appropriation par tout un chacun. Pourtant, le retour des Etats et la logique étatique de règlement des questions kurdes pourrait bien venir fracasser le rêve de la révolution voulue par Ocalan.


dimanche 28 janvier 2018

Joseph PILYUSHIN, Red Sniper on the Eastern Front. The Memoirs of Joseph Pilyushin, Pen and Sword Military, 2010, 279 p.

Cette édition est une version abrégé des mémoires de Pilyushin, traduites par Stuart Britton. Ce texte est paru pour la première fois en URSS en 1958, et a été réédité quatre fois, la dernière récemment, en Russie. Ce qui montre sa popularité. Pilyushin ne livre que peu de détails sur sa vie avant la guerre : on sait qu'il est originaire de Biélorussie, qu'il travaillait dans une usine de Léningrad, qu'il avait une femme et deux fils. Né en 1903, il avait été appelé dans l'Armée Rouge en 1926. Il a appris à tirer grâce à l'Osoaviakhim, sans avoir reçu une formation particulière de sniper. En juillet 1941, il fait partie d'un bataillon de travailleurs levé à la hâte à Léningrad, qui aurait fait partie du 105ème régiment de fusiliers indépendant. Par la suite, il est dans le 14ème régiment de fusiliers "Drapeau Rouge" de la 21ème division du NKVD, qui devient la 109ème division de fusiliers. Décoré de l'ordre du Drapeau Rouge, il aurait abattu 136 adversaires. Pilyushin a passé toute la guerre sur le front de Léningrad, où il a été blessé à plusieurs reprises. Son récit, original parmi les mémoires soviétiques, porte d'ailleurs autant sur lui que sur ses camarades de combat.

Pilyushin raconte la retraite vers Léningrad en juillet 1941, alors que les Soviétiques n'ont pas assez d'armes antichars pour arrêter les blindés allemands. Les fantassins doivent jeter des grenades assemblées ensemble à courte portée pour les immobiliser. Les snipers, utilisés en tandem, servent parfois à monter des embuscades nocturnes après la capture d'agents ennemis. Les assauts sur la Narva sont repoussés mais au prix de terribles pertes. Les snipers participent aux reconnaissances nocturnes pour ramener des prisonniers. Blessé une première fois à la jambe en août 1941, Pilyushin passe deux semaines à l'hôpital avant de retourner au front. Les snipers sont engagés pour briser les assauts allemands ; en groupe, ils infligent des pertes sévères à un adversaire trop exposé. En septembre-octobre 1941, le bataillon de Pilyushin lance contre-attaque sur contre-attaque, perdant son commandant, parfois en compagnie de fusiliers marins venus de Léningrad. C'est en novembre 1941 que Pilyushin est affecté au 14ème régiment de fusiliers de la 21ème division du NKVD. Un officier qui a succombé aux tracts allemands tue dans le dos un de ses camarades snipers, avant d'être lui-même abattu par la camarade féminine de Pilyushin. En permission,  Pilyushin découvre que sa femme et l'un de ses fils ont été tués lors d'un bombardement allemand sur Léningrad. Lors d'un raid sur une tranchée, Pilyushin prétend avoir capturé un Français avec ses compagnons (peut-être un Belge, ou un Alsacien). En janvier 1942, il perd son oeil droit à cause d'un éclat obus. Muni d'une prothèse sommaire, Pilyushin va pourtant apprendre à tirer de l'oeil gauche en étant affecté à des tâches administratives. On lui confie bientôt l'instruction des snipers. En juillet 1942, il appuie les offensives soviétiques devant Léningrad. Le 602ème régiment de fusiliers, désormais, fait face aux Espagnols de la division Azul au sud de Léningrad. Le blocus de Léningrad est levé en janvier 1943. Pilyushin est de nouveau légèrement blessé. Le front est en effervescence avec l'offensive allemande à Koursk, en juillet. En septembre, l'unité de Pilyushin reçoit la visite d'un commandant de détachement de partisans de l'oblast de Léningrad, venu sur le front. En novembre, le sniper apprend sur son seul fils survivant a lui aussi été tué par un bombardement allemande le mois précédent. Retiré du front, le 602ème régiment vient ensuite participer à l'offensive pour dégager complètement Léningrad en janvier 1944. Lors d'un assaut, le sniper décrit un mitrailleur allemand enchaîné à son engin, qui aurait été puni de cette façon pour des discours défaitistes. Zina, la camarade féminine de Pilyushin, est tuée pendant ces combats où les Soviétiques reprennent enfin le terrain qu'ils avaient perdu en 1941... de nouveau blessé en février 1944, Pilyushin est démobilisé.

Le témoignage nous montre qu'en 1941, dans l'urgence de la défense de Léningrad, les snipers peuvent être utilisés de façon classique, avec les fantassins et les mitrailleurs. Pilyushin participe aux assauts rapprochés sur les chars et aux missions de reconnaissance derrière les lignes ennemies. Bien que surclassés dans le maniement de la combinaison des armes par les Allemands, les Soviétiques jouent du terrain et de leurs rares atouts du moment pour mener des embuscades meurtrières et déployer une résistance acharnée. Lors d'une reconnaissance, Pilyushin capture d'ailleurs deux élèves officiers soviétiques ayant échappé à un encerclement (!). Lors d'un assaut allemand, le commandant de bataillon doit modérer un de ses commandants de compagnie qui veut lancer tous ses hommes à l'assaut ; preuve que le sang importait parfois aux officiers soviétiques.

Matthieu SUC, Femmes de djihadistes, Paris, Fayard, 2016, 383 p.

Le journaliste Matthieu Suc, qui s'est spécialisé sur le terrorisme et les questions pour le renseignement, et qui travaille aujourd'hui à Médiapart, signe en 2016 un livre précieux sur les femmes de djihadistes. Précieux parce qu'abordant une thématique jusque là peu traitée en français ; précieux aussi par la méthode, puisqu'il se base non pas uniquement sur des témoignages de ces femmes djihadistes, mais sur une variété de sources, officielles (police, justice, questions posées à la spécialiste du sujet, Géraldine Casutt), sur des témoignages recueillis et recoupés, ce qui est important.

Le livre commence par l'interrogatoire, en 2010, d'Izzana Kouachi, l'épouse de Chérif, et d'Hayat Boumeddiene, la compagnie d'Amédy Coulibaly. Pour montrer combien les femmes djihadistes jouent un rôle essentiel, et qui a longtemps été sous-estimé, y compris par les autorités compétentes. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'auteur n'a pu interroger directement ces femmes, c'est pourquoi il a réalisé ce travail d'enquête qui croise d'autres sources, et qui n'en est pas moins passionnant. Le récit se ponctue, au fil des pages, d'un autre, celui des tueurs de Charlie Hebdo, et de leur macabre périple en janvier 2015.

Le premier portrait de femmes montre combien les liens sont importants entre les djihadistes, ici ceux de la filière "historique" des Buttes-Chaumont. Un véritable réseau où des soeurs sont parfois présentés aux "frères" en vue d'un mariage. Izzana, la femme de Chérif Kouachi, est une personnalité particulièrement affirmée : elle empêche d'ailleurs Chérif de divorcer, et le suit jusqu'au bout, en janvier 2015, sans rien lâcher pendant les interrogatoires.  Kahina Benghalem, la femme de Salim Benghalem, n'hésite pas à rejoindre son mari parti en Syrie avant elle, et qui a fait allégeance à l'EIIL. Elle finit par revenir en France, mais quand elle apprend que son mari a pris une deuxième femme en Syrie, elle ne le couvre plus pendant les interrogatoires. A l'inverse, Imène Belhoucine, sans doute aussi endoctrinée que son époux, adopte la position d'Hayat Boumeddienne ou Izzana Kouachi devant les enquêteurs, qui à l'époque ne mesurent pas forcément le rôle joué par les femmes de djihadistes.

La prison, outre le rôle qu'elle peut jouer dans la conversion à l'islam radical, est aussi un lieu de rencontres, où les djihadistes tentent de trouver une âme soeur conforme à leurs conceptions. Les mariages religieux suivent souvent d'ailleurs la libération. Teddy Valcy multiplient ainsi les conquêtes et les opportunités de mariage, mais il laisse aussi un souvenir de terreur aux femmes qui ont rompu. Soumya, la femme de Saïd, est restée avec son mari jusqu'aux attentats de janvier 2015, malgré l'hostilité de sa propre famille. Hayat Boumeddiene rencontre l'islam radical quand elle s'installe avec Amédy Coulibaly : la première est en contact avec Malika al-Aroud, la veuve d'un des assassins du commandant Massoud ; le second avec Djamel Beghal. Le couple va visiter ce dernier dans le Cantal. Hayat Boumeddienne fait même figure pour certains d'élément dominant dans le duo. C'est tout dire.

A la génération précédente, Sylvie, l'épouse de Beghal, et Malika al-Aroud était en Afghanistan au moment de la chute des talibans en 2001. Sylvie s'installe en Angleterre. En France, les détenus radicaux "historiques", comme Belkacem, joue sur les lignes pour faire venir leurs épouses en niqab au parloir. Provocation qui dure un temps. Mais cette génération a aussi converti la suivante en prison. Amar Ramdani, qui fournit une aide logistique aux terroristes de janvier 2015, va jusqu'à séduire une gendarmette ayant accès au fort de Rosny. Probablement à des fins de renseignement. Chaïneze, l'épouse d'un autre membre de la filière ayant mené aux attentats, a été rapidement répudiée par son mari -qui lui aussi a eu un rôle logistique dans les attaques. Diane, alias Shayma, épouse d'un proche de Coulibaly, est issu d'une famille aristocratique ; la conversion répond certainement à un mal-être, à un besoin d'encadrement très fort.  Selma Chanaa, la femme de Younès Chanaa, qui dirigeait une filière d'acheminement de combattants en Syrie en cheville avec Benghalem, est encore plus virulente que son mari : elle va jusqu'à refuser d'acheter les marques au supermarché qui ont une connotation problématique dans sa conception de l'islam (Les Croisés, etc). Elle participe aussi à l'envoi de femmes en Syrie, enjeu vital pour l'Etat islamique. Et elle illustre bien les chamailleries qui naissent aussi entre femmes djihadistes à propos de ces histoires sentimentales, qui ne se terminent pas toujours bien. Avec des violences matérielles à la clé.

Si Hayat Boumeddiene, qui a gagné la Syrie au moment des attentats de Charlie Hebdo, fait figure de modèle pour nombre de femmes djihadistes, la figure de la veuve de martyr attire aussi. La propagande de l'Etat islamique ne s'y trompe pas, et appuie sur le thème : le magazine français Dar al Islam fait ainsi parler Hayat Boumeddiene juste après son arrivée. Sur la liste noire du département d'Etat américain, on trouve aussi Emilie König, très active sur les réseaux sociaux, et récemment arrêtée par les Kurdes syriens. En décembre 2015, juste après les attentats de Paris, une femme passe à l'acte en compagnie de son mari à San Bernardino, aux Etats-Unis. Un mois plus tôt, la France avait cru voir la première femme kamikaze avec Hasna Aït Bouhlacen, morte dans l'assaut donné à Saint-Denis. Il s'est avéré qu'il n'en était rien. Mais le spectre de femmes kamikazes, ou menant des attentats sur le sol français, n'a rien d'une vue de l'esprit. Bouhlacen avait choisi comme photo de profil Facebook Hayat Boumediene... il faut espérer que cette prise de conscience, qui remonte probablement à cette dernière figure, demeure.

Le livre a été publié en mai 2016. En septembre, l'attentat déjoué devant Notre-Dame implique des femmes. Avec la bataille de Mossoul, notamment sa phase finale, les femmes kamikazes apparaissent. Sans parler de celles qui ont reçu un entraînement militaire, dans des unités formées à Raqqa, ou de celles ayant fait partie des tristement célèbres brigades féminines de la hisba, la police morale. La question du passage à l'acte, de fait, ne se pose plus. On pense en revanche à ces femmes françaises capturées en Irak, et surtout par les Kurdes syriens, avec leurs enfants, les "lionceaux" du califat. Leur sort pose indubitablement question. Le livre de Matthieu Suc, au-delà de l'avis que tout à chacun pourra se faire, invite à ne pas seulement les voir comme des "victimes", même si le repentir est toujours possible. Mais est-il majoritaire ? On peut légitimement s'interroger.

samedi 27 janvier 2018

Antoine VITKINE, Mein Kampf, histoire d'un livre, J'ai Lu, Paris, Flammarion, 2009, 317 p.

Essai non pas sur le contenu de Mein Kampf, mais sur le contexte de sa publication, puis sa réception et sa diffusion jusqu'à aujourd'hui. On traverse donc les époques pour mesurer l'impact du livre d'Hitler.

Mein Kampf, en dehors de l'extrême-droite allemande, n'a pas été pris au sérieux lors de sa publication en 1925. Ce n'est qu'après l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 que de nombreux Allemands l'achètent, avant même que la propagande nazie ne s'en serve pour forger "l'aryen" du futur, en particulier dans les écoles -on le donne aussi en cadeaux aux jeunes mariés.

Paradoxalement, à l'étranger, le livre n'est traduit que dans des versions expurgées, Hitler craignant d'effrayer certaines puissances en raison de son discours expansionniste. Les pays anglo-saxons se prêtent volontiers au jeu. L'Italie achète les droits d'auteur à un prix astronomique en 1933 : s'agit-il alors d'avertir ou de convaincre ? Une question que l'on peut aussi poser pour la France.

Hitler, qui accorde une interview à Ferdinand de Brinon (futur collaborateur) pour Le Matin, en novembre 1933, minimise les déclarations virulentes de son ouvrage concernant la France. Il refuse la traduction proposée par Sorlot, des Nouvelles Editions Latines, proche du mouvement franciste de Bucard, qui écoule tout de même 5 000 exemplaires et en envoie à des parlementaires, à des notables... Hitler porte plainte ; le procès, en 1934, relance l'intérêt pour le livre, que Sorlot, qui ne cache guère ensuite ses sympathies pour Pétain, continue d'écouler clandestinement pendant la guerre. Paradoxalement cela lui servira à la Libération...

En France non plus, le texte n'est pas pris au sérieux, ni par le monde politique, ni par l'armée. Trotski, en exil en France, en dénonce le caractère en 1933, suivi par Cachin de L'Humanité. Mais deux journalistes d'extrême-droite peuvent encore servir une version édulcorée de Mein Kampf en 1938, juste avant les accords de Munich... L'intérêt pour le livre augmente avec la Seconde Guerre mondiale : on trouve de véritables plaidoyers, comme celui de Benoist-Méchin, un autre collaborateur.

Au procès de Nuremberg, le livre est utilisé comme preuve à charge. Reste qu'il est difficile de mesurer combien d'Allemands ont réellement lu le livre, les études manquent encore aujourd'hui. En outre Mein Kampf a aussi circulé sous forme de résumés, brochures d'extraits, etc. L'ouvrage a en tout cas contribué à la banalisation du nazisme, avant la dénégation qui suit la Seconde Guerre mondiale dans la population allemande, et la dénazification très imparfaite de l'Allemagne.

Après la guerre, c'est l'Etat allemand de Bavière qui reçoit la garde du copyright pour l'Allemagne, et doit en interdire la diffusion à l'étranger. En théorie le livre est interdit dans certains pays ; mais la Bavière a dû souvent intervenir dans des pays pour faire annuler des traductions. En Russie Mein Kampf est un objet de culte pour l'extrême-droite. Dans d'autres pays, Mein Kampf est légal, dont la France, contrairement à ce que l'on croit généralement. Sorlot continue de l'éditer après la guerre, à côté de pamphlets négationnistes. En Allemagne, la publication restait interdite jusqu'en décembre 2015 ; seuls les historiens et chercheurs y avaient accès, et la publication d'extraits était réservée à des fins scientifiques. En réalité, les Allemands peuvent trouver Mein Kampf chez des antiquaires, dans des textes publiés avant 1945, dans une bibliothèque universitaire ou sur Internet.

En Asie, en Inde, dans l'Afrique francophone et dans le monde arabe, Mein Kampf est un succès d'édition. Dès les années 1930, le nationalisme arabe et les nazis avaient en effet des ennemis communs. Mein Kampf ne dépasse pas les Protocoles des Sages de Sion (le faux fabriqué par la police secrète russe), mais figure tout de même en bonne place parmi les ventes. L'auteur a parcouru la Turquie et son récit montre que si le livre n'est pas forcément lu, il sert de référence à ses interlocuteurs quand on évoque des sujets comme le conflit israëlo-palestinien.

Ce livre est donc plutôt un travail de journaliste qui fait de l'histoire, utilisant un nombre limité de sources françaises et allemandes, et se référant peut-être un peu trop au témoignage de Rauschning. Il prend aussi position dans le débat sur l'interdiction du livre : d'après lui, elle est inutile, il faut plutôt expliquer, comprendre le contexte de son écriture. Tout en évitant de marteler que l'histoire se répète, et que les événements actuels ont aussi leur propre contexte, sans faire comparaison abusive avec la montée du nazisme.

samedi 20 janvier 2018

Peter F. PANZERI Jr., Killing Ben Laden. Operation Neptune Spear 2011, Raid 45, Osprey, 2014, 80 p.

La traque et le raid pour éliminer Oussama Ben Laden se prêtaient bien à un volume de la collection Raid d'Osprey. Ce volume est signé Peter Panzeri, qui a enseigné à West Point et Sandhurst, notamment, et qui s'est beaucoup inspiré du rapport de la commission pakistanaise sur Abbottabad, des écrits du Navy Seal "Mark Owen" et du matériel rassemblé pour le film Zero Dark Thirty.

Le format se prête assez mal au résumé sur le parcours de Ben Laden et la naissance d'al-Qaïda, expédiés assez rapidement. Le récit de la traque est déjà plus conséquent, avec ce long travail d'investigation menant à Abou Ahmed al-Koweïti, messager de Ben Laden. Les Américains le pistent jusqu'au complexe près d'Abbottabad, tout près de l'académie militaire pakistanaise. Les Pakistanais sont maintenus à l'écart de l'observation de l'édifice, qui permet d'établir qu'Abou Ahmed y réside avec son frère (ou cousin) et leurs épouses respectives, sans établir formellement la présence de Ben Laden.

Après avoir écarté l'idée d'une frappe aérienne, le vice-amiral McRaven opte pour un assaut de forces spéciales. Et les Américains y mettent les moyens : 2 MH-X, version furtive de l'UH-60, pour transporter l'équipe d'assaut de Navy Seals, une force de réaction rapide avec d'autres hélicoptères, et une troisième force de soutien avec encore d'autres voilures tournantes. Sans compter le EA-6 Mercury, l'E-3 Awacs, les drones, les équipes Search and Rescue de l'USAF, les F/A-18 et les C-130 mobilisés dans l'opération. En tout, 24 hommes pour la première vague, appuyés par plus de 50 autres, une douzaine d'hélicoptères, une dizaine d'avions, plus tout le personnel de soutien. La CIA mobilise également ses effectifs au Pakistan pour entraver toute réaction de ce dernier face à l'opération.

Le raid est lancé dans la nuit du 1er au 2 mai 2011. A 0h55, les 2 MH-X approchent du complexe d'Abbottabad. Un hélicoptère largue 4 hommes, l'interprète et le maître-chien au nord-est du complexe pour sécuriser le périmètre. Les Seals doivent être hélitreuillés dans le complexe, mais un des 2 MH-X est pris dans un vortex provoqué par les murs de béton de l'édifice, ce qui n'a pas été anticipé à l'entraînement où la reconstitution n'intégrait pas de murs en béton. Le MH-X se crashe en travers d'un mur, sans dégâts heureusement pour l'équipage et les passagers. L'autre hélicoptère préfère décharger ses passagers restants au nord du complexe. Les Seals réagissent en professionnels malgré l'incident, qui aurait pu compromettre toute l'opération, et la mission sera bel et bien exécutée. La grande force du volume Osprey, ce sont les deux double-pages de plans montrant l'assaut, à l'extérieur, p.54-55 et à l'intérieur, p.62-63. On suit ainsi de manière très claire les différentes étapes de la mission ; ce qui était beaucoup plus difficile dans le film Zero Dark Thirty. Une autre double page montre l'exfiltration. Un seul regret toutefois : si les encadrés donnent le déroulé temporel de l'opération, il n'y a en revanche que peu d'informations sur l'équipement à proprement parler des Seals, si l'on excepte le commentaire de la planche p.50-51, qui évoque des HK MP7a1, HK 416 et HK 417 et les Sig Sauer 226. C'est un peu dommage.

Le plan Osprey montrant l'assaut à l'intérieur de l'édifice principal.

L'analyse du raid souligne qu'il illustre la validité du concept de "forces spéciales" à l'américaine. Il est basé sur une bonne analyse de renseignements et sur l'innovation technologique, ici représentée par le MH-X. Les Américains prennent aussi le soin de mettre le black-out sur le secteur le temps du raid, exécuté de manière très rapide. En plus de représenter une victoire morale, la mort de Ben Laden permet aussi de mettre la main sur des documents précieux, même si elle n'a pas permis de mettre fin à la guerre contre le terrorisme, ce qui était illusoire.